07/09/2011

Ayant réglé le sort des pères,ce sont maintenant les fils de...

GÉNOCIDE SÉLECTIF AU BURUNDI
PARTIE 1: par le PROFESSEUR RENÉ LEMARCHAND

L'histoire n'enregistre guère d'équivalent à l'hécatombe de vies humaines qui ensanglanta le Burundi en 1972, dénouement d'une lutte sans merci entre les deux communautés ethniques principales du pays, Hutu et Tutsi. Autant que par le chiffre des victimes (les estimations varient entre 80 et 100.000 morts) on reste confondu par l'indifférence, pour ne rien dire de l'incompréhension, de l'opinion publique devant les dimensions du massacre. Environ 3,5% de la population totale du pays (3,5 millions) furent "nettoyée' en l'espace de quelques semaines, ce qui, en termes comparatifs, signifierait une perte de près de deux millions de personnes pour la France et de 350.000 pour la Belgique. Parler d'un "génocide sélectif" pour qualifier une violence politique d'une telle ampleur, c'est à peine exagérer la réalité.

S'il est encore impossible de déterminer l'impact à long terme de ces événements sur l'ensemble de la société du Burundi, il est en tout cas indéniable qu'une véritable métamorphose sociale en est résultée. A l'heure actuelle le Burundi est le seul état indépendent d'Afrique noire à défendre les droits d'une société de caste, autrement dit à fixer le monopole du pouvoir entre les mains des Tutsi, ceux-ci ne représentant que 15% de la population. Sur la base de critères culturels et régionaux, ce pourcentage pourrait même tomber à moins de 4%. Toute différence raciale mise à part, la situation la plus proche de celle du Burundi se retrouve en Afrique du Sud et en Rhodésie. Cette suprématie s'étend pratiquement à tous les secteurs, limitant à la seule minorité dominante l'accès à la richesse matérielle, à l'éducation et à la participation au pouvoir. Pour qui a eu l'occasion d'apprécier le système de stratification relativement "ouvert" et souple qui caractérisait autrefois la société du Burundi, une telle transformation n'est rien moins qu'effarante.

La trame de ce qu'on appelle pieusement à Bujumbura "les événements" ne sera probablement jamais connue. L'enchaîriement des faits qui ont finalement conduit à la crise est aussi complexe que les motifs qui ont poussé les deux communautés à s'entre-tuer. Départager les faits des rumeurs est encore rendu plus malaisé par l'intensité des passions déchainées parmi les acteurs (et aussi les spectateurs) à la suite des atrocités commises de part et d'autre, par le dosage d'objectivité et d'affabulation savamment distillé par les communiqués officiels et enfin à cause de la répugnance des témoins oculaires à rapporter ce qu'ils ont vu. Les données dont nous disposons sont néanmoins suffisantes pour "faire le point" sur les circonstances qui ont précédé le massacre, et par là même dissiper préjugés et malentendus tant en ce qui concerne la structure sociale du Burundi que les causes profondes de sa récente agonie.
Le contexte: Le pays et sa population

Situé dans la grande faille de l'Afrique Centrale, au coeur même du continent, le Burundi a une superficie équivalante en gros à celle de la Belgique (28.000 km2). Avec son voisin du nord, le Rwanda, le Burundi revendique la plus forte densité de population de l'Afrique (120 habitants au km2). Ses problèmes économiques et sociaux trouvent leurs origines dans la pression croissante exercée par l'augmentation de la population et la rareté des ressources naturelles. Mis à part quelques petits gisements de cassitérite, l'économie du pays dépend quasi exclusivement de l'agriculture. La découverte récente dans le sud-est du pays d'importants gisements de nickel pourrait changer du tout au tout la carte économique d'ici quelques années: mais il faut bien avouer que jusqu'à présent, rien n'a été entrepris pour utiliser ce nouveau potentiel industriel. Le café vient en tète des exportations de produits agricoles, représentant à peu près 80% des échanges commerciaux du Burundi, soit 14 millions de dollars US annuellement; il faut y ajouter quelques récoltes marginales de thé, de coton et de riz. La production agricole n'est toutefois pas suffisante pour répondre aux besoins toujours croissants de la population, et loin de produire le surplus nécessaire pour assurer un essor économique rapide.

La rareté des ressources constitue une donnée essentielle du système socio-politique contemporain, comme ce fut le cas durant la période coloniale et même pré-coloniale, alors que le Burundi faisait par tie d'une pleiade de royaumes traditionnels éparpillés à travers la région des Grands Lacs. Bien plus nettement qu'auparavant, cependant, les effets de la pénurie économique se définissent aujourd'hui dans un contexte ethnique et régional. Il s'agit là d'une mutation capitale. Pour en saisir l'importance ouvrons une brève parenthèse pour exposer la nature du système de stratification sociale propre au Burundi traditionnel, l'un des plus complexes et des plus méconnus de tout le continent.

Les écrits de l'époque coloniale nous présentent généralement la société Rundi sous la forme d'une pyramide ethnique dans laquelles les éleveurs de troupeaux, les Tutsi, représentant 14% de la population, détenaient les leviers du pouvoir; ensuite venaient les paysans Hutu qui formaient le gros de la population (85%), tandis qu'à la base de cet édifice, on trouvait le pygmoides Twa, groupe numériquement insignifiant (1%). On admettait que les caractères physiques communément attribués à chaque ethnie, renforçaient encore cette hiérarchie du pouvoir et des privilèges: proverbialement grands et filiformes, les Tutsi étaient dépeints comme "possédant la même indolence gracieuse de la démarche qui caractérise les peuples d'Orient"(2). Les Hutu, par contre, étaient "un peuple de taille moyenne aux corps lourdaux et disgrâcieux, révélant l'habitude d'un travail pénible et acharné, se courbant patiemment dans une servilité abjecte devant les derniers arrivés, les Tutsi, devenus la race dominante" (3).

Quoique satisfaisante aux yeux de la plupart des observateurs européens, cette image de la sociéte traditionnelle en défigure les traits au point de la rendre méconnaissable. Car elle masque des lignes de clivage importantes au sein de chaque ethnie, et exagère en même temps les discontinuités socio-culturelles qui traditionnellement les séparaient. Ces distