06/07/2011

Mai 1972 à Rutovu.

Mai 1972 à Rutovu !
Par Siméon Barubiriza


Rébellion ! Attention ! Les bruits qui courent ne sont pas des mensonges ! « Mai 1972 à Rutovu ! » fut mon premier cheval de Troie, ma croisade, heureusement pas solitaire, contre le tribalisme burundais !
Il fut publié en août 2001 et répliqué chez le même éditeur, Burundi-info, en mai 2002. Lecteur généreux ! Permettez-moi, dès lors, de vous le proposer encore une fois ! Notez, je vous en remercie, que les termes Tutsi et Hutu furent et sont utilisés, par pur hasard, en raison de 39 et 61%, respectivement. Les problèmes que vit notre Pays, de 1964 à nos jours, naissent, donc, de ces Mesdames Tribus imaginaires !
Appliqué aux négociations actuelles, entre le Gouvernement de Transition et le CNDD-FDD, ce pourcentage casuel, bien qu'anonyme, signifie que l’armée gouvernementale devrait occuper 40% d’importance dans la future Armée Nationale, car elle est, l'armée, l’origine et à l’origine du conflit décennal armé ; et la rébellion 60% restant tel une prime de productivité de Paix et de Non Retour En Arrière Dans Notre Préhistoire Récente ! Tenu compte du fait que les belligérants doivent avoir la même dignité, sans vainqueurs ni vaincus, 50% d'un côté et 50% de l'autre me semblent être une mesure sage ; mais encor faut-il bannir le tribalisme à l'origine de nos malheurs, donc les quotas ethniques !
De source bien informée, je sais, depuis ! « Le Haut Commandement militaire gouvernemental et son armée n’attendent que la nuit de l’intégration avec la rébellion pour tuer les ex-rebelles dans les garnisons ! »
Je répète ! L’information est de source bien digne de foi, et la protéger est mon devoir ! Je n’ai pas voulu la donner à cause des négociations en cours entre les vrais belligérants : Tous ? En date 14 septembre 2003, Gratien Rukindikiza a écrit, et je cite, à propos du « cadeau empoisonné et l’arme diplomatique rapportera plus que l’arme militaire », mais :
« Les FDD devront se dire qu’en face, il y a une armée aigrie par une dizaine d’années de combats. Les 60% de l’armée », contre 40% de la rébellion dans la future Armée Nationale Burundaise, 40% « qui ne garantit pas la sécurité », « peuvent avoir une mission officieuse, celle d’écraser les combattants des FDD dans les garnisons » !
L’information que Gratien Rukindikiza nous a donnée dans son article « Le Sommet Décisif Pour Le Burundi » est absolument exacte. A bon entendeur, peu de mots ! (Simba. Septembre 2003.)
Mai 1972 à Rutovu !
Excusez-moi, mais c'est une dette avec la mémoire au rendez-vous du donner et de l'avoir.

L'objet de cette ébauche n'est pas de ressasser les raisons des uns et de rejeter celles des autres, d'innocenter les uns et de culpabiliser les autres; chose je laisse à une Magistrature impartiale, à l'Histoire. C'est une « bouteille à la mer », fraternelle pour ainsi dire ! Vous pouvez l'écraser contre les rochers ou ouvrir son contenu. Mais la réalité est plus cruelle.
Nous sommes étrangers qui, perdus chez Cassandre à Waterloo, nous nous étreignons mortellement. Nous sommes incapables de nous dépouiller de notre armature idéologique pour regarder derrière. Nous sommes incapables de regarder à l'horizon, et de reprendre les ailes en vol de l'albatros vers un avenir meilleur.
« Une idéologie est comme une religion. Quand vous adhérez à une religion, on ne vous demande pas de comprendre, on vous demande de croire. C'est tout. Avec cependant cette différence fondamentale que les religions sérieuses, enseignent l'amour du prochain et non la haine », a écrit le Prof. Joseph Ndayisaba, « Les bantous, les hamites et les bahantoumites.
D’autre part, d’après une étude sociologique par le prof. Barnabé Ndarishikanye à Bujumbura, dans « La conscience historique des jeunes Burundais », les Hutu et les Tutsi avons chacun notre version de l'histoire nationale. C'est extraordinaire !
Dans la démarche absurde où Hutu et Tutsi s'affrontent à coup de parti pris et d'états d'âme exaspérée, d'où voulez-vous mes frères que puisse recommencer l'espérance pour reprendre les ailes, en vol de l'albatros ? L'avenir peut se construire sur les cendres du passé. Je vous conte une histoire vécue.
I. L'exil

Le temps lave les blessures mais il ne délave pas la mémoire. Le Burundi est un paradis terrestre, toujours verdoyant et rouge vermeille de sang de l'innocence. C'est ici que l'on pleure trois fois : à la naissance, lorsqu'on comprend les mécanismes de l'imbroglio, quand l'on part sans retour.
J'ai demandé au monde de m'apprivoiser : « Excusez-moi, mais il est question de mes aventures. » Le monde s'est mis à rire avec fracas. Je me regardais derrière pour savoir si j'avais fait caca !
Et quand je suis parti en exil, c'est un ami Tutsi qui est venu me prendre à la Normale de Rutovu renonçant à ses vacances au mois de septembre. Pour ce faire, il s'était procuré une camionnette et un chauffeur, lui aussi rigoureusement Tutsi. Mais, à la seconde tentative, nous avions décidé de commun accord de faire tout le trajet à pieds. Par précaution, car le sort qui pouvait nous frapper aurait dû être le même.
Avec la complicité de l'obscurité, nous arrivâmes à domicile de son grand-frère dont l'épouse avait été mise à l'écart avec quelque stratagème. Mon ami s'était éclipsé, disparu, englouti par la nuit noire, sans laisser ni trace ni adresse. Nous ne nous sommes plus revus. J'ai su par la suite qu'il était parti sans le billet de retour. Que Dieu ait son âme !
Son frère m'accompagna jusqu'à la frontière. Il m'a dit : «Vas ! Tu es un homme libre, et sois heureux». Je regardais les collines burundaises dans leurs poitrines superbes, arrondies et pointues comme les seins de l'avenir. Elles s'éloignaient inexorablement à chaque pas que je faisais vers le néant. Je me disais pour m'encourager embrassant ce néant : « Les bulldozers, non ! »
II. Ubukoko bwateye

« Mbese shenge kw'akazu kahiye, none Serugo niyaza gutaha agacumu agashinga he ? Baba arabizi ! Agashinga k'utuguru ! » Le régime du Président Colonel Micombero avait décidé la mise en application du plan Simbananiye Arthémon.
D'après les Rapports confidentiels du Ministre de l’Information Colonel Martin Ndayahoze au Président de la République, le plan consistait en l'élimination physique de tout Hutu qui savait lire et écrire. Dans le rapport 093/100/CAB/68 (1), en ce qui concerne le Burundi, le mot « apartheid tutsi » est utilisé pour la première fois. La date prévue pour ce grand rendez-vous avec l'histoire était le 1er mai 1972. La solution finale était aux aguets, invisible, implacable, inutile.

Un groupe de Hutu l'aurait su, semble-t-il, de la part des amis Tutsi, et il aurait décidé de provoquer l'explosion du chaos avant cette date fatidique pour consentir à quelques-uns, Hutu, de se mettre à l'abri. Ces Hutu étaient un groupe de hors-la loi. L'Etat avait le droit, le pouvoir et le devoir de les rendre inoffensifs, de les arrêter si vivants et de les juger.
D'après d'autres sources, – Boniface Kiraranganya, La Vérité sur le Burundi – ces Hutu se préparaient pour aller à la rescousse du régime militaire, armés jusqu'aux dents de bâtons et de machettes, comme si le bâton et la machette coupaient les blindés : l’arsenal de ces héros de hors-la loi complique la responsabilité et l'héroïsme étatiques idéologiques graves !
Le régime a cherché ses prétextes, écrasant tout Hutu sur son passage de bulldozer. Il a culpabilisé toute une communauté humaine ; et voilà la mesure du passé et du présent. L'amalgame est explosif et il faut le manier avec précaution.
Une semaine avant le génocide de Hutu par le Régime Tutsi, le Ministre Albert Shibura (2) a communiqué finalement la date aux militaires réunis près l'habitation du Commissaire L. Basumbwa, le 27 avril 1972 à Nyanza-Lac au cours d'une de leurs cérémonies secrètes, d’après Tina Novelli que je cite :
« A la lumière de la situation rwandaise, force est de conclure : outre que trop nombreux, les Hutu sont devenus extrêmement dangereux. Nous risquons de subir le sort de nos frères Rwandais. C'est pour cette raison, que nous avons décidé de les réduire, à partir du 1er mai, ne laissant en vie que les paysans les plus ignorants. »
Aussi, le Ministre aurait-il donné l'ordre de détruire les barques sur les plages du Lac Ntanganika : de Nyanza-Lac à Bujumbura en passant par Rumonge et Minago, à partir du 28 avril 1972 pour rendre minimale la fuite de l'ennemi.
III. Mai 1972 à Rutovu

La scène du crime des crimes, restreinte et dégoûtante est donc la suivante. Les militaires conduisaient les victimes dociles à l'abattoir dans d'énormes « Je m'en fous ! »
Elles y étaient entassées si bien qu'on les aurait prises pour des sardines dans des boîtes de conserve. Le sang dégoûtait par moment. La différence entre les victimes d'en bas et celles d'un haut, pas si essentielle. Celles-ci pouvaient respirer et elles avaient en plus l'honneur de recevoir directement les baïonnettes dans la chair en sueur.

