04/09/2011

Appel à la conscience mondiale-des jeunes de 10 à14 massacrés

TEMOIGNAGE D'UN ELEVE DU COLLEGE DON BOSCO (NGOZI)

 

Voici quelques détails des événements au collège Don Bosco durant les derniers mois de l'année scolaire 1971-1972.

Samedi, 29 avril, rien de particulier. Même la nouvelle d'après laquelle Micombero a dissous le gouvernement n'a pas encore pénétré l'intérieur de nos toits. Mais la paix n'allait point durer.

Dimanche matin, une voiture vint s'arrêter à l'entrée de notre salle d'études. Un homme en sort, en tenue militaire ; le commandant des forces armées de Ngozi, Mr Bizoza Joseph. Il s'avança vers notre groupe avec un air empressé. Sans doute a-t-il quelque chose de très urgent à nous dire : "Citoyens, notre pays est en danger, une bande de mercenaires veut s'emparer de notre cher patrimoine. Déjà à Bururi, des gens ont péri ; pour éviter que le désordre ne gagne votre secteur, vous devez rester enfermés au collège ; plus de consersations avec les ouvriers et n'écoutez plus la radio. Si l'un d'entre vous viole un de ces ordres il sera poursuivi par la justice. A vous de veiller de lutter". Puis il disparaÎt nous laissant dans le doute. Pourquoi de telles mesures ? Pourquoi un ton pareil ? Pourquoi de telles menaces ?


Toutes la semaine s'écoule dans le calme et dans la peur, car nous ignorons tout ce qui se passe au-delà de notre clôture. Mais la paix du collège était au bord de la tombe. Après six jours, un professeur hutu, maÎtre en chimie est arrêté. De quoi était-il coupable ? Je n'en savais rien alors. Ce ne fut pas lui seul, car un jour plus tard, trois autres le suivirent. Mais les Tutsi sont d'une ruse sans pareille ; pour ne pas faire soupçonner leur programme d'élimination, ils arrêtèrent tous lesprofesseurs hutu et tutsi. Pourtant la situation ne tarda pas à être éclaircie, car deux jours après, tous les tutsi étaient de retour alors que les hutu avaient succombé sous le poids du marteau.


Nous avons observé à la lettre les ordre de Bizoza, mais cela n'empêcha pas que mercredi 16 mai (ou le 17), les militaires pénétrèrent à l'intérieur de notre institut. Trois étudiants furent emportés par les ravisseurs ce jour-là. Le lendemain nous réservait une surprise.

Il était neuf heures du matin lorsque les mêmes militaires cernèrent le collège : trente-cinq élèves furent appelés et arrêtés, vingt-et-un hutu et quatorze tutsi. A sept heures du soir, la "belle" ethnie revint toute joyeuse. Il était inutile de leur demander où étaient leurs vingt-cinq autres condisciples. D'ailleurs, nous connaissions leur jugement sur les vingt-quatre hutu du cycle supérieur qui avaient déjà disparu.

Jusqu'à ce moment, nous sommes restés calmes et aimables envers les morts et les assassins. Les militaires, voyant qu'ils avaient tout leur temps et que nous étions étroitement surveillés, ne vinrent plus nous déranger dans les jours qui suivirent. Seul, le commandant Bizoza Joseph passait chaque jour au collège pour voir si tous les septante-quatre étaient là et qu'il n'y avait pas quelque problème à régler.


Les tutsi faisaient leur possible pour nous déranger, mais cela ne nous faisait rien. Personne ne répliquait malgré notre nombre important. Heureusement d'ailleurs, car si nous avions bougé, tout le collège aurait été écrasé.

La vie continua dans la même atmosphère jusqu'au 23 juin, veille de nos vacances. Mr Bizoza qui n'avait cessé de perturber notre tranquillité revint nous donner ses derniers ordres : "Demain, vous irez en vacances. Vous rencontrerez des gens qui vous diront toutes sortes de choses, et gare à vous si vous les croyez ! Vous ne pourrez partir qu'avec un laissez-passer que je vous donnerai tout à l'heure. Ce papier, vous irezle présenter à votre administrateur quand vous serez rentrés. J'insiste encore une fois pour que tout le monde aille chez lui et veille à ce que je viens de dire. Merci".

Après ce discours sec, des laissez-passer nous ont été distribués et nous sommes allés faire nos valises."Ce fut mon dernier jour au collège.


N.R. Collège de Ngozi


 

TEMOIGNAGE D'UN ETUDIANT A L'UNIVERSITE OFFICIELLE DE BUJUMBURE

 

Tout commença dans la nuit du samedi 29 avril 1972, alors qu'à midi, le président Micombero venait de révoquer son équipe ministérielle. Ce soirlà, j'avais eu l'occasion de passer la nuit dans ma famille, à la maison, en compagnie de mes frères et soeurs, comme c'était le cas chaque week-end.


Des racontars qui ne terrifient pas

Le lendemain matin, à mon réveil, des bruits couraient comme quoi il y avait eu une attaque en ville, que des hommes avaient été tués, des véhicules brûlés. Ces racontars ne me terrifièrent pas. J'y voyais un rejaillissement de ce régionalisme séculaire des Tutsi qui était le problème à la page. Je n'imaginais surtout pas un affrontement entre Hutu et Tutsi, car je savais que tous les Hutu intellectuels, fils issus des masses populaires, avaient été décimés au cours des dix années d'indépendance. J'étais sûr que le pays appartenait désormais aux Tutsi pour un certain nombre d'années et que le peuple n'arriverait plus à prendre les rênes du pays.

Le pays appartenait aux Tutsi, minorité seigneuriale et oisive passant une grande partie de son temps à parler de sa beauté et tenant en tutelle, en esclavage une majorité paysanne, travailleuse séculaire produisant pour la petite minorité. Et cette majorité c'est le peuple Hutu, d'origine bantoue.

Donc, ce lundi matin, je me rendis à l'université. Là comme toujours quand il y a un incident politique, on ne voyait que des groupes hermétiquement fermés ici des Tutsi du Bururi, là des Hutu, plus loin des Tutsi de Muramvya tout cela rendait la situation plus confuse. Petit à petit je commençais à y voir un mauvais présage : "Si c'est nous, me disais-je, nous seront particulièrement raccourcis".


Premières arrestations (ler mai)

Très vite, le voile fut levé, la situation devint claire. Ce soir-là, une petite camionnette arriva au campus universitaire avec deux agents de la Sûreté. L'un d'eux sortit un petit billet sur lequel étaient inscrits des noms. Et quand il commença à faire l'appel, il n'y eut plus de doute, nous étions visés. Des étudiants hutu, les plus remarquables, étaient convoqués afin de subir un interrogatoire comme dans toute société respectant la dignité humaine. Nous ignorions que c'était là l'extinction brusque de leur vie encore fleurie de jeunesse et de volonté. Ce qui fut surtout remarquable c'était que ce coup frappa d'abord les garçons intelligents des faculés de médecine et de sciences. Car il faut l'avouer, sans aucune prétention, ces deux facultés constituaient le fief des étudiants hutu tandis que les étudiants tutsi s'inscrivaient à la Faculé de Lettres et de Droit. La raison est simple : les Hutu savaient qu'il leur fallait posséder une carrière technique sérieuse, exigeant une formation incontestable et exigeante pour trouver un emploi.

 


   Donc, on emmena les vingt premiers étudiants hutu, tout le monde s'attendait un peu naïvement à leur retour, après un interrogatoire ; pour moi, le sort des Hutu était déjà décidé. Conscient du caractère sanguinaire des Tutsi et sur-tout de leur cynisme et de leur haine envers les masses paysannes hutu et envers la jeunesse intellectuelle montante, j'entrevis le prétexte dont ils allaient se servir pour laisser exploser leur haine, déjà difficilement contenue et pour massacrer impitoyablement le peuple. D'autres étudiants avaient aussi compris, mais sachant leur tristesse dans l'incapacité de se révolter et dans la réserve bien connue du peuple hutu, ils ne pouvaient que se taire et subir innocemment ces atrocités.


Mardi passa, mercredi, jeudi, les étudiants crurent que leurs compagnons arrêtés méritaient peut-être leur sort et qu'il n'y en aurait plus d'autres. Le coeur revint en place, le pessimisme céda à l'optimisme. Mais vendredi recélait dans son sein notre destinée. Ce vendredi qui restera éternellement gravé dans ma mémoire, vendredi qui montra la cruauté, combien dégradante du Tutsi, de son sous-développement mental, ce vendredi qui m'apprit que l'homme qui ne voit plus dans l'homme un semblable, est plus animal qu'un animal.


Hécatombe des universitaires hutu (5 mai)

Il était neuf heures, nous étions en classe. Brusquement un bruit se fit entendre à l'extérieur. Cric ! Crac ! Un bruit sec, saccadé. Et tout à coup, en un instant, la porte de l'auditorium s'ouvre. Trois hommes armés, en tenue de campagne, revolver au poing, prêts à tirer, font irruption dans la salle. Un soupir bref de désespoir s'échappe de la poitrine des étudiants "Silence", ordonna le premier des trois militaires. Il sortit alors d'un énorme livre, un papier qu'il présenta au Doyen de la faculté. Je pus voir sur la feuille deux photos - format de passeport - l'une du Président Micombero, l'autre du Procureur de la République : c'était le mandat d'arrêt.

Après avoir vu la signature même du Président, le professeur était désormais dans l'impuissance de dire quoi que ce soit. Le militaire était un commandant, homme noir, avec un nez en falaise, de petits yeux enfoncés profondément dans le crâne, un vrai représentant de la mort. Il se tourna vers les étudiants et vociféra "Certains parmi vous doivent être arrêtés. Tout le monde dehors Je vis tout d'un coup, parmi les étudiants, des visages pâles et décolorés, des visages sans plus aucun espoir dans la vie, et d'autres, au contraire, souriants et cyniques, des visages de trahison.

Quant à moi, je tremblais , une sueur formée de gouttes aussi grosses que des gouttes d'eau me dégoulina tout le long du visage. La mort était devant moi. C'était fini ! Les forces tribalistes avaient explosé, il était impossible de les retenir. Ou fuir, ou ne pas fuir ? Des instruments de mort étaient braqués dans tous les sens, tout le campus était encerclé ; des soldats avec armes lourdes : jeep, blindés, mitraillettes, mitrailleuses et 1es autres machines encore que le monde moderne a pu inventer. Un observateur étranger aurait cru deux fronts sérieux en guerre. C'était horrible à voir tout cet attirail d'armes légères et lourdes, de baïonnettes et de petits couteaux arrondis, que le gouvernement tutsi avait osé mobiliser pour réduire en pièces quelques étudiants innocents, complètement ignorants de ce qu'on leur reprochait.


 

Tout le monde, sauf les Blancs, fut groupé à l'extérieur de la salle Hutu, Tutsi, Zaïrois, travailleurs et professeurs barundis. L'instant de la fin était arrivé. Le commandant ouvrit à nouveau son grand livre et commença l'appel. Batungwanayo Romain,Nzoramba Dismas, Ryoni François... tous les hutu jusqu'à la fin. Seul un silence de mort répondit. Alors le commandant se fâcha et commença à charger sa mitraillette : "Celui qui ne répond pas, cria-t-il, sera fusillé sur place". Il recommença l'appel et le premier terrifié par ces paroles obéit et répondit.

Cher lecteur, je ne trouve pas les mots pour vous exprimer les tortures, combien inhumaines, que cette première victime dut subir. Le visage contre le sol, un soldat le piétina, lui frappa la tête avec sa balonnette, il lui transperça le côté avec un long couteau. Après l'avoir déshabilé, il lui trancha froidement et cyniquement les organes extérieurs de l'appareil reproducteur. Devant cet horrible spectacle, je fus glacé, je m'abandonnai à Dieu, car pour la première fois de ma vie, je me reconnaissais tout à fait impuissant. Je préfère qu'on me tue avec un revolver plutôt que de subir ce martyre. Je regardais, contemplais ce sang innocent qui coulait clair et limpide comme de l'eau jaillissant d'une source et je restai convaincu qu'il ne serait jamais pardonné à ces animaux à face d'homme.

"Nzoramba Dismas", le commandant continua la liste, et chaque étudiant cité, devait subir le même carnage. Chaque nom qui retentissait, symbolisait la disparition d'une élite qui se désagrégeait lentement.

A chaque nom appelé, mon coeur battait comme un tambour, mon âme s'évadait pour un instant. Au rythme martelé de chaque nom proclamé tout le monde fermait les yeux comme pour ne pas entendre le sien. C'était inutile, l'effectif diminuait, les hutu disparaissaient, la jeunesse intellectuelle issue de la masse de la nation subissait ces inqualifiables atrocités.

A la fin le commandant s'arrêta, les yeux rougis par ses crimes, insensible aux sentiments humains. Il vociféra : "C'est fini pour le moment, nous reviendrons demain". A ces mots, je respirai profondément : "Je ne suis pas du nombre!" me dis-je intérieurement. Ceux qu'on avait pris, furent embarqués dans un grand camion, les uns déjà morts,d'autres à moitié et un bon nombre encore vivants. Une trentaine de soldats montèrent dans le même camion et continuèrent leur inqualifiable boucherie.


Trente jours caché sans voir le soleil

Immédiatement, alors que les autres commençaient à échanger leurs émotions, je pris mes jambes à mon cou. Aveuglé par les visions de ce jour-là et surtout craignant d'être dénoncé par quelque camarade d'étude, je courus jusqu'à la maison. Arrivé à mon domicile, je n'expliquai rien à ma famille. Maman me demanda la cause de ma stupeur. Ma réponse fut : "Tu ne sais pas ce que je viens de voir". En un clin d'oeil, je fis mes malles, je mis des habits usés, habits que j'avais abandonnés il y a cinq ans. Frappée d'étonnement, toute la famille me regardait pleine de stupeur. Tout ce que je prononçais était : "Je m'en vais à l'intérieur, à Rushubi chez ma grandmère". Et je pris le chemin de la montagne.

Rushubi représentait pour moi un lieu de refuge, un lieu de bonheur et de salut. Situé à vingt-cinq kilomètres de Bujumbura, Rushubi hébergeait ma grand-mère et avait vu naÎtre maman. J'y espérais des lendemains

 


 meilleurs. J'avais la ferme conviction que les masses paysannes, masses sans culture seraient au moins à l'abri de ce massacre et de ce poison tribal. Mais ... je me trompais lourdement car chaque jour, la radio, la Voix de la Révolution, ne cessait d'attiser la flamme : "Militants du Parti", s 'exclamait-elle, "démasquez
l'ennemi où qu'il soit et quel qu'il soit". Cela voulait tout simplement dire "Traquez tout Hutu intellectuel". Ainsi les masses s'adonnèrent-elles aussi à leurs instincts sanguinaires, ignorant profondément le fin fond des choses. Je fus ainsi victime de cette délation, mais fort heureusement je fus relâché grâce à je ne sais
quel "Deus es machina".

Arrivé finalement à Rushubi, je dus me cacher pendant trente jours, sans voir aucun rayon de soleil. Comme tous les intellectuels du pays, la petite élite hutu de Rushubi fut également traquée à mort : commissaire d'arrondissement, directeurs d'écoles, moniteurs et monitrices, infirmières, tous furent tués par les troupes gouvernementales tutsi. Furent également exécutés : balayeurs des églises, chefs des marchés, commerçants et jusqu'aux cultivateurs qui avaient pu augmenter le rendement de leurs terres en appliquant les méthodes de rationalisation de l'agriculture. Finalement, les* soldats avançaient dans les églises, le dimanche, et emmenaient quiconque portait une chemise et un pnatalon un peu voyants.


Dans toute la région, il ne resta qu'un garçon nommé Honoré et moi-même. Honoré était un garçon arrivé en classe terminale des humanités au Collège du St. Esprit, dirigé par les Jésuites. Il avait pu échapper à la mort après avoir reçu des blessures graves lors d'une bataille qui avait opposé Hutu et Tutsi au Collège du St. Esprit. Mais à peine venait-il d'entrer en convalescence qu'il allait partager le sort commun. Les troupes gouvernementales le trouvèrent caché sous son lit et c'est ici que s'exprime une fois de plus la cruauté la plus horrible du Tutsi.


"Petit animal, pourquoi as-tu quitté l'école ?" interrogea un des flics. Sur ce, avec ses énormes bottes, il s'amusa à danser sur le ventre du garçon. Ensuite avec son couteau, il lui transperça le cou jusqu'à ce que la pointe ressorte dans la nuque. Satisfait, il contempla alors le sang qui s'écoulait sur le ventre du pauvre Honoré. Son camarade lui prêta ensuite main forte et avec un énorme marteau, à deux, il écrasèrent le crâne de l'adolescent. Honoré rendit l'âme à son Créateur. Son père et son oncle furent soumis aux mêmes atrocités. Toute la famille disparut ainsi. Qui pardonnera à ces hommes ?


Quand les personnes qui assistèrent à la tuerie me dirent ce qui s'était passé, je fus secoué par la peur et allai passer la nuit dans une bananeraie. Le matin venu, je décidai de redescendre à Bujumbura, à Kamenge, espérant que le déchaînement de violences serait ralenti là-bas. Je me déguisai en paysan avec des vêtements en haillons, en prenant soin de porter sur la tête un régime de bananes, car au Burundi, il faut être paysan pour survivre.


Encore trente jours à rester enfermé

En chemin, Dieu me garda jusqu'à la maison. Personne ne me reconnut, tellement j'étais changé. Et je m'engouffrai rapidement dans l'habitation familiale? Je m'y cachai pendant exactement trente jours, ne sortant que la nuit pour les nécessités habituelles.

 


 

Mais il fallait à tout prix quitter ce pays, ce pays où les droits les plus élémentaires de l'homme sont bafoués : le droit à la vie y est inexistant. Par une fente de la maison, je regardais comment des personnes étaient éventrées, comment des têtes sautaient pardessus les troncs ; et en même temps les chiens et les poules se promenaient tranquillement sans inquiétude aucune. "si je pouvais devenir momentanément chien", me disaisje, tellement je préférais à ce moment les animaux aux humains. L'humain n'avait plus de raison d'être.

 

L'absurde des philosophes existentialistes se réalisait. Dès ce moment, je commençais à former des plans pour une évasion, il fallait à tout prix quitter ces lieux.


Lueur d'espoir

Un jour je me décidai. D'intelligence avec mon grand frère, je me dirigeai vers la frontière du Zaïre. Maintenant la question la plus importante se posait : comment passer les postes de police ? Là, des milliers de vies humaines s'étaient éteintes en tentant une évasion. Heureusement, nous parvinmes à nous arranger avec de jeunes pêcheurs. Après avoir accepté une petite somme, ils nous conduisirent à sept heures précises vers le Tanganyika. La barque y était déjà prête.

Une lueur d'espoir m'envahit : l'enfer allait disparaître par morceaux pour faire place à une vie nouvelle toute pleine d'espoirs nouveaux.

De temps en temps les vedettes militaires qui sillonnaient le lac braquaient leurs phares de mort vers notre pirogue, mais le bon Dieu avait décidé de nous sauver. Notre pilote maîtrisait sa barque avec une adresse des plus rares. Lorsque les phares nous illuminaient, il stoppait la pirogue, immobile comme un arbre mort, tandis que nous nous écrasions contre le fond de la barque pour nous cacher. La lumière passait.

Finalement, nous arrivâmes à Uvira, sur la côte du Zaïre. Nous avions la vie sauve. Désormais, j'étais loin des cruels humains, face à une nouvelle existence.


P.B. Etudiant à l'UNAZA.

 


TEMOIGNAGE D'UN ELEVE DE PREMIERE (ATHENEE DE GITEGA)

La vie est dure partout de la haine, de la jalousie,partout les hommes s'entredéchirent! Que ne ferait-on pas pour que tous les hommes sachent qu'ils ont un seul Créateur ?

Qui a donné un pourboire pour naître hutu ou tutsi ? Je n'y suis pour rien! Alors pourquoi fait-on cette différence entre Hutu et Tutsi ?


Les pénibles découvertes d'un enfant

Dès mon enfance, j'avais remarqué que lorsqu'on présentait à boire à un tutsi (on utilise chez nous des chalumeaux pour la boisson), le premier geste de celui-ci était de couper ou de renverser le chalumeau. Quand je rendais visite à de jeunes Tutsi de mon âge, je n'avais pas envie de manger avec eux, tellement leurs maisons sont sales et remplies d'odeurs insupportables. Pour ne pas devoir construire des étables, ils abritent leurs animaux domestiques, surtout leurs vaches, dans leur maison. Ils méprisent les Hutu qui entretiennent leur maison, qui cultivent et font du commerce et qui, en travaillant, deviennent plus riches. Ils redoutent le Hutu qui progresse et tachent alors de le contrarier.

Dès 1962, le Tutsi a commencé la persécution du Hutu. J'étais jeune, mais j'avais des yeux et des oreilles. A l'école où un Tutsi enseigne, la majorité des Tutsi réussissent, tandis qu'une minorité de Hutu seulement percera. Ainsi il arrive que des Tutsi qui monte de classe sont intellectuellement inférieurs aux Hutu qui ont échoué.


A la campagne, l'administration, les comités du parti unique (Uprona) et les comités de la jeunesse (JRR) sont dirigés par des Tutsi. C'est encore plus fort à l'armée : aucun Hutu ne peut y être recruté. Uniquement ceux qui ressemblent physiquement aux tutsi parviennent parfois à se faire enrôler. Si donc les Hutu ne peuvent entrer dans l'administration, ni à l'armée, ils doivent se contenter d'emplois subalternes. De sorte qu'une minorité tusi règne sur la majorité hutu.


Jusqu'à la fin de ma troisième année post-primaire, j'ai pu monter de classe, grâce à mon physique. A ce moment, mes condisciples voyant que je ne participais pas à leurs activités criminelles contre les Hutu s'informèrent de mon origine. Il la découvrirent en 1969. Ils tentent alors de me faire emprisonner ; leurs accusations étant totalement fausses, ils échouent. Je remercie Dieu de m'avoir sauvé.


Les séparations entre étudiants deviennent complètes ; un Tutsi ne se promène pas avec un Hutu. Une jeune fille tutsi ne parle pas à un jeune homme hutu. N'y a-t-il pas un proverbe qui dit "Impene ntiziba mu ntama" (les chèvres ne fréquentent pas les brebis) ?


Etudes secondaires à Matana et à Gitega

J'ai suivi mes études secondaires jusqu'en seconde scientifique à Matana dans le Bururi. Cette région est fort anti-hutu ; on y rencontre les Tutsi les plus durs : Abahinda, Shibura, Sota, Abahima et le clan de

 


 Simbananiye Artémon. Il est presque impossible pour un étudiant hutu d'achever ses études à l'école secondaire de Matana, dirigée par un Rwandais tutsi Aimable NT. Dans toute la région, il n'y a pas un fonctionnaire hutu.

Grâce à mon physique, j'ai pu achever ma seconde scientifique en 1970-71 à Matana et comme il n'y avait pas de première, je suis passé à l'Athénée de Gitega. Dans les deux premières à Gitega (économique et scientifique), nous étions quarante-trois étudiants dont neuf Hutu (les autres avaient été systématiquement éliminés). Au début les étudiants de Gitega n'étaient pas tribalistes ni extrémistes, mais ils le deviendront sous l'influence des Tutsi venus avec nous de Matana : Joseph No, Séverin Si. et Juma de Bururi. C'est à cause de ces trois étudiants et de leur professeur, actuellement directeur de l'Athénée, que le sang des élèves hutu a été versé dès le 4 mai 1969.


Comment mourut l'ex-roi Charles Ndizeye

Le 30 avril à 8 heures du matin,- nous apprenons que Charles Ndizeye a été tué vers minuit. C'est une surprise pour nous tous, tant Tutsi que Hutu. Nous savions qu'il était enfermé depuis son retour au Burundi, au palais de l'ex-Mwami à Magarama et gardé par seize militaires, jour et nuit. Nous allons donc nous informer auprès des sentinelles ; elles nous affirment qu'il est toujours vivant. Durant la matinée nous apprenons par la radio de Bujumbura qu'il y a eu des troubles dans tout le pays et qu'à Gitega une bataille sanglante a fait plus de cinquante mille morts, dont Charles Ndizeye.

Peut-on mentir plus effrontément ? L'athénée de Gitega est à cinq cents mètres du camp militaire et à un kilomètre de l'ex-palais royal où Ndizeye était prisonnier. Pendant la nuit du 29 avril, je préparais une interrogation de dessin et me couchai à minuit. Je n'ai rien vu ni rien entendu de cette "sanglante bataille".

Dans l'après-midi un soldat tutsi de garde au palais nous dit qu'ils ont reçu l'ordre de l'état-major de Bujumbura de tuer froidement Charles Ndizeye, car "des mercenaires étrangers allaient attaquer le pays pour le libérer". C'est ainsi que le jeune ex-roi, revenu avec une garantie du chef de l'Etat, fut tué et enterré d'une façon ignominieuse près de la prison de Gitega sur la colline Nyabiharaga le ler mai 1971.

Entretemps, le gouverneur civil, Septime Bizimana, proclame le couvre-feu et fait barrer toutes les routes. Des fonctionnaires d'autres provinces, venus pour fêter le ler mai, sont arrêtés et jetés en prison. Les patrouilles militaires se multiplient, les écoles sont surveillées. Dès 16 heures, tout étudiant doit se mettre au lit, sauf les Tutsi qui tiennent des réunions hors de l'école pendant la nuit et rentrent sans aucun ennui. Par contre, tout Hutu pris à l'extérieur après 17 heures est immédiatement conduit en prison. Personne n'est tué en rue, et dans les villages pas un seul coup de feu n'éclate. L'ethnie Hutu sera décapitée dans un silence lourd et tragique.


Premières arrestations et brimades (4 mai)

Le 4 mai, vers 10 heures, une jeep militaire stoppe devant l'athénée. La peur et l'effroi m'envahissent. Un adjudant présente une liste à notre directeur, Mr Van H. Tous les professeurs hutu et cinq étudiants sont

 


 

arrêtés et conduits en prison. L'idée de nous évader germe dans notre esprit, mais par où passer ? Les militaires et les JRR sont partout. Les barrières coupent toutes les routes. Pas d'autre solution que d'attendre à l'école la mort certaine pour tout Hutu. Les étudiants tutsi s'ingénient à machiner des plans d'arrestation. Notre athénée devient le centre d'un véritable conseil de guerre : les élèves tutsi de l'I.T.A.B. du collège, de l'école normale, du Medico, viennent chercher des instructions pour savoir comment exterminer leurs condisciples.

Le dimanche 7 mai, à 3 heures du matin, les soldats arrêtent tous les petits fonctionnaires (surveillants, domestiques, plantons) de Gitega et des environs : les mains derrière le dos, ils sont conduits à la rivière Ruvyironza et fusillés.

Lundi, les étudiants - tutsi sur le conseil du  ex-proviseur Astère Ka. cachent leurs cahiers et nous accusent de les avoir volés. Ils commencent à nous injurier, torturent les plus jeunes Hutu de 6ème et 5ème moderne ; ils crèvent les yeux d'un domestique hutu ; tout cela pour nous provoquer. Leur but est clair : ils veule nt nous faire réagir et alors appeler les soldats sous prétexte qu'ils sont menacés et nous faire emmener. Nous sentons le piège et tâchons de rester calmes.


A 14 heures, ils refusent d'aller au cours. Le directeur, Mr Van H. vient, accompagner du proviseur, pour connaÎtre la cause de cette insubordination. Il les invite à se rendre en classe ; ils ne bougent pas. Le proviseur lui dit qu'il est inutile d'insister, car les cahiers ne se retrouveront jamais. "Il sait ce qu'il va faire... Il va essayer d'autres moyens", dit-il. Il se rend au Parquet. Nous restons à l'école, étroitement gardés, aux mains des Tutsi pendant toute la nuit.


Dix-huit étudiants conduits en prison (9 mai)

Le mardi 9, à l'heure du petit déjeuner, arrive un véhicule rempli de militaires. Ils entourent le réfectoire. Ils présentent une liste au surveillant, un Tutsi rwandais : son nom figure en tête de liste. Je me présente, les autres suivent. Nous sommes dix-huit étudiants conduits en prison. Ils nous enlèvent tout ce que nous avons : montre, argent, ceinture, souliers, quelques habits. Avant d'entrer au cachot, chacun de nous passe au bureau pour déclarer son identité, cela se résume à être hutu ou tutsi.

Au cachot, nous retrouvons nos cinq camarades encore en vie. Il nous racontent comment les soldats torturent et tuent les prisonniers ; nous sommes effrayés et impuissants à fuir. C'est au moyen de marteaux, de machettes, de lances et de baïonnettes qu'ils massacrent. Chaque jour arrivent des camions remplis de hutus venant de tous les coins de la province de Gitega, parfois six camions en un jour. Quand vient l'appel pour la tuerie, il semble que les étudiants soient réservés pour la fin.

Après une semaine, le capitaine arrête le massacre par les armes et propose l'asphyxie : les Hutu sont amenés en grand nombre, attachés à une même corde et sont entassés dans un même réduit de deux mètres de long sur un mètre de large. Ils étouffent lentement et crient pour avoir de l'eau; on leur répond par des injures et des coups de bâtons. C'est pendant deux semaines que nous assistons à ces massacres, sans manger, ni boire.


Tentative de révolte du 22 mai

Le 22 mai, notre heure arrive. Le capitaine, responsable des massacres entre, il nous dit que nous allons chercher de l'eau. Nous nous présentons, nous sommes septante-six étudiants, treize étudiants du Médico, sept infirmières et monitrices dont une vieille de septante ans. Mais nous sommes ligotés et entassés dans deux cachots. Nous prions le capitaine de nous tuer au fusil, il refuse et ferme la porte du cachot. Nous sommes écrasés, respirant avec peine, sans force.

Au bout d'un quart d'heure, une trentaine s'écroule, épuisée par manque d'air. Que faire ? Ensemble, nous rassemblons nos dernières forces et, Dieu nous aide, nous parvenons à briser la porte. Les militaires sont surpris et se retirent car nous lançons des pierres.

La porte extérieure de la prison est fermée, impossible de fuir par là et les militaires ouvrent le feu sur nous. Nous essayons de grimper sur les murs, mais les militaires tirent partout sur les étudiants révoltés. il faudra donc finir par mourir. Trois d'entre nous sont déjà tués dans la bagarre et d'autres blessés. Dans l'obscurité je me dirige vers un petit réduit sombre et infect, presque* pas moyen de respirer à cause de l'odeur d'urine mélangée de sang humain. Nous sommes trois ; les autres se sont rués ensemble sur la porte extérieure et sont parvenus à l'enfoncer. Les soldats en ont tué quelques-uns, les autres ont réussi à s'évader.

Toute la nuit on entend des coups de fusil. Nous perdons courage et nous décidons de nous présenter aux soldats. A ce moment j'aperçois dans le plafond un trou sombre, à trois nous y grimpons et nous cachons entre le plafond et les tôles. Des soldats recherchent tous les prisonniers dans le camp, ils tuent ceux qu'ils trouvent, mais ne nous aperçoivent pas. Dieu nous est venu en aide ! Ils ont épargné les filles et les enferment dans une chambre en-dessous de nous. Parmi les filles il y a une soeur, enseignante au Centre Médico-Social. Ses compagnes la trahissent en l'appelant "soeur". Les militaires s'en emparent et la torturent horriblement et la forcent aux relations sexuelles ; toutes ses compagnes subissent les mêmes tortures ; quand les soldats sont partis, nous avons pu parler à ces malheureuse épuisées et sans force. Le mercredi 25 mai, elles seront conduites au carnage.


Nous nous échappons, mais nous sommes repris

Le même jour à l'aube, nous parvenons à escalader enfin le mur de la prison, nous sautons vers l'extérieur et nous courons directement vers la vallée pour prendre de l'eau et du manioc. Nous buvons enfin et nous mangeons, puis nous nous cachons dans la forêt toute la journée. Pendant la nuit, nous allons frapper à la porte d'un paysan de notre connaissance. Il a peur, mais finalement nous reconnait, mais il refuse de nous cacher. Au matin, nous allons chez une Suédoise, qui fut notre professeur de religion. Elle nous donne argent, vêtements, nourriture et prie avec nous afin que Dieu nous protège.

Maintenant la fuite vers le sud, vers la Tanzanie, commence. Je me vois obligé de passer par la maison, car de là les chemins vers la Tanzanie me sont connus. Je pars avec un ami, l'autre va à Gitega pour y être caché par ses frères, je n'ai plus eu de nouvelle de lui.

A deux nous reprenons le voyage, habillés comme des paysans. Arrivés à la limite de la province de Gitega pour entrer dans le Burundi, les JRR de


Gishubi nous arrêtent et nous voilà de nouveau en prison. Les prisonniers nous racontent la douloureuse histoire de nos camarades évadés de prison. Ils ont été arrêtés dans cette même forêt de Gishubi et mis à mort après différentes tortures. On leur a enlevé les vêtements, ils'ont été mutilés et enfin tués, puis jetés à la rivière.


Enfin je puis m'échapper et fuir la mort

Grâce à mon physique, ils me prennent pour un des leurs. Ils me posent des questions et je réponds comme un Tutsi. Après une semaine de prison, les autres, y compris mon ami, sont conduits à la tuerie alors qu'un laissez-passer m'est accordé pour regagner mon domicile.

J'arrive à la maison dans les heures de la nuit, de crainte que ceux qui pourraient me reconnaître n'aillent le dire aux autorités. Comme je suis dans un milieu où tout le monde se connaît, je resterai enfermé à la maison sans sortir durant trois semaines.

Durant ce temps, ma charitable maman et mon petit frère me servent avec un grand dévouement et ma maman se donne toutes les peines du monde et court même le risque de se faire arrêter en allant se renseigner sur les chemins qui sont gardés dans la direction de la Tanzanie.

Le 26 juin, avec trois compagnons, pendant la nuit, nous quittons la maison et en suivant les rivières pour éviter les routes barrées, ne marchant que la nuit et passant les journées dans la forêt. Après deux jours, nous atteignons la Tanzanie.

Nous passons trois mois à Kigoma dans des familles tanzaniennes. Chaque jour arrivent des centaines de réfugiés car la persécution continue ; parmi eux se trouvent des étudiants cachés par les Pères et les Frères, qui cherchent à se regrouper à Kigoma. Les Tutsi rappellent les réfugiés par radio en leur faisant croire qu'ils peuvent rentrer en paix et que tout est fini, mais c'est faux ; dès que des réfugiés hutu rentrent au pays, ils sont refoulés dans la forêt pour être tués. J'ai quitté le Burundi parce que je suis Hutu ! Ah, si les hommes pouvaient comprendre qu'ils sont tous égaux devant le Créateur et que personne ne peut mépriser un autre. Je supplie tous les hommes droits à s'informer sérieusement sur les événements qui se sont passés au Burundi et à chercher à connaître la vérité.


P.S. Etudiant à l'UNAZA
République du Zaîre


 MEME DES JEUNES ELEVES DE 10 A 14 ANS DEVAIENT ETRE MASSACRES

 

TEMOIGNAGE D'UN ELEVE DE L'ECOLE NORMALE DE KIREMBA

 Les soldats investissent l'école

Samedi 29 avril, le directeur de l'internat interdisait aux élèves de rentrer chez eux à l'occasion du congé du ler mai. Le lendemain matin, les soldats envahissaient, armes à la main, le quartier où résidaient les missionnaires de l'école et de l'église. Ils s'emparaient d'un camion de l'école qu'ils allaient dorénavant employer pour le transport de leurs proies humaines.

A 9 heures, les élèves assistaient au culte à l'église située au bord de la route Bururi-Makamba. Tandis qu'ils célébraient l'office, le premier pasteur Mr Madengo Abel-Nego était appelé par des soldats qui rôdaient autour de l'église. Ils lui signifièrent de faire sortir tous ceux qui priaient de l'église.

 

Arrestation des professeurs hutu


Tandis que tous rentraient à l'école, les soldats arrêtèrent deux professeurs hutu, Mr Eléazar B. et Frédéric B., ainsi que leurs frères qui étaient venus leur rendre visite : ils étaient cinq à être appréhendés ainsi à l'improviste.

Terrifiés par la fureur des soldats, tous les élèves voulaient s'enfuir mais le pasteur Madengo les rassura mensongèrement en prétendant qu'il n'y avait aucun danger et que les soldats les protégeraient. Ils restèrent donc tous à l'internat.

Le soir du 2 mai, des soldats vinrent s'informer auprès d'un élève tutsi s'il n'y avait pas de querelles. Comme il répondait que tout était calme, le militaire quitta, mais mal en prit l'élève qui fut rossé par les autres Tutsi, pour avoir dit la vérité.

Jeudi 4 mai, les autres professeurs hutu et un surveillant furent arrêtés. Le soir quelques élèves ont tenté de s'enfuir, mais la plupart d'entre eux furent rattrapés et massacrés en chemin.

 

On prépare l'arrestation des élèves

Le jour suivant, le faux pasteur - car il était d'une fausseté et d'une fourberie majuscules - conseilla aux élèves de ne pas tenter la fuite : "Vous êtes innocents, leur disait-il, tout cela ne vous concerne pas, vous êtes trop jeunes, il n'y a pas de raison de vous enfuir". Or, déjà il s'était entretenu avec les soldats de la façon dont il fallait s'y prendre pour arrêter le plus grand nombre d'élèves. Cette nuit-là les JRR sont venus, lances et machettes à la main, fouiller les armoires des élèves hutu pour voir s'ils ne cachaient rien de suspect. Ils n'y trouvèrent rien.


Dès ce moment les élèves hutu voulaient à tout prix s'enfuir ; mais impossibilité totale de quitter l'internat : les JRR entouraient l'école

 


 et veillaient jour et nuit que personne ne s'évade. Et le pasteur Madengo allait même chercher les absents à la maison et les forçait à venir à l'école.

 


Arrestation de septante-deux élèves du cycle supérieur

Samedi, le 27 mai, le commandant du Centre d'instruction de Bururi, Nduwingoma Samuel, se présenta à notre école et entra dans le bureau du directeur. Un peu plus tard il en sortit et fit signe à sa troupe qui, aussitôt, investit l'établissement de toute part. Les élèves n'avaient pas les moyens d'échapper, d'autant plus qu'ils étaient tous en classe.

Un des soldats, muni d'une liste nominative, dressée par les élèves tutsi, dont faisait partie le fils du premier pasteur, Nathan Madengo, proclama le nom d'un grand nombre d'élèves, qui devaient être emmenés. Tous ces élèves du cycle supérieur, étaient poussés hors de la classe à coups de crosse, et forcés de monter dans le camion qui stationnait devant le bâtiment. Le nombre des élèves conduits' ce matin-là à la mort dans les pires tortures s'élève à septante deux.

 

Arrestation de cinquante-sept élèves du cycle inférieur

Mardi 30 mai, un soldat déguisé en civil se présenta auprès du directeur de l'internat et demanda à pouvoir parler aux élèves. On sonna la cloche. Les élèves arrivèrent et se rangèrent selon les classes. Alors le militaire tira de sa poche une nouvelle lsite et commença par appeler le nom de nombreux élèves. Ceux-ci étaient tirés hors des rangs et au même moment ils se virent encerclés par un grand nombre de militaires armés, surgis d'on ne savait où. Cette fois, le cycle inférieur était amputé on lui ravissait cinquante-sept victimes.

Tous ces garçons dirent adieu à leurs camarades et partirent pour ne plus jamais revenir. Ils regardaient une dernière fois leurs petits frères qui restaient en 6ème moderne. Et parmi ceux qui étaient conduits à la mort se trouvaient deux jeunes filles de lère normale. Ceux du deuxième groupe furent les plus cruellement massacrés, transpercés par des lances et des baîonnettes.

 
On veut arrêter les jeunes de 10 à 14 ans

Les plus jeunes élèves de 6ème étaient désormais exposés sans défense aux vexations et brimades des grands élèves tutsi. Ceux-ci poussèrent leur ruse jusqu'à déchirer la photo de Micombero puis rejetèrent la faute sur les élèves hutu et particulièrement sur une jeune fille : elle eut le privilège d'être renvoyée de l'école bien qu'elle était totalement innocente.

A la moindre occasion on voyait les élèves tutsi se ruer sur les petits hutu, les battre jusqu'à ce que le sang coule, parfois leur infliger de profondes blessures et leur arracher la peau. La cruauté de ces tutsi parvint aux oreilles de Mgr Martin, évêque de Bururi., Il en avertit le président lui-même. Celui-ci intervint pour arrêter ces atrocités. Ainsi ces jeunes eurent un peu de répit et à la fin de l'année scolaire ils sont rentrés chez eux, mais Dieu seul sait s'ils sont arrivés sains et saufs, eux les derniers survivants de notre Ecole normale. Du reste, le palmarès

 


 offrait de nombreuses pages presque entièrement blanches, à tel point que certaines classes étaient réduites à une petite dizaine d'élèves.

Si jamais une école à souffert et fut martyrisée, c'est bien l'école protestante de Kiremba. Et tout le monde songe au grand coupable : Madengo Abel-Nego. Car s'il l'avait voulu, aucun élève n'aurait été massacré, tel était son prestige, et s'il s'était opposé à la soldatesque et au commandant, on n'aurait pas touché à un seul de ses élèves. Au lieu de cela il fut la cause de l'hécatombe. Que répondra-t-il lorsque Dieu lui demandera compte pour le sang de tant d'innocents qu'il a laissé verser ?

L'école de Kiremba a été la plus éprouvée de toutes les écoles du Burundi: cent quatre-vingts élèves hutu y sont morts sur trois cent trente-neuf élèves, dont soixante-neuf tutsi et dix-sept jeunes filles.

Celui qui a écrit ces lignes a échappé par miracle au massacre commun. En essayant de s'évader il fut arrêté par les JRR qui encerclaient l'école, mais il se fit passer pour un tutsi - il dut même l'affirmer sous serment et fut alors relâché. En se cachant ensuite dans les bois et avançant péniblement pendant les nuits, il a pu gagner la Tanzanie, et de là passer au Zaïre hospitalier. Voilà le témoignage qu'il peut donner.


E.Z. Sixième Scientifique
République du Zaïre


21:06 Écrit par victor ntacorigira dans Rapport, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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