31/07/2011

Ntega-Marangara ou la poursuite d'une mission non accomplie en 1972

Avec le génocide de 1972, le BURUNDI était devenu immobile, avec Ntega-Marangara le Burundi s'est mis en marche.

Avec le génocide de 1972, le BURUNDI était devenu sans parole,avec Ntega-Marangara le Burundi s'est mis à parler

                  Le journaliste  Belge J.Bastin dans "la grande marche des Barundi 1988"

 

Consulter le site:  http://www.ntega-marangara.populus.ch

                                      Attention les images sont très dures interdites à -10 ans

 

Texte de  Rukindikiza lors de la commémoration de Ntega et Marangara à BRUXELLES en 2008


LES EVENEMENTS DE NTEGA MARANGARA 
 
 
 
Les évènements de Ntega Marangara ont été interprétés par les uns et les autres selon leurs appartenances ethniques. Rares ont été les Burundais qui ont analysé ces évènements à la hauteur des faits, des responsabilités des groupes. Plusieurs hutu avaient tendance à défendre la version de la provocation de l’armée qui a passé aux massacres après des jours de manœuvres. Plusieurs tutsi défendent la version d’une armée qui est intervenue sans faire des massacres.  
 
 
 
Les faits 
 
Profitant de la confusion et de l’absence de programme du pouvoir, le Palipehutu commença à lancer des tracts extrémistes. Il préparait une révolte des hutu pour tendre un piège au pouvoir et à l’armée dits « tutsi ». 
 
Ces tracts inondent les milieux hutus surtout au nord du Burundi. Certains hutu rejoignent ce parti en espérant un avenir meilleur. Ces tracts présentent une vision très manichéenne de la situation. 
Un tract n°2 dit ceci « Existe-t-il un seul tutsi qui n’a pas tué ou pillé les biens d’un hutu en 1965, 1969, 1972, 1973 ? A aucun moment les tutsi n’ont rêvé de faire du bien à un hutu… » 
 
Ces tracts ont pour objet la préparation psychologique des hutu à un éventuel massacre des tutsi, considérés globalement comme des méchants. 
Par ailleurs, pendant toutes ces années, des tutsi ont protégé les hutu contre l’armée et les milices tutsi. Il y’a également des hutu qui ont caché des tutsi pendant les massacres de 1972. 
 
Face à la réticence des paysans hutu à adhérer au plan du Palipehutu, les agitateurs ont démontré avec les « preuves » l’appui d’une attaque imminente de l’armée. En faisant des réunions nocturnes, ces extrémistes ont suscité l’inquiétude du pouvoir local. Il a été contraint de demander aux autorités nationales des patrouilles de nuit de la gendarmerie. Ainsi, ces patrouilles ont été les preuves de la reconnaissance pour une attaque militaire. 
Pour couronner leur propagande, ils présentèrent un montage de fausse lettre entre tutsi appelant au début des massacres. Cette fausse lettre a été le déclencheur de l’adhésion de plusieurs hutu de la colline Mugendo au massacre des tutsi. 
 
Le pouvoir, étai-il au courant des préparatifs ?  
 
Contrairement à une certaine propagande, les événements de Ntega et Marangara ont surpris le pouvoir de Bujumbura. Des décisions n’ont pas été prises à temps sur les mesures à prendre. On a vu le ministre de l’intérieur Kadoyi cafouiller à Ngozi allant jusqu’à se faire gifler par une femme hutu. 
 
Certains hutu ont affirmé que l’armée était en manœuvre dans les communes de Ntega Marangara. Cette affirmation est fausse et non fondée.  
En effet, dans l’armée burundaise, le mois de juillet et le mois d’août sont des mois de vacances. Les militaires se relaient et en cette période, les camps disposent de la moitié des effectifs qui sont affectés exclusivement à la garde.  
Je connaissais très bien les périodes de manœuvre des militaires de Ngozi car il arrivait que notre bataillon ou compagnie soit opposée à une compagnie de Ngozi.  
 
En juillet 1988, en partant en vacances, j’ai eu des contacts à mon passage à Ngozi avec des officiers de Ngozi. Certains partaient en congés.  
Les premières interventions dans Ntega Marangara ont été très timides et le commandant de camp Nengeri avait eu peur d’intervenir sans ordre précis de l’Etat Major de Bujumbura. L’Etat Major attendait le retour du Président Buyoya parti au Congo Brazza pour la fête des Trois Glorieuses.  
La première compagnie est intervenue avant les ordres officiels. Le Colonel Nengeri a été taxé de mollesse par d’autres officiers pour avoir hésité au moment où des massacres avaient commencé à Ntega. …….. 
 
 
 
Les massacres sur le terrain 
 
Sur le terrain, les massacres de tutsi par des extrémistes hutu se passent les premiers jours. L’intervention de l’armée permet de les stopper mais les massacres de plusieurs hutu commencent par les militaires.  
Les militaires ont tué aveuglement, sans distinguer un insurgé d’un simple citoyen. Pire, il n’y a pas eu de prisonniers, certains passaient au fusil d’autres étaient tués à la baïonnette.  
Des actes de barbaries ont été commis selon des témoignages des officiers qui étaient sur le terrain. Des enfants en bas âge ont été massacrés à la baïonnette, des femmes. Des groupes de hutu ont été décimés à la mitrailleuse et j’en passe.  
 
Face à cette situation explosive, trois réactions différentes chez les hutu s’observent sur le terrain. Les uns fuient le pays, les autres s’organisent avec les tutsi pour contrecarrer cette menace alors d’autres organisent des massacres à partir des collines Mugendo et Mwendo. Ils tuent systématiquement tous les tutsi et les hutu qui ne veulent pas les aider. Aussitôt les massacres commencés, les chefs des mouvements se sont repliés vers le Rwanda, d’où ils sont venus pour fuir la répression de l’armée. 
 
L’intervention de l’armée est critiquée par les tutsi et par les hutu. Plusieurs tutsi accusent l’armée d’intervenir avec un retard alors que plusieurs hutu disent que cette intervention est la cause des massacres. Ils la jugent aussi très violente. 
Ce retard est interprété par plusieurs intellectuels hutu comme volontaire pour faire des massacres des hutu à grande échelle. Du côté de plusieurs tutsi, c’est un signe manifeste d’un pouvoir faible. 
 
A l’étranger, une campagne contre le gouvernement burundais s’intensifie surtout en Allemagne. La première victime sera le colonel Nengeri qui sera expulsé alors qu’il faisait des études d’Etat major en Allemagne.  
Contrairement à cette campagne, Nengeri n’était pas le boucher de Kiremba. Ce n’est pas son bataillon qui a fait les massacres de Kiremba mais un autre. Nengeri a accepté de recevoir les coups sans se défendre car il devait protéger son chef car le commandant de ce bataillon est devenu un chef militaire qu’il ne fallait pas salir.  
Sur le terrain, les extrémistes hutu massacrent et gardent leur mobilité. Les honnêtes citoyens hutu qui ne se reprochent de rien restent sur place. Ils seront tués par les militaires. 
 
Ce qui est clair, c’est que les consignes d’une guerre propre n’étaient pas données. Casser du hutu dans Ntega et Marangara n’était pas dit mais faisable et toléré, c’est le moins que l’on puisse dire.  
 
Les leçons de Ntega Marangara 
 
Celui qui pleure que les hutu massacrés de Ntega Marangara n’apporte pas de solution. Pire, il envenime la situation. Celui qui ne pleure que les tutsi massacrés à Ntega Marangara, de même.  
Le Burundi a perdu. Ses enfants, ses fils et filles ont été massacrés par des extrémistes hutu et extrémistes militaires. Ils ne sont pas dignes d’être Burundais. Personne ne peut accepter d’endosser des responsabilités qui incombent aux individus. Tous les hutu n’ont pas tué. Tous les militaires n’ont pas tué.  
 
Mon témoignage d’un autre Ntega Marangara évité 
 
Comme je l’ai dit,…, j’ai reçu l’ordre de rétablir l’ordre à …... Rétablir l’ordre en c e temps avait sa signification car il était entendu que ce sont les « hutu qui se rebellent ». Il était 19 heures et il faisait déjà nuit. J’ai donné l’ordre à mas militaires tout en mesurant ma responsabilité. Des hutu de …… avaient pris des machettes, des arcs, lances et avaient bloqué une route. Mon cœur me disait qu’il fallait à tout prix éviter le bain de sang. La grande équation était de savoir comment éviter le bain de sang et dégager la route barrée par des hommes et femmes armés de machettes, arcs et lances.  
 
J’avais dit aux militaires que personne ne pouvait tirer sans mon ordre et que c’était formel. Arrivés à 50 mètres de la première barrière, j’ai trouvé des hutu qui tenaient à tout prix leur barrière. Les militaires ont crié pour me dire qu’ils veulent tirer et j’ai dit non. On a maintenu le camion en moteur avec des phares allumés. Je suis descendu du camion seul et j’ai refusé aux autres militaires de descendre malgré leurs protestations. Devant le camion, j’ai armé mon kalachnikov pour éviter toute surprise. Je ne pouvais tirer que pour me défendre. J’ai négocié avec ces paysans en cherchant un responsable pour qu’on discute. J’ai montré que je comprenais leur appréhension et j’ai expliqué que nous sommes leurs frères, que rien ne peut se passer contre eux. On était là pour les défendre. Après 2 hrs de palabres, ils ont accepté de rentrer et de démanteler les barrières.  
 
Un commandant est venu au moment où je négociais. Il voulait donner l’ordre à mes militaires de tirer. Je lui ai dit que malgré le respect que je lui dois en tant que lieutenant et lui commandant, s’il ajoute encore un mot, que je vais tirer sur lui. Je ne pouvais pas accepter qu’il fasse tomber dans l’eau deux heures de négociation. J’ai obligé le commandant à retourner dans sa jeep. ….. 

 
Ce témoignage montre la complexité de la situation en ce moment. Il montre la situation de l’officier sur le terrain, les équations à résoudre tout en sachant que la plus simple est la plus meurtrière, à savoir tuer sans discuter. Les paysans sont souvent manipulés par des rumeurs et pour savoir réellement pourquoi ils sont là armés, il faut de la patience et de la ruse. Encore faut-il apporter une solution pour les satisfaire et les convaincre.  
 
Chers compatriotes, je ne suis pas dans la salle pour répondre aux questions ou pour intervenir, je vous demande de discuter en tant que patriotes burundais. Celui qui ne défend que les hutu est leur pire ennemi. Celui qui défend que les tutsi est leur pire ennemi. Défendons tout le peuple. Comprenons ce qui s’est passé sans passion, sans complaisance.  
 
Je vous remercie

23:59 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations, Rukindikiza Gratien, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

29/07/2011

La Réhabilitation des "Bamenja":une priorité nationale (Daniel Kabuto 2006)

29 avril 1972: un vibrant appel pour la réhabilitation des victimes d’un génocide
(Burundiexpress.org 01/05/2006)


« Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres. Ainsi beaucoup d'ennuis te seront épargnés." Confucius (philosophe et moraliste chinois.
Comme pour prendre part à un cortège funéraire mais sans corps de l’infortuné, les Burundais sont arrivés d’un pas hésitant à l’église saint Antoine de Padoue de Bruxelles. Il est 15 heures lorsque la chanson de Nikiza David « amosozi y’urukundo » emplit le temple du Seigneur ressuscité d’entre les morts. La mélodie balancée par le poste radio et les nombreux haut-parleurs disséminés dans l’église, plonge la soixantaine de fidèles dans l’atmosphère de la nostalgie et de la peine. Nous sommes en deuil et les mouchoirs sortent des sacs à main pour écraser des larmes probablement lourdes. Sur chaque chaise, un dessin et un message sont destinés aux invités: le dessin de la plante d’un pied et ses cinq orteils, et le message suivant: « Abagiye ntibagarutse. Reconnaissance, réparation et réconciliation. Le 29 avril 1972.»

La tristesse ou l’angoisse se lit sur tous les visages malgré le chauffage et les néons de ce bienséant refuge des opprimés pleins d’espérance. La peine vient de douloureux souvenirs mais également du lapin que la communauté burundaise du Benelux semble vouloir placer au Comité d’organisation!

Au compte-gouttes, les Burundais continuent d’arriver et de prendre place. Une centaine de chaises sera ainsi occupée, à pas de loup! Et des voix vont ainsi se joindre à la chorale improvisée que dirige monsieur Joseph Ntamahungiro. De ce samedi noir du 29 avril 1972 à ce 29 avril 2006, un rideau noir comme une nuit sans lune ni éclairage public, bloque encore l’accès à la paix du coeur à bien des Burundais. « Sous le pont Mirabeau coule la seine », tandis que dans les coeurs de bien des Burundais coule un torrent des larmes de l’opprobre!

Une commémoration qui est loin de drainer les foules!


Si l’on prenait la peine de visiter les archives belges pour se faire une idée réelle du nombre de Burundais ayant confié aux autorités de l’ex-puissance coloniale quelque récit bouleversant lié directement au génocide de 1972, des milliers de compatriotes recevraient par voie postale, une lettre comme un message d’outre-tombe (plutôt d’outre-fosse commune), signée du sang des membres de leurs familles qu’ils délaissent si scandaleusement!

L’invitation pour la commémoration du génocide de 1972 avait été largement diffusée sur plus d’un médium du cyberespace. L’église choisie était facile d’accès. L’heure indiquée respectait les caprices de ceux qui aiment les grasses matinées.

Mais alors, pourquoi tant de chaises vides à l’église saint Antoine de Padoue? Est-ce discrètement que le génocide commis contre les Hutus en 1972 doive être reconnu ou vécu? « Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font» serait sans doute une conjecture.

Si le génocide juif a été reconnu, si le génocide arménien a été reconnu, si le génocide rwandais a été reconnu, c’est grâce à la forte mobilisation des rescapés et de leurs amis de par le monde. Trentre quatre ans plus tard, tous les prétextes s’écroulent comme un château de cartes car le pouvoir est revenu au peuple. Que manque-t-il pour drainer les foules aussi bien pour des messes que pour des marches de soutien à la reconnaissance du génocide de 1972?

Une messe comme une réunion de partage de la parole et du repas divin

Le père blanc qu’assiste monsieur l’abbé Juvénal Bamboneyeho invite d’emblée à coller une image et des noms aux événements pour mieux les marquer, pour graver dans les mémoires et sur le registre des priorités nationales l’horreur burundaise de 1972. Et il est temps d’agir.

« Ici en Belgique, par le passé, les gens croyaient que les lucioles qui illuminaient les paysages alors verdoyants, étaient les esprits des morts ou des fantômes. Dans cette foi, les gens croyaient que les esprits des personnes mortes se cachaient la journée et attendaient la nuit pour sortir et venir rappeler aux humains qu’ils faisaient toujours partie du monde des vivants. Il a suffi que la Belgique se développe, que les autoroutes et les réverbères révolutionnent les paysages pour voir le mythe des lucioles s’effacer.

Les peurs absurdes se sont ainsi effacées devant le triomphe de la lumière de la raison. C’est pourquoi, chers frères et soeurs en Jésus Christ, je vous invite à commémorer les victimes du génocide de 1972 dans la foi en l’action. Au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit.»

Monsieur Joseph Ntamahungiro, membre du Comité d’organisation, prend alors la parole pour remercier toute personne ayant bien voulu se joindre au Comité pour honorer la mémoire des centaines de milliers de Hutus massacrés systématiquement par le régime nazi du colonel Michel Micombero. L’allocution de circonstance est prononcée et comme porte-flambeau des héros du jour, l’oreiller revient à l’abbé Michel Kayoya. (1)

Immédiatement après le discours, le programme de la journée est présenté et monsieur Gaspard Musavyi, qui s’est installé devant l’orgue ou le piano, lance les premières notes qui rappellent aux fidèles qu’ils sont bel et bien dans une célébration eucharistique. Les actes de contrition, la lecture des saintes écritures et l’homélie du père blanc, comme point d’orgue. « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils unique mourir sur une croix de la honte. De cette mort, nous devons le salut. L’humiliation de l’enfant de Dieu, est devenue source de joie et de vie pour l’humanité.» Le prêtre s’attarde à vrai dire sur l’évangile de la délivrance.
Mais alors, comment faire pour que l’opprobre infligé aux victimes et aux survivants du génocide de 1972 devienne source de joie et de vie? Dans les intentions de messe, des noms sont cités, les grâces divines sont sollicitées et la messe de commémoration du génocide finit par prendre les belles couleurs d’une prière pour la paix et le repos des âmes des disparus.

La réhabilitation des victimes et des « bamenja »: une priorité nationale


C’est monsieur l’abbé Juvénal Bamboneyeho, ancien curé de la paroisse saint André de Gitarama au Rwanda (où il a sauvé plus d’un millier de Tutsis en 1994) qui prend la parole pour exiger la réhabilitation des victimes du génocide burundais de 1972: « Nous sommes réunis ici pour honorer la mémoire de nos parents, de nos frères ou soeurs, de nos oncles, cousins ou autres parentés assassinés selon les méthodes nazies. C’est facile de dire que trente quatre ans se sont écoulés sans que les victimes de ce génocide ne sortent de l’humiliation des fosses communes. Qui aurait pu rendre cela possible? Pendant ces décennies, le pouvoir était entre les mains de ceux là mêmes qui ont endeuillé sauvagement nos familles. Pour le moment et fort de la victoire que le peuple vient de remporter à travers les élections, nous devons exiger que le gouvernement et le parlement burundais prenne ou vote des mesures permettant de tirer de l’oubli des fosses communes les membres de nos familles réduits au plus ignoble des traitements.

Le président de la République, monsieur Pierre Nkurunziza, est orphelin de 1972. Pas mal de hauts dignitaires du régime portent, comme la plupart d’entre nous ici, les stigmates de la souffrance inouïe qui a été celle des suppliciés de 1972: les fils et les filles des Bamenja!

Personnellement, j’ai échappé miraculeusement aux hécatombes de 1972. Depuis lors, je suis resté interdit de séjour au pays de mes ancêtres! Mais comment oserais-je rentrer au Burundi, rouler en voiture tout en sachant que sous le bitume ou les ponts, sur les collines et dans les brousses, se trouvent des charniers? Comment oserais-je regagner ma patrie alors que des les maçons qui construisent de nouveau quartiers déterrent des ossements humains qu’ils s’empressent de se débarrasser comme de déchets immondes? Comment oserais-je rentrer au Burundi et dormir d’un sommeil de plomb alors que les membres de ma famille attendent toujours d’être accompagnés dignement vers leur dernière demeure?

Tant que les victimes du génocide de 1972 ne seront pas réhabilités, tant que les charniers ne seront pas identifiés et une cérémonie nationale de réhabilitation organisée, la réconciliation ne sera qu’un simple slogan gouvernemental. La meilleure des réparations passe par la réhabilitation des victimes, par une reconnaissance internationale du génocide de 1972. Pour que ce crime contre l’humanité soit banni à jamais, réhabilitons les victimes et les rescapés.»

Une pétition pour l’érection d’un mémorial et le partage de l’umubira

Après l’intervention très applaudie de monsieur l’abbé Juvénal Bamboneyeho (ndrl: un tonton à qui je dirais, sur les traces du regretté André Sebanani de l’orchestre Impala: « ntugasaze uw’ishema rishengura, ntugasaze rushigisha bishanga...»), comme poussée par l’esprit des ancêtres, l’assemblée se lève et chante l’hymne national « Burundi bwacu». Et la bénédiction finqle vient accompagner ces gardiens de la mémoire de 1972. La messe de commémoration des victimes du génocide de 1972 est dite. Deo gratias!

Sur fond de musique de Canjo Hamissi, les fidèles s’apprêtent à prendre congé de l’église pour retrouver la salle atténante où est prévu le partage d’un verre d’amitié, quand monsieur Gaspard Musavyi sollicite l’attention de tout le monde. « Chers amis, le Comité d’organisation prépare une pétition à adresser aux gouvernements belge et burundais pour réclamer la reconnaissance du génocide commis contre les Hutus du Burundi en 1972. Nous aurons donc besoin du maximun de signatures pour réaliser le projet d’érection d’un mémorial du génocide burundais, en Belgique. Merci d’avance!»

Des témoins reviennent sur la tragédie de 1972: des vies et des espérances brisées


Au cours du partage de l’Umubira, monsieur Mathias Rugurika prend la parole pour parler de son expérience de 1972, en Belgique où il poursuivait ses études. Il rappelle le contexte: l’angoisse, la colère, le désespoir de la communauté estudiantine d’alors. Il revient sur les actions menées par les étudiants burundais de Belgique pour attirer l’attention de l’opinion internationale sur la tragédie burundaise. Monsieur Rugurika insiste au demeurant, sur la mobilisation qui doit rester de rigueur car trente quatre ans plus tard, aucun gouvernement n’a reconnu le génocide commis contre les Hutus du Burundi.

Une veuve de 1972 et son fils prennent successivement la parole, pour exposer l’ampleur du calvaire qui est celui des familles brisées par le génocide de 1972. Deux témoignages d’une mère et de son fils: ils font couler des larmes comme du sang qu’on croyait s’être coagulé!

Monsieur Emmanuel Bamenyekanye quant à lui, revient sur un message, un poème délivré par un compatriote lors de la commémoration du 25ième anniversaire:

« A toi l’orpheline, à toi l’orphelin; à toi la veuve, à toi le veuf; à toi cher et chère amie, souviens-toi que c’ést avec le "J’accuse" d’Emile Zola que l’affaire Dreyfus est née. Sans cela, Dreyfus aurait été condamné et n’aurait jamais été réhabilité. Moi, je dénonce.

Je dénonce le génocide de 1972 au Burundi. Je dénonce le silence complice. Je dénonce ce silence qui tue. Je dénonce l’indifférence. Je dénonce l’Impunité. Je dénonce la conspiration internationale. Et je réclame que justice soit faite.

Le 29 avril 1997, Il y a vingt-cinq ans ans ... au Burundi, Un génocide nié. Depuis vingt-cinq ans, je vis dans la torpeur ! Depuis vingt-cinq ans, le monde s’est tu. Depuis vingt-cinq ans, le monde continue de se taire. Le monde entier ferme les yeux, alors que le génocide se poursuit, Et que des grandes puissances soutiennent les assassins et leurs complices. Comment pourrais-je supporter cela ? Comment pourrais-je faire semblant? Comment pourrais-je oublier ? Comment pourrais-je pardonner ? Mon père, tué uniquement parce qu’il était Hutu et Intellectuel. Mon frère, tué uniquement parce qu’il était fils de Hutu intellectuel. Ma soeur, tuée uniquement parce qu’elle était fille de Hutu et future élite de ce Burundi. Mon oncle, tué uniquement parce qu’il était beau-frère d’un Hutu, intellectuel, ayant caché des amis hutu et le seul qui aurait pu éduquer ses neveux hutu s’il avait été épargné. Je ne peux pas oublier tout cela!

Comment pourrais-je oublier la famille et les amis? Comment oublier les jeunes élèves de mon âge et les étudiants plus âgés de l’université ? Comment oublier Bikorwanukurinda, ce veilleur de la "Mutualité", livré par son patron à la place de sa femme hutue qu’ils cherchaient ? Comment oublier qu’ils ont été tués uniquement en raison de leur appartenance ethnique? Comment vivre normalement avec l’hécatombe de 1972 ?

Qui peut oublier ces morts absurdes ? Depuis 25 ans, j’attends que justice soit faite. Depuis 25 ans, j’espère que les auteurs de ces tueries reconnaissent leurs forfaits, Depuis 25 ans, j’attends qu’ils me montrent la fosse commune où ils ont jeté les miens. Je n’ai pas pu enterrer mon père, ni mon frère, ni ma soeur, ni mes oncles, Je n’ai pas pu enterrer mes cousins, ni les amis de ma famille... Je n’ai pas vu leur tombe. Je voudrais tant pouvoir aller y pleurer. Je voudrais tant pouvoir les enterrer dignement. Je voudrais tant que mon deuil soit reconnu légitime. Car depuis 25 ans, je suis en deuil.» (2)


Les Hutus du Burundi, sur les traces des martyrisés de l’Espagne franquiste

Général et homme d’Etat espagnol, Franco Francisco (1892-1975) repose dans une crypte, une plaque de marbre indique que le lieu a été consacré par le pape Jean XXIII. Plus précisément, la dépouille du dictateur sanguinaire gît sous le transept d’une basilique qui reçoit pourtant plus de 400.000 visiteurs par an! (3) Au fond du tunnel et sous une coupole, un Christ en croix sépare les tombes de José Antonio et de Franco.

Au-delà, autour de la dizaine de chapelles, gisent 33.872 caidos dans des niches, les autres en vrac dans des fosses communes: ce sont des cadavres des vaincus! Le nouveau régime du Premier ministre Zapatero a opté pour la réhabilitation des opprimés. Il veut en finir avec cette douloureuse aberration qui voulait que les victimes restent anonymes et reposent aux pieds de leur bourreau vénéré: il faut soigner les plaies du passé, refaire les lieux qui ne symbolisent que sang, larmes et humiliation.

Dans la nuit du 16-17 mars 2005, deux grues ont descellé l’imposante statue équestre de Franco qui trônait depuis 49 ans sur la place Saint Jean de la croix en plein-coeur de Madrid. Par ce geste et la réhabilitation des victimes, le gouvernement espagnol a prouvé à la nation qu’il s’agissait enfin de l’arrivée aux affaires d’une génération décomplexée vis à vis de la dictature et déterminée à solder le passé franquiste. C’est que les descendants des suppliciés du temps de Franco voient dans chaque pierre de la crypte et dans le marbre de la statue, un doigt qui leur rappelle qu’ils sont fille ou fils de vaincus: de pestiférés!