Un jour ensoleillé, un après-midi triste, mai 1972. Un paysan Hutu, échappé par la force du désespoir d'un des « Je m'en fous ! » stationnant à l'Ecole Normale de Rutovu s'était mis à courir. Les militaires l'avaient rejoint : un coup de bottes militaires, et une baïonnette à la gorge pour compliment. Le dessert ? Des bulldozers tout neufs pour tous ces damnés de la terre ! Même les rivières se rassasiaient !
Remarquons en passant que sous l'ordonnance du Major Samuel Nduwingoma, il était strictement interdit aux étudiants Hutu de la province de Bururi de rentrer chez leurs familles respectives ou ce qui était resté de celles-ci.
Nous avons passé les vacances en internats de fortune, appelés avec un euphémisme crachant : camps de travail, à Rutovu, à Rumeza... Rappelons aussi que Monsieur l'Abbé Gérard a été extrêmement utile, consolateur, un vrai Homme d'Eglise : « Les Hutu vont attaquer de Tanzanie et du Rwanda, et ils ont l'appui des avions et des ogres de Staline ! J'ai peur que la réaction des Autorités burundaises sera plus incisive. » Ah ! Qui sait ce qu’il aurait voulu dire !
A l'Ecole Normale de Rutovu, les étudiants Tutsi sous le guide spirituel de l’enseignant Mathias Mashwabi et de l'étudiant Gérard Haziyo avaient fait la grève d'une semaine. Le Commandant Samuel Nduwingoma était venu les calmer. Il nous avait fait un discours « concret », démagogique, hypocrite : « C'est le fruit du hasard que de naître Hutu ou Tutsi. » La découverte était saisissante.
Au cours de cette grève, je me suis improvisé leader, à en croire au témoignage d’Alphonse Ndanga Muvero dont à sa lettre qui me fut remise à Saint Pierre, Cité du Vatican par notre ex-professeur de mathématiques : « Calme, évitez les provocations. Sourire, mon message. »
Nous allions dormir grâce aux militaires devenus nos surveillants. Leurs bottes faisaient un bruit infernal, telles des Cyclopes en marche sur les cailloux de l'enfer : « Doum, doum », puis, le silence de la nuit !
Les Tutsi riaient parce qu'ils savaient que l'on jouait à la comédie inhumaine. Mais nous les Hutu, nous tremblions de peur et de froid dans le dos. Combien de nuits blanches passées regardant du coin de l'œil si ces militaires en tenue de combats, armés jusqu’aux dents, n'avaient pas, aussi, pour arsenal quelques baïonnettes ! Ils en avaient en fait, pour un ennemi désarmé, leur ombre ! Entre temps, tous les instituteurs et professeurs Hutu, de l'Ecole primaire et secondaire de Rutovu avaient été conduits à l'abattoir dans un « Je m'en fous ! » de couleur noire. Au Directeur de l'Ecole primaire, on avait volé l'épouse, la moto gigantesque et la maison.
Même les femelles et les mâles Hutu paysans de la colline de Rutovu et des « environs », Victoria et les quatre frères Kineza par exemple, avaient subi le même sort ! Les étudiants Tutsi avaient fait la grève parce que Major Samuel Nduwingoma n'était toujours pas venu nous ramasser, nous les bamenja, ubukoko.
Il fallait répéter à Rutovu le miracle accompli avec compétence à l'Ecole Normale de Kiremba où l'on avait exterminé tous les Hutu : au Collège de Matana, ces gaillards Tutsi avaient accompli leur mission avec précision ! Et partout ailleurs dans le pays. Au Collège du Saint-Esprit à Bujumbura, on avait assassiné huit Hutu seulement. A l'Athénée à Bujumbura, tous les Hutu : « Caput » !
Je me rappelle combien Luc Rukingama était frustré ! Ayant perdu « tout» d'un coup la chance « d'être Tutsi », il était comme cloué dans le ridicule, entre le Ciel et la Terre à la fin d'un rendez-vous mortel en connivence pour l'écraser. J'étais le premier sur la liste noire d'étudiants Hutu qui devaient faire le dernier voyage en « Je m'en fous ! » ; le second de la liste était Paul, puis Alphonse; puis encore l'autre de la 4ième Normale mort en exil en Tanzanie : je creuse dans la mémoire et j'ai oublié son nom et son prénom. Maintenant que j'y pense, il s'appelait sans doute: Albert. Albert Duniya. Qu'importe cependant, son nom et son prénom, après son départ !
Je considérais, et je considère encore le titre ethnique comme une abondance. Et c'est à ce titre peut-être que même Gérard Haziyo me traitait de surcroît comme si j'eus été un être humain. Mathias Mashwabi me grinçait les dents : je ne comprenais pas ! C'est que quelques années auparavant, j'avais refusé un de ses conseils précieux.
Je devais interrompre mes études à l'enseignement élémentaire, celles supérieures étant trop compliquées pour moi … Le professeur Rufyiri avait gaspillé les énergies dans le même sens. A Paul, on avait conseillé la même chose.
Le délit commis et pour lequel nous méritions les baisers nuptiaux avec la mort, en pleine éclosion de la fleur de la vie est « l'erreur d'être nés. » Je ne sais pas s'ils m'auraient tué avant les autres criminels.
Le Ministre Albert Shibura (André Yanda ?) posa au camp militaire de Burundi un geste exemplaire : il aligna des Hutu et d'un seul coup de mitrailleuse, il les balaya pour montrer qu'ils n'étaient pas si invulnérables, selon Frère Arthur Aubry nous reportant les propos de ce grand Ministre pour nous calmer. Frère Aubry aimait nous répéter, avec l’honnêteté d’un sacristain : « Les Militaires donnent des ordres. Les ordres ne se discutent pas, ils s’observent », pour « nous » « inviter » à nous tenir coi…
Le Ministre était ensuite venu à l'Ecole Normale de Rutovu pour exiger notre départ, en compagnie de Militaires armés jusqu'aux dents en uniforme scintillant en quatre voitures cérémonielles bleues. C'était la première fois que je voyais toutes ces belles voitures cérémonielles noircies par le sang et par la douleur de l'autre, toutes pour nous et qui venaient nous chercher pour nous conduire vers la fin de la course humaine.
J'étais de nouveau le premier des listes préfabriquées. Le Directeur de l'Ecole Normale, Frère Arthur Aubry, un canadien de la Congrégation des Frères de l'Instruction Chrétienne, s'était refusé de donner son consentement pour notre interrogatoire final. Il était d’une équité et d’une sévérité presque paternelle.
J 'en parle sans rancune, sans gêne ni fierté. Les criminels ne pouvions pas tous être les premiers des listes mortuaires. Je n'en tirais aucun avantage ni honneur.
Le Ministre Shibura et ses Hommes avaient menacé Frère Aubry avec leurs revolvers et mitrailleuses légères. Ils étaient repartis bredouille ayant manqué par caprice des gibiers succulents. Ils auraient dû nous ravir nuitamment, comme au Collège du Saint-Esprit. L'Université du Burundi avait été complètement purifiée, sauf l'un ou l'autre rescapés miraculeusement dont Celius Mpasha, Jean, Prospère.
Pourquoi un tel miracle s'est-il accompli à l'Ecole Normale de Rutovu et au Petit Séminaire de Buta, mais pas ailleurs ? Le fruit du hasard. A l'Evêché, les militaires du camp de Bururi avaient violé puis assassiné des femelles, des sœurs pour la plupart, Hutu naturellement.
Son Excellence l'Evêque Bernard Bududira avait téléphoné au Président de la République Colonel Michel Micombero. Je ne me souviens plus s'il téléphonait de l'étranger. Ce Haut Prélat part toujours à l'étranger, à chaque baiser nuptial avec la mort de l'autre à grande échelle: « Vous dites Monsieur le Président de la République que le calme est revenu, que la situation est sous contrôle, mais voilà que l'on vient de zigouiller tout le personnel féminin de mon Evêché, les sœurs comprises. » Je crois qu'ils se tutoyaient ! Son Excellence l'Evêque ne le savait peut-être pas. Mais à Rutovu les femelles Hutu étaient, chaque soir, violées par nos anges gardiens militaires ; les femmes Tutsi, non ! Qui sait où était-ce, cette différence !
Le Président de la République ordonna à Major Nduwingoma Samuel de suspendre la chasse sur Buta et Rutovu en ce qui concernait les élèves. Au mois de juin, un soir vers 8h00, S.E. le Président de la République était entré aussi dans ma classe : Mwige neza. Ntimwige gutera imipanga ! nous a-t-il dit. Qui sait ce qu'Il voulait dire !
L'ébauche pourrait se conclure ici. Je voudrais cependant que le lecteur courageux qui m'a suivi jusqu'ici s'en aille dégourdi, détendu : Bonne chance, Burundi !
IV. Le quiproquo !
Bujumbura a les yeux et les oreilles un peu partout dans le monde. 1992. J'avais pris l'avion à l'aéroport Grégoire Kayibanda. John, un Tutsi géant était là à Kanombe par hasard. Pour me saluer, il se plia en deux.

