01/07/2011

N'oublions jamais

29 avril : Commémoration du génocide contre les Hutu du Burundi en 1972 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Opinion

@rib News, 29/04/2010

N’oublions jamais le Génocide de 1972 au Burundi !

Enfant avec un bras décapité, image symbole du génocide perpétré contre les Hutu du Burundi en 1972Ce 29 avril 2010 est une occasion renouvelée de rappeler que le génocide de 1972 a anéanti plusieurs milliers de Burundais dont l’identité commune était d’appartenir à l’ethnie Hutu. Les familles des victimes aux premières heures des arrestations et la nouvelle génération de leurs descendants, doivent témoigner pour attester des actes ignobles et sanguinaires subis par les disparus et les survivants. Cette démarche permet de les sortir de l’oubli décrété par les acteurs politiques Tutsi de 1972.

Quelques-uns de ces derniers sont encore vivants et influents sur la scène politique burundaise.

Rappeler l’existence subitement interrompue des nombreux disparus de 1972 est une façon des les faire vivre à nouveau.

Ce 29 avril 2010 est le moment, aussi, de dénoncer ces crimes commis, certains imprescriptibles, restés impunis jusqu’à aujourd’hui.

Ce 29 avril 2010 permet de formuler encore une fois le besoin de justice au Burundi.

Ici, le témoignage d’Elie Niyoyitungira, ancien journaliste à la Radio Télévision Nationale du Burundi (de 1981 à 1993)

1972, a été une année d’horreur pour lui.

Il se souvient.

Voici ses propos recueillis par Perpétue Nshimirimana :

« La question ethnique est venue interférer dans ma vie en 1972. C’est là où j’ai commencé à comprendre qu’il y avait des Hutu et des Tutsi au Burundi.

Quand, j’ai vu des gens partir, j’ai posé la question à un enseignant qui  s’appelait Hicuburundi. Sinon, avant, rien. Je n’avais rien entendu sur les troubles de 1965 ni sur ceux de 1969. 

En fait, en 1972,  le Concours National de fin d’école primaire n’a pas eu lieu. Les écoles secondaires du diocèse de Muyinga ont demandé que chaque école primaire choisisse trois noms d’élèves susceptibles d’aller dans leurs classes de septième. Ainsi, monsieur Hicuburundi,  a donné mon nom, en plus de deux noms d’élèves Tutsi. C’est comme cela que je suis entré en classe de septième.

Savait-il que j’étais Hutu ou croyait-il que j’étais Tutsi ? Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je pense qu’il ignorait qui j’étais.

J’étais très doué. Les deux autres l’étaient aussi. Nous n’avons pas passé le Concours  National à cause des « Evénements »[1]

1972 a été une année d’horreur pour moi.

J’ai perdu beaucoup de personnes de ma famille et d’autres connaissances pendant les « Evénements » de cette année  comme mon oncle Bernard et mes deux cousins Alexandre et  Cassien Bitama. Il faut dénombrer aussi parmi les disparus, Déo ainsi que plusieurs de mes enseignants très proches.

Parmi tous, c’est la mort de Vincent qui m’a le plus bouleversé. Il m’a enseigné en classe de deuxième année et en classe de quatrième année de l’école primaire. Il me considérait comme son fils parce qu’il me trouvait  intelligent. Il aimait mes parents. Je le considérais comme mon père. Je connaissais tous les membres de sa famille, de sa femme Pascasie à tous ses enfants.

En plus de Vincent, d’autres enseignants ont disparu comme Charles Muserebanyi, Joseph Hicuburundi, Cassien Bitama, mon cousin, Charles Mukubitenimbwa,  Bernard et d’autres dont j’ignore les noms.  Beaucoup de gens  ont été arrêtés sur les collines et dans les écoles. On ne savait pas ce qui se passait. On ne savait pas où ils partaient.

Un fait m’a beaucoup marqué. Un jour, j’ai vu des camions remplis des gens ramassés à l’école comme du bétail. On les faisait grimper pour rentrer dedans. Les élèves les voyaient depuis la cour de l’école. J’ai, alors, demandé à M. Hicuburundi, (l’enseignant qui avait donné mon nom pour que je puisse aller en classe de septième) où allaient tous ces gens?

La réponse de l’enseignant à son élève a été : «  Si tu veux les suivre, tu peux les suivre. » Puis, moi, j’ai eu peur. J’ai décidé de ne plus poser de questions. C’était très délicat. J’ai paniqué.

Je n’ai  pas compris comment cet homme qui m’a donné une réponse aussi menaçante était le même qui m’avait choisi parmi les quelques candidats aptes à entrer en classe de septième »

Sur l’ambiance qui régnait à l’école après toutes ces disparitions, Elie Niyoyitungira poursuit :

« Je crois qu’il y avait une grande peur à l’école. Je ne sais pas. Je ne peux pas  dire exactement si tous les enfants posaient des questions sur ce qui se passait. Mais, les enfants voyaient que leurs proches partaient. Moi, la seule question   posée, je l’ai adressée à cet enseignant là. J’ai reçu une réponse un peu bizarre de la part d’un éducateur.

Mes deux cousins morts, Alexandre et Cassien, étaient des jeunes. Ils n’étaient pas encore mariés. C’étaient les neveux de ma mère. Ma mère ne nous parlait pas beaucoup de cette question d’actualité.  On a vu les gens partir et disparaître à jamais. On avait peur de le dire.

Je crois que ma mère avait aussi peur d’en parler. Je dois préciser que mon père,  Henri Casame[2] (pendant le déroulement du génocide  de 1972) venait de sortir de prison.Moi, je l’ai vu pour la première fois à l’âge de neuf ans. J’étais craintif en présence de mon père. Il m’impressionnait.

Je passais toujours devant une église avant d’arriver à l’école. Pour rentrer à la maison, j’empruntais le même chemin.  Chaque jour en cette période là, je m’arrêtais dans cette église pour faire une petite prière pour mon père. Une prière pour qu’il ne disparaisse pas comme les autres.

Je disais simplement : « Dieu, faites qu’on ne prenne pas mon père ».

Dieu m’a entendu. Il est resté.

Bizarrement, il est resté. Par contre, moi, je demeurais inquiet pour lui.  A la maison franchement, personne ne parlait des difficultés autour de nous. 

De peur peut-être de nous faire peur.

Parler des disparitions de 1972, était un sujet tabou.  A part mon cousin Honoré qui a perdu son frère Cassien, personne n’en parlait jamais. Pendant des années, il nous a souvent parlé de son frère. Je dois préciser aussi  que Cassien m’avait dit avant sa disparition  ceci : « Si jamais tu réussis l’examen pour aller en classe de septième (il ne savait pas ce qui allait se passer), je vais tout t’acheter. Je vais t’acheter les chaussures, des habits.  Je me chargerais de tout »

Et puis, il a été arrêté comme beaucoup d’autres. Le  Concours  National n’a pas été organisé cette année-là.

Cassien était quelqu’un qui m’était très cher.

Officiellement, rien n’a été dit sur ces disparitions.

C’est un deuil qui n’a pas été fait. Et, c’est dommage pour les Burundais et pour le Burundi. Comment est-il possible que des centaines de milliers de personnes puissent disparaître et que le mutisme reste complet à leur sujet ?

Pourquoi personne ne sait où sont passées toutes les personnes arrêtées? Que  sont-elles devenues ?

Même aujourd’hui, des années et des années après, les questions sont toujours sans réponse.

Le Burundi ne peut pas évoluer normalement en niant son passé. Cette couverture sur les pages sombres de son histoire doit être retirée. Je crois que cette situation ne peut pas continuer ainsi. Il faut que le deuil se fasse. Il faut que les gens parlent. La réalité aussi terrible qu’elle a été, doit être dite aujourd’hui comme elle s’est déroulée et comme elle est toujours »

A l’évocation de l’infortune de son frère, Elie Niyoyitungira ne parvient pas à contenir son émotion :

« Mon frère Stanislas Banyankindagiye est mort en 1973, une année après  le Génocide de 1972. Il était directeur de cabinet au ministère des finances. C’était quelqu’un de très brillant. De la première année  de l’école primaire jusqu’à la fin de l’école secondaire, il était toujours le premier de  sa classe. C’est peut-être la raison pour laquelle il est devenu directeur de cabinet. Il était très jeune. En 1973, il avait 25 ans. C’était quelqu’un de très gentil qui aimait accueillir beaucoup de personnes chez lui, des Tutsi et des Hutu confondus.

