27/07/2011

Dire les faits et nommer le drame

 

Suisse : Commémoration du génocide des Hutu du Burundi.

Mis en ligne: admin mai 6, 2009

Source : Burundibwacu.org

Génocide de 1972 contre les Bahutu au BURUNDI

Dire les faits et nommer le drame.

Depuis cette fatidique nuit du 29 avril 1972, le Voile noir couve toujours sur cette créature, le Burundi de ce Murundi.

Ce Murundi primitif et vigoureux, qui, “..A peine le feu créé par la puissance imaginaire de l’homme, (…), s’est attaqué à la forêt immense, terrible, menaçante, il l’a éloigné par le feu, le pays est devenu habitable, arable, une herbe fraîche a poussé, des pâturages immenses, sans limites, un tapis de verdure était uniformément couché, sur des collines inviolés, belles comme des reines, penchées comme une vierge qui salue son père. C’est ce spectacle qui a attiré les belles vaches orientales, ces bêtes hautes comme des chevaux de course, majestueusement comme la rein de Saba. Arrivés dans ce pays de rêves, leurs pasteurs n’ont plus continué leur voyage mille fois séculaire (…). Ils ont noué conversation (…). Tous dansaient leur joie dans l’existence” (…) sur cette terre “riante de soleil de gaieté et de beauté”.

C’est ainsi que Michel Kayoya, cet autre Murundi, né quelque part dans ce Burundi verdoyant, aimait raconter la belle histoire de ce peuple, peuple uni, sur une terre qu’il a appris à dompter et à embellir.

Et pourtant, les forces du mal ont fait de cette terre un enfer. Ce Murundi Michel Kayoya, créature de Dieu comme d’autres centaines de milliers d’autres créatures, hommes, femmes et enfants, ont été cruellement massacrés parce que la nature créatrice a voulu qu’ils naissent Hutu.

La terre les a sauvagement englouti, parce que jetés dans l’anonymat des fosses communes, ici et là, à travers le Burundi, dans la quasi indifférence du monde libre, ce monde profondément horrifié par la terreur nazi et qui avait juré : plus jamais ça ! Et pourtant…

Pour honorer la mémoire des nôtres emportés par cette folie meurtrière des hommes, on se doit de témoigner : dire les faits et nommer le drame, refuser et combattre la banalisation de ce crime, se battre pour qu’enfin justice soit rendue. Les veuves, veufs, orphelins pourront enfin faire le deuil des leurs dans la dignité.

Trente sept ans après, les faits sont toujours niés, la vérité étriquée à travers une forme de banalisation qui interdit toujours aux veuves, orphelins et survivants le droit de faire le deuil, d’honorer la mémoire des leurs.

C’est ainsi qu’on parle – encore- de ce génocide en terme d’événement ou de “désastre naturel”, - “ikiza”- .

Oui, ce génocide contre les Bahutu du Burundi est un désastre. Il s’agit d’un désastre que le pouvoir de Michel Micombero a créé. Parce que le génocide, rappelons-le, est un crime d’Etat et que ce genre de crime est commis de sang froid, sur un ordre donné délibérément par les détenteurs d’un pouvoir politique despotique . Point alors n’est besoin de nommer les faits, les rappeler et dire qu’en 1972 et durant les années antérieures, le Burundi est sous un régime dictatorial avec un Parti-Etat, l’UPRONA, caractérisé par une confusion totale entre le pouvoir politique et le parti.

Le despotisme, rappelons-le, est à son apogée à la veille de 1972. D’une part, la purification ethnique au sein du pouvoir opérée dès le lendemain de l’indépendance a atteint son paroxysme en 1972. Le pouvoir est exclusivement aux mains de l’élite Tutsi, avec une dominance Hima, sous clan tutsi avec un capitaine à la tête, Michel Micombero. Les quelques éléments hutus au sein de l’armée ne font pas le poids. Le contrôle des médias, celui de la diplomatie est assuré par des hommes du pouvoir. Il n’est pas inintéressant de rappeler qu’une partie de l’élite, majoritairement hutu, dont des élus, avait été massacrée en 1965. D’autres cadres du pays, hauts officiers de l’armée et cadres civils, exclusivement hutu, avaient été aussi exécutés en 1969 après une parodie de justice dont personne ne saurait dire actuellement où sont gardés les procès verbaux des jugements y relatifs .

Il n’est pas superflu, encore moins intéressant de rappeler que nous sommes dans un contexte très particulier où la guerre froide bat son plein. Les puissances, garants d’un certain ordre mondial, s’intéressent peu à ce qui se passe au Burundi et donc, l’outil de propagande n’a pas de difficultés à se déployer et à produire les faits escomptés : désabuser l’opinion internationale.

Parallèlement, le Burundi compte une grande masse populaire non scolarisée et faiblement politisée, un aspect qui aura son importance dans la manipulation de l’information à l’intérieur du pays.

Le 28 avril 1972, la veille de la date fatidique, le chef de l’Etat a dissout son gouvernement. Il est désormais le seul maître à bord avec ses lieutenants et idéologues. Dans la foulée, le monde apprendra que des assaillants ont attaqué des populations Tutsi dans Rumonge, le sud du pays et comme un effet de boule de neige, c’est l’hécatombe dans tout le pays.

Dès le 29 avril 1972 le Burundi sombrera dans l’horreur. La chasse à l’homme se mettra en action. A base des listes pré-établies, des étudiants des écoles secondaires et de l’Université seront arrêtés et exécutés dans la foulée. A travers le pays et dans les administrations, hommes, femmes, enfants, commerçants et de simples paysans, fonctionnaires de l’état, militaires, homme et femme de l’église seront arrêtés, torturés et exécutés, parfois enterrés vivant dans des fosses communes par la seule faute d’être nés Hutu.

Cela s’est passé comme ça à Bujumbura et dans tout le reste du pays. Des hommes ont tué leurs voisins de la colline. Des militaires ont tué leurs compagnons d’armes. Des élèves ont livré et tué leurs camarades d’école. Des femmes - qui donnent la vie-, ont donné la mort et parfois en livrant au bourreau leurs maris - les êtres censés être chers pour elle- …Ainsi des citoyens ordinaires de ce pays, le Burundi, sont devenus pour la circonstance, les bourreaux de ” leurs semblables”…

Outré par l’ampleur de ce génocide, le chanoine Piccard, de retour du Burundi, s’adressera ainsi au président du Burundi : Monsieur le président, “… Vous êtes en train de stériliser une race et, à travers elle, tout un peuple. Seuls, les “purs” (c’est-à-dire quelques-uns des Batutsi) ont le droit de survivre et de régner. ” .

Comment les idéologues de ce crime ont-ils fait pour embrigader une grande partie du peuple burundais dans l’engrenage du crime ? Il faut d’abord comprendre que le génocide est un processus et une construction, certes macabres. C’est toujours l’œuvre des intellectuels. C’est une entreprise -imaginaire- de prévention de la violence des autres contre sa propre intégrité, ce que le pouvoir en place au Burundi dans les années 1972 a appelé “le péril Hutu”.

De ce peuple, jadis, dansait la joie dans l’existence, les idéologues du mal sont parvenues à les catégoriser et à les définir en « Nous, les Tutsi » , qui doit se protéger et en « Eux, les Hutu », un ennemi à combattre et à éliminer.

Cette construction et mise en scène macabre d’un ennemi imaginaire sera l’œuvre des intellectuels et penseurs du régime du capitaine Micombero. Des cadres hutu essayeront, en vain, d’alerter l’opinion sur le drame qui se préparait. Dans ses tentatives de stopper l’engrenage du crime, devenu quasi inévitable au vu des agissements des idéologues de ce génocide, le Commandant Martin Ndayahoze, Hutu, Ministre de l’information alertera ainsi le président Michel Micombero. “…Face au principe tutsi d’autodéfense, les Hutu trouvent que les Tutsi ont inventé des thèses du “péril hutu” et de la “lutte pour la survie” pour créer des occasions de les torturer et de prolonger ou perpétuer leur domination. “

Il aura également le courage de désigner le chef des idéologues à savoir Simbananiye Arthemon, Ministre des affaires étrangères du Burundi au moment du génocide, de créer et de renforcer les antagonismes sociaux au sein d’un peuple, qui au départ n’aspirent qu’à vivre en paix.

Dès la nuit du 29 avril et les jours qui ont suivi, le pouvoir a déployé tout ce qu’il disposait comme outil de propagande et d’appel au meurtre. Face à une partie de la population suffisamment conditionnée à la cause des idéologues du crime, le passage à l’acte se fera sans remord et ce, d’autant plus que, l’ “Autre, le Hutu” à détruire est devenu absolument différent. Il est représenté comme totalement ennemi, n’ayant plus rien d’humain, diabolisé, animalisé et réduit à une simple chose.

A travers la radio dite de la révolution, média devenu pour la circonstance outils de propagande du génocide, du hutu, on lui ôtera de ce qui rend humain.

Il sera déshumanisé. C’est ainsi qu’il- le Hutu- sera désigné comme quelqu’un de “Inyankaburundi/ ennemi de la nation”, “Muleliste, homme de petite taille, laid, drogué, qui tue sans scrupule”, ” Umumenja/complice du regicide”, “la holde au service des impérialistes” etc…

Quoi de plus rationnel pour se débarrasser de ce genre de chose, qui hier étaient des humains ? Voilà comment cette violence a été canalisée, orientée et construit contre les Bahutu et a pris très rapidement la forme d’une action collective, que l’État du Burundi - avec tout ce qu’il avait comme outil de propagande et par la mobilisation de ses agents- a impulsée.

Le journal “Le monde” relatera ainsi l’état de la situation : “… Excités par la Voix de la Révolution, qui encourage « les forces vives de la nation à débusquer les ennemis du peuple », les Tutsis, surtout les membres du parti Uprona, dénoncent tous les Hutus qu’ils connaissent, collègues de travail, subordonnés, supérieurs, voisins, condisciples..”.

“…L’ENS a perdu soixante élèves (tous Hutu), l’UOB cent étudiants (tous Hutu). Le massacre continue. Par camions entiers on charroie, nuit et jour, des cadavres. On arrête tous les « suspects ». On les oblige à se dévêtir. On les fait coucher à plat ventre, les mains derrière la nuque. On les cogne à coups de crosse, de bâton, de pierres. On les torture. Puis on les transperce à la baïonnette. Les bulldozers font le reste. Sans parler des innombrables règlements de comptes ! Dans les écoles, les élèves tutsi assassinent leurs camarades à coup de pierres, de machette, de bâton…

La J.R.R., constituée en groupes d’autodéfense, « ratisse » les collines, tue les gens, incendie les fermes…”

Y’a-t-il un crime sans criminels/ un génocide sans génocidaires ?

Trente sept ans après, mon constat est toujours amer.

Pour conclure mon propos, je m’autorise de sortir de l’anonymat ne fut-ce que ces quelques noms, parmi les centaines de milliers.

Ntikajahato Grégoire et Kinyarugunda étaient mes voisins sur cette colline de Budagari. Ils ne savaient ni lire ni écrire. Un jour du mois de mai, Pontien, l’administrateur de la commune Muramvya les a convoqués. Nous les avions plus revus.

André de la même colline, fils de Nzigo avait étudié à l’ETS. Il a été tué, un jour du mois de mai 1972. Fabien, mon oncle, lieutenant dans la gendarmerie est parti au travail. Il n’est jamais revenu. Léopold, le frère à ma mère, ne savait ni lire, ni écrire. Il est disparu gratuitement, un jour du mois de mai 1972. Le mari de Renata, ma tante, et ses deux enfants, ont été tués, un jour du mois de mai 1972.

Pontien, de Nyagisozi, aimait dormir chez nous quand la rivière Mucece, l’empêchait de rentrer. Etudiant à l’Athénée de Bujumbura, il a été embarqué dans un camion militaire avec des centaines d’autres étudiants. Nous ne l’avons jamais revu.

Evariste Gahungu, frère de Gashaza Alfred, travaillait à la Brasserie. Arrêté et conduit dans un camp militaire. Il y a été tué.

Sylvana Ndayambaje, tante d’Alfred travaillait au ministère des travaux publics. Elle a subi le même sort que son neveu Evariste. Gatwa Daniel, le papa à Jacqueline, a été assassiné un jour du mois de mai 1972.

Yahiba, ce commerçant de Muramvya, Louis, ce policier, Siro et son frère de Saga (commune Mbuye), Rwenda ce pauvre paysan, Emmanuel, cet enseignant de l’Ecole primaire officiel à Muramvya et beaucoup d’autres, sont stockés dans des fosses communes à Rwasazi, tout près de la prison du même nom, où ils ont transité, avant d’être tués.

Nestor Ntirandekura de Buhangura, était militaire, tout comme le fils de Rwena de Murama. Ils ont été tués par leurs compagnons d’armes. Je pense aussi à ce papa de B.B -de ses initiales- parce qu’il l’a souhaité ainsi. Il repose quelque part sous la terre de Saswe à Kibumbu, parce que à Saswe, l’hécatombe a eu lieu.

Et puis, il y a Michel Kayoya et ces dizaines d’autres religieux et religieuses et bien d’autres anonymes.

Non, Mesdames et Messieurs, ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient des Bahutu. Ils portaient un nom, une identité parce que fils et filles de cette nation.

Ils n’étaient pas “Mulelistes/ Ba Mulele”

Ils n’étaient “Abamenja/ coupable du régicide”

Ils n’étaient pas des “Ennemis de la Nation/Abansi b’igihugu”

Ils n’étaient pas “Twa Mujeli/ Ces petits bestioles”

Ils l’ont été, parce qu’il fallait les déshumaniser pour les rendre des choses. Ils ont été victimes d’un génocide.

Pasteur Nshimirimana

Le 29 avril 2009.

 

 

 

 

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00:38 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations, Pasteur Shimirimana, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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