Au Burundi, les 300.000 victimes croupissent inexorablement dans des fosses communes. Elles restent anonymes alors qu’elles ont bel et bien un nom, une famille, des histoires. Timidement et sporadiquement, des messes de commémorations sont organisées par la diaspora burundaise de Bruxelles, Genève ou Québec. Au Burundi, les radios privées en brisant le silence ne reviennent que sur l’assassinat crapuleux du roi Ntare V, tandis que des intellectuels attardés provoquent les forces de l’ordre en cherchant à fleurir le monument dédié au soldat inconnu! Pendant ce temps, les rescapés se terrent ou prient en catimini.
Quoique le régime en place refuse d’y aller par la lame d’un couteau bien tranchant pour partager l’entrée du répugnant menu de la réconciliation, nous restons d’avis que c’est l’unique chemin vers la guérison nationale. Il faut crever l’abcès, permettre aux familles de faire le deuil. Il faut que ça fasse mal, que les charniers livrent leurs secrets macabres.

Aussi, à Bruxelles, quand les activités se terminent vers 19 heures, les visages sont-ils détendus. Les photos sont prises. La bière a coulé à flots. Les engagements sont pris car la lutte pour la réhabilitation des victimes du génocide de 1972 continue!

Bruxelles, 30 avril 2006
Daniel Kabuto

Précisions utiles:
1. Le discours de Joseph Ntamahungiro sera publié en intégralité
2. Voir tout le témoignage sur www.burundibwacu.org
3. Voir journal « Libération » du 13 avril 2005


Document source:
Daniel Kabuto Document authors:
Daniel Kabuto
www.abarundi.org

 

 

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27/07/2011

Dire les faits et nommer le drame

 

Suisse : Commémoration du génocide des Hutu du Burundi.

Mis en ligne: admin mai 6, 2009

Source : Burundibwacu.org

Génocide de 1972 contre les Bahutu au BURUNDI

Dire les faits et nommer le drame.

Depuis cette fatidique nuit du 29 avril 1972, le Voile noir couve toujours sur cette créature, le Burundi de ce Murundi.

Ce Murundi primitif et vigoureux, qui, “..A peine le feu créé par la puissance imaginaire de l’homme, (…), s’est attaqué à la forêt immense, terrible, menaçante, il l’a éloigné par le feu, le pays est devenu habitable, arable, une herbe fraîche a poussé, des pâturages immenses, sans limites, un tapis de verdure était uniformément couché, sur des collines inviolés, belles comme des reines, penchées comme une vierge qui salue son père. C’est ce spectacle qui a attiré les belles vaches orientales, ces bêtes hautes comme des chevaux de course, majestueusement comme la rein de Saba. Arrivés dans ce pays de rêves, leurs pasteurs n’ont plus continué leur voyage mille fois séculaire (…). Ils ont noué conversation (…). Tous dansaient leur joie dans l’existence” (…) sur cette terre “riante de soleil de gaieté et de beauté”.

C’est ainsi que Michel Kayoya, cet autre Murundi, né quelque part dans ce Burundi verdoyant, aimait raconter la belle histoire de ce peuple, peuple uni, sur une terre qu’il a appris à dompter et à embellir.

Et pourtant, les forces du mal ont fait de cette terre un enfer. Ce Murundi Michel Kayoya, créature de Dieu comme d’autres centaines de milliers d’autres créatures, hommes, femmes et enfants, ont été cruellement massacrés parce que la nature créatrice a voulu qu’ils naissent Hutu.

La terre les a sauvagement englouti, parce que jetés dans l’anonymat des fosses communes, ici et là, à travers le Burundi, dans la quasi indifférence du monde libre, ce monde profondément horrifié par la terreur nazi et qui avait juré : plus jamais ça ! Et pourtant…

Pour honorer la mémoire des nôtres emportés par cette folie meurtrière des hommes, on se doit de témoigner : dire les faits et nommer le drame, refuser et combattre la banalisation de ce crime, se battre pour qu’enfin justice soit rendue. Les veuves, veufs, orphelins pourront enfin faire le deuil des leurs dans la dignité.

Trente sept ans après, les faits sont toujours niés, la vérité étriquée à travers une forme de banalisation qui interdit toujours aux veuves, orphelins et survivants le droit de faire le deuil, d’honorer la mémoire des leurs.

C’est ainsi qu’on parle – encore- de ce génocide en terme d’événement ou de “désastre naturel”, - “ikiza”- .

Oui, ce génocide contre les Bahutu du Burundi est un désastre. Il s’agit d’un désastre que le pouvoir de Michel Micombero a créé. Parce que le génocide, rappelons-le, est un crime d’Etat et que ce genre de crime est commis de sang froid, sur un ordre donné délibérément par les détenteurs d’un pouvoir politique despotique . Point alors n’est besoin de nommer les faits, les rappeler et dire qu’en 1972 et durant les années antérieures, le Burundi est sous un régime dictatorial avec un Parti-Etat, l’UPRONA, caractérisé par une confusion totale entre le pouvoir politique et le parti.

Le despotisme, rappelons-le, est à son apogée à la veille de 1972. D’une part, la purification ethnique au sein du pouvoir opérée dès le lendemain de l’indépendance a atteint son paroxysme en 1972. Le pouvoir est exclusivement aux mains de l’élite Tutsi, avec une dominance Hima, sous clan tutsi avec un capitaine à la tête, Michel Micombero. Les quelques éléments hutus au sein de l’armée ne font pas le poids. Le contrôle des médias, celui de la diplomatie est assuré par des hommes du pouvoir. Il n’est pas inintéressant de rappeler qu’une partie de l’élite, majoritairement hutu, dont des élus, avait été massacrée en 1965. D’autres cadres du pays, hauts officiers de l’armée et cadres civils, exclusivement hutu, avaient été aussi exécutés en 1969 après une parodie de justice dont personne ne saurait dire actuellement où sont gardés les procès verbaux des jugements y relatifs .

Il n’est pas superflu, encore moins intéressant de rappeler que nous sommes dans un contexte très particulier où la guerre froide bat son plein. Les puissances, garants d’un certain ordre mondial, s’intéressent peu à ce qui se passe au Burundi et donc, l’outil de propagande n’a pas de difficultés à se déployer et à produire les faits escomptés : désabuser l’opinion internationale.

Parallèlement, le Burundi compte une grande masse populaire non scolarisée et faiblement politisée, un aspect qui aura son importance dans la manipulation de l’information à l’intérieur du pays.

Le 28 avril 1972, la veille de la date fatidique, le chef de l’Etat a dissout son gouvernement. Il est désormais le seul maître à bord avec ses lieutenants et idéologues. Dans la foulée, le monde apprendra que des assaillants ont attaqué des populations Tutsi dans Rumonge, le sud du pays et comme un effet de boule de neige, c’est l’hécatombe dans tout le pays.

Dès le 29 avril 1972 le Burundi sombrera dans l’horreur. La chasse à l’homme se mettra en action. A base des listes pré-établies, des étudiants des écoles secondaires et de l’Université seront arrêtés et exécutés dans la foulée. A travers le pays et dans les administrations, hommes, femmes, enfants, commerçants et de simples paysans, fonctionnaires de l’état, militaires, homme et femme de l’église seront arrêtés, torturés et exécutés, parfois enterrés vivant dans des fosses communes par la seule faute d’être nés Hutu.

Cela s’est passé comme ça à Bujumbura et dans tout le reste du pays. Des hommes ont tué leurs voisins de la colline. Des militaires ont tué leurs compagnons d’armes. Des élèves ont livré et tué leurs camarades d’école. Des femmes - qui donnent la vie-, ont donné la mort et parfois en livrant au bourreau leurs maris - les êtres censés être chers pour elle- …Ainsi des citoyens ordinaires de ce pays, le Burundi, sont devenus pour la circonstance, les bourreaux de ” leurs semblables”…

Outré par l’ampleur de ce génocide, le chanoine Piccard, de retour du Burundi, s’adressera ainsi au président du Burundi : Monsieur le président, “… Vous êtes en train de stériliser une race et, à travers elle, tout un peuple. Seuls, les “purs” (c’est-à-dire quelques-uns des Batutsi) ont le droit de survivre et de régner. ” .

Comment les idéologues de ce crime ont-ils fait pour embrigader une grande partie du peuple burundais dans l’engrenage du crime ? Il faut d’abord comprendre que le génocide est un processus et une construction, certes macabres. C’est toujours l’œuvre des intellectuels. C’est une entreprise -imaginaire- de prévention de la violence des autres contre sa propre intégrité, ce que le pouvoir en place au Burundi dans les années 1972 a appelé “le péril Hutu”.

De ce peuple, jadis, dansait la joie dans l’existence, les idéologues du mal sont parvenues à les catégoriser et à les définir en « Nous, les Tutsi » , qui doit se protéger et en « Eux, les Hutu », un ennemi à combattre et à éliminer.

Cette construction et mise en scène macabre d’un ennemi imaginaire sera l’œuvre des intellectuels et penseurs du régime du capitaine Micombero. Des cadres hutu essayeront, en vain, d’alerter l’opinion sur le drame qui se préparait. Dans ses tentatives de stopper l’engrenage du crime, devenu quasi inévitable au vu des agissements des idéologues de ce génocide, le Commandant Martin Ndayahoze, Hutu, Ministre de l’information alertera ainsi le président Michel Micombero. “…Face au principe tutsi d’autodéfense, les Hutu trouvent que les Tutsi ont inventé des thèses du “péril hutu” et de la “lutte pour la survie” pour créer des occasions de les torturer et de prolonger ou perpétuer leur domination. “

Il aura également le courage de désigner le chef des idéologues à savoir Simbananiye Arthemon, Ministre des affaires étrangères du Burundi au moment du génocide, de créer et de renforcer les antagonismes sociaux au sein d’un peuple, qui au départ n’aspirent qu’à vivre en paix.

Dès la nuit du 29 avril et les jours qui ont suivi, le pouvoir a déployé tout ce qu’il disposait comme outil de propagande et d’appel au meurtre. Face à une partie de la population suffisamment conditionnée à la cause des idéologues du crime, le passage à l’acte se fera sans remord et ce, d’autant plus que, l’ “Autre, le Hutu” à détruire est devenu absolument différent. Il est représenté comme totalement ennemi, n’ayant plus rien d’humain, diabolisé, animalisé et réduit à une simple chose.