D’après ce qui nous a été rapporté, il a été nager au lac Tanganyika avec des amis. On l’a étranglé et on l’a noyé  dans le lac. Son corps  a été retrouvé flottant sur le lac, trois jours après. Les tueurs, au lieu d’avertir et de dire que quelqu’un  est mort dans le lac, se sont rendus chez lui. Ils ont  dévalisé sa maison. 

Tout, ils ont pillé tout. Il ne nous est resté de lui qu’un petit poste de radio. Ce petit poste de radio a été d’une importance capitale dans ma vie. C’est en écoutant les journalistes parler, grâce à ce petit poste de radio, que j’ai eu envie de devenir journaliste moi-même. 

Les tueurs de mon frère, eux, courent toujours. Les témoins se taisent toujours.

Cela s’est passé à Bujumbura, à 200 kilomètres, de chez nous à Karuzi. Personne ne nous a dit un mot sur ce drame. A vrai dire, personne dans la famille ne sait exactement les détails de cette sombre histoire.

A part que mon grand frère Stanislas a été étranglé et noyé dans le lac Tanganyika.

Le corps a  été retrouvé mais nous, la famille ne l’avons pas vu pour l’identifier. Nous, nous étions à l’intérieur du pays. Selon les informations d’un cousin vivant à Bujumbura, il a vu le corps de Stanislas dans un état très avancé de décomposition. Quant à l’enterrement, des démarches officielles en cette circonstance, rien ne nous a été communiqué.

Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé à Bujumbura.

Je crois que c’est le cousin qui l’a enterré. C’est lui qui nous a dit que sa maison avait été pillée.

Le jour où la triste nouvelle arrive, ma mère a dit à mon père de me l’annoncer. Elle lui a recommandé de m’empêcher de pleurer. Il ne fallait pas pleurer avait-elle ajouté, de peur d’attirer les regards des gens. Elle ne voulait pas que les gens  se doutent que quelque chose n’allait pas  bien à la maison.

Je ne suis pas certain que mes parents ont pleuré, même en cachette.

Je ne les ai pas vus le faire. Je ne suis pas sûr que mon frère et mes sœurs ont pleuré, non plus. Tout le monde a fait semblant comme si rien de très grave ne s’était passé. Nous avons appris les faits alors que nous étions à 200 kilomètres de Bujumbura et puis voilà.

Les tueurs courent toujours.

Personne n’a suivi ce dossier, personne.

Mais, ce que je me pose comme question aujourd’hui : « Comment ce petit poste de radio nous est-il parvenu à l’intérieur du pays? Parce que ce poste de radio, nous l’avions en main comme le dernier témoin de Stanislas. 

Est-ce mon cousin qui l’a amené ? Ou une autre personne ? Je n’en sais rien. »

Propos recueillis par Perpétue Nshimirimana


[1] « Les Evènements de 1972 », désignés ainsi  par  analogie aux « évènements » d’Algérie en 1945. En réalité, ce qui se déroule au Burundi en mai et juin 1972,  puis tout au long de l’année 1973 est un Génocide.

Le Rapport Whitaker des Nations Unies en fait une description. (Rapport Whitaker. Commission du Conseil économique et social des Nations-Unies sur les droits de l’homme. 2 juillet 1985)

Pour les mêmes faits, la tradition a retenu,

-Ya mvura (yahitana abahutu mu 72)

-Igihe abahutu bahona (mu 72)

[2]  Incarcéré pour des motifs inconnus en 1959,  7 jours après la naissance d’Elie, Henri Casame, le père de ce dernier, a été libéré 9 ans plus tard pour des raisons tout aussi inconnues. Il disparaît dans les années 2OOO pendant que son fils est établi en Suisse.

La nouvelle de son décès ne lui parviendra que plusieurs mois plus tard !

 

 

12:43 Écrit par victor ntacorigira dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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