Pour deux fois il m'avait tiré de situations difficiles à Kigali. Il disait, avec le ton explicite d'un Commandant : « Mbese Nyakarundi mwagira se ngo ni Kanyarwanda ? » Je compris que Kanyarwanda avait perdu la guerre, non une bataille, la Guerre. « Les ânes ne fusionnent pas avec les Chevaux, kandi igisoda gikurwa n'ikindi », aurait-il dit, Jean Bikomagu ? Colonel, alors chef d’Etat Major !
Suivra le double Génocide. Après l'escale à Naïrobi pour Paris, j'avais remarqué qu'il y avait devant et derrière tant de visages excités. L'assoupissement permettant, j'ai vu qu'ils étaient tous partis dans la Classe de Businessmen. Plongé dans la lecture nocturne, un autre John m'avait réveillé de sursaut, à 2H00. La nuit battait son plein.
« Vous êtes Rwandais du FPR en mission, n'est-ce pas ? » « Non. Je suis burundais. » « Et vous qui êtes vous » ?
« Togolais, fonctionnaire de la Banque Mondiale. » « Et vous que faites-vous dans la vie » ? « Chômeur ! »
« Venez avec moi dans la 1ière Classe pour un drink. Le Ministre des Finances désire vous voir. Il dit qu'il vous connaît. » J'avais remercié gentiment, déclinant l'invitation. Je crois qu'ils allaient me « mayugiser ».
La mort survient inexorable quand l'espérance meurt. 1992. J'ai rencontré à 22h à l'aéroport Charles de Gaules un Tutsi blessé, sur une chaise « roulante. » Je lui ai demandé quel malheur il avait rencontré sur son parcours ? « Un accident d'auto, à Bujumbura, avec une jambe cassée », la réponse.
« Mais vous avez de la chance. Parce que vous êtes né Tutsi. Au Hutu à Bujumbura, on aurait aussi taillé la jambe saine pour lui rendre un service un peu plus équilibré. » Il n'avait pas fait de commentaires. Nous échangeâmes un sourire complice : « Viens me voir à Gitega, voilà mon adresse. » Je crois qu'il était sincère : il était commerçant de l'espérance.
1996. J'ai rencontré un ex-Gouverneur Tutsi sous le gouvernement de l'éphémère, à l'aéroport de Madrid. Il m'a regardé et il s'est exclamé : « Mais, de Hutu aux cheveux blancs, on n'en voit plus au Burundi, surtout s'ils sont instruits. Si tu rentres au pays, – mais il ne faudra pas te scandaliser –, on te dira : « None wewe waducitse ute ko twagira ngo akazi kari kose » ?
Vous êtes tous des poètes. Et ce qui sauvera le monde c'est la poésie et la chanson : « Les hommes qui chantent ne sont jamais mauvais. » Essayez : ne gaspillez pas votre poésie ! « Le Temps est limité. »
V. Le sourire d'une femme !

Elle me rappelle les collines burundaises, cette femme. Je la « défigure », car elle ne m'a pas demandé de lui faire de la publicité. Un soir à Londres, j'avais rencontré une jeune femme Tutsi burundaise au cours d'une authentique cérémonie nuptiale.
«Pourquoi ce tatouage sur la joue gauche ? » lui ai-je demandé. « En 1972, j'avais six mois, à Bujumbura. Les Hutu pendant les événements m'ont machettée, au visage, dans les bras de ma mère. »
Nous comprîmes que nous sommes tous coupables : coupables pour ne pas avoir su nous protéger, coupables pour ne pas avoir pu réagir, coupables pour avoir aimé le néant, coupables pour avoir laissé faire. Elle me demanda de quel coin j'étais originaire.
« Jenda, mais : crû à Rutovu-Bururi », la réponse qu'elle avait bien comprise. « Ah ! uva hamwe na biriya bikoko Micombabu ?», a-t-elle répliqué. Le temps d'une ébauche d'un sourire, mais elle regardait déjà de l'autre côté !

Je n'aime pas qu'on me raconte de quelle couleur ethnique était l'être humain qu'on a enterré hier. C'était une personne humaine partie avec tout son bagage-humanité, sans laisser ni trace ni adresse. Il était peut-être un frère. Sans doute, il était un homme, unique au monde, appartenant dans sa singularité à la communauté humaine.

Siméon Barubiriza
(1) Prof. Mbonimpa Melchior a publié et commenté les Rapports politiques du Colonel Martin Ndayahoze, dans Hutu, Tutsi, Twa : Pour une Société sans Castes au Burundi, L’Harmattan, Paris, 1993.
(2) Tina Novelli, Burundi : Requiem per Abele, p. 68. L’auteur cite un témoin oculaire qui a requis l’anonymat, invité à la réunion pour avoir été pris pour Tutsi. Le Ministre Shibura parlait au nom du Président de la République Colonel Michel Micombero.


17:34 Écrit par victor ntacorigira dans Siméon Barubiriza, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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