A travers la radio dite de la révolution, média devenu pour la circonstance outils de propagande du génocide, du hutu, on lui ôtera de ce qui rend humain.

Il sera déshumanisé. C’est ainsi qu’il- le Hutu- sera désigné comme quelqu’un de “Inyankaburundi/ ennemi de la nation”, “Muleliste, homme de petite taille, laid, drogué, qui tue sans scrupule”, ” Umumenja/complice du regicide”, “la holde au service des impérialistes” etc…

Quoi de plus rationnel pour se débarrasser de ce genre de chose, qui hier étaient des humains ? Voilà comment cette violence a été canalisée, orientée et construit contre les Bahutu et a pris très rapidement la forme d’une action collective, que l’État du Burundi - avec tout ce qu’il avait comme outil de propagande et par la mobilisation de ses agents- a impulsée.

Le journal “Le monde” relatera ainsi l’état de la situation : “… Excités par la Voix de la Révolution, qui encourage « les forces vives de la nation à débusquer les ennemis du peuple », les Tutsis, surtout les membres du parti Uprona, dénoncent tous les Hutus qu’ils connaissent, collègues de travail, subordonnés, supérieurs, voisins, condisciples..”.

“…L’ENS a perdu soixante élèves (tous Hutu), l’UOB cent étudiants (tous Hutu). Le massacre continue. Par camions entiers on charroie, nuit et jour, des cadavres. On arrête tous les « suspects ». On les oblige à se dévêtir. On les fait coucher à plat ventre, les mains derrière la nuque. On les cogne à coups de crosse, de bâton, de pierres. On les torture. Puis on les transperce à la baïonnette. Les bulldozers font le reste. Sans parler des innombrables règlements de comptes ! Dans les écoles, les élèves tutsi assassinent leurs camarades à coup de pierres, de machette, de bâton…

La J.R.R., constituée en groupes d’autodéfense, « ratisse » les collines, tue les gens, incendie les fermes…”

Y’a-t-il un crime sans criminels/ un génocide sans génocidaires ?

Trente sept ans après, mon constat est toujours amer.

Pour conclure mon propos, je m’autorise de sortir de l’anonymat ne fut-ce que ces quelques noms, parmi les centaines de milliers.

Ntikajahato Grégoire et Kinyarugunda étaient mes voisins sur cette colline de Budagari. Ils ne savaient ni lire ni écrire. Un jour du mois de mai, Pontien, l’administrateur de la commune Muramvya les a convoqués. Nous les avions plus revus.

André de la même colline, fils de Nzigo avait étudié à l’ETS. Il a été tué, un jour du mois de mai 1972. Fabien, mon oncle, lieutenant dans la gendarmerie est parti au travail. Il n’est jamais revenu. Léopold, le frère à ma mère, ne savait ni lire, ni écrire. Il est disparu gratuitement, un jour du mois de mai 1972. Le mari de Renata, ma tante, et ses deux enfants, ont été tués, un jour du mois de mai 1972.

Pontien, de Nyagisozi, aimait dormir chez nous quand la rivière Mucece, l’empêchait de rentrer. Etudiant à l’Athénée de Bujumbura, il a été embarqué dans un camion militaire avec des centaines d’autres étudiants. Nous ne l’avons jamais revu.

Evariste Gahungu, frère de Gashaza Alfred, travaillait à la Brasserie. Arrêté et conduit dans un camp militaire. Il y a été tué.

Sylvana Ndayambaje, tante d’Alfred travaillait au ministère des travaux publics. Elle a subi le même sort que son neveu Evariste. Gatwa Daniel, le papa à Jacqueline, a été assassiné un jour du mois de mai 1972.

Yahiba, ce commerçant de Muramvya, Louis, ce policier, Siro et son frère de Saga (commune Mbuye), Rwenda ce pauvre paysan, Emmanuel, cet enseignant de l’Ecole primaire officiel à Muramvya et beaucoup d’autres, sont stockés dans des fosses communes à Rwasazi, tout près de la prison du même nom, où ils ont transité, avant d’être tués.

Nestor Ntirandekura de Buhangura, était militaire, tout comme le fils de Rwena de Murama. Ils ont été tués par leurs compagnons d’armes. Je pense aussi à ce papa de B.B -de ses initiales- parce qu’il l’a souhaité ainsi. Il repose quelque part sous la terre de Saswe à Kibumbu, parce que à Saswe, l’hécatombe a eu lieu.

Et puis, il y a Michel Kayoya et ces dizaines d’autres religieux et religieuses et bien d’autres anonymes.

Non, Mesdames et Messieurs, ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient des Bahutu. Ils portaient un nom, une identité parce que fils et filles de cette nation.

Ils n’étaient pas “Mulelistes/ Ba Mulele”

Ils n’étaient “Abamenja/ coupable du régicide”

Ils n’étaient pas des “Ennemis de la Nation/Abansi b’igihugu”

Ils n’étaient pas “Twa Mujeli/ Ces petits bestioles”

Ils l’ont été, parce qu’il fallait les déshumaniser pour les rendre des choses. Ils ont été victimes d’un génocide.

Pasteur Nshimirimana

Le 29 avril 2009.

 

 

 

 

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00:38 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations, Pasteur Shimirimana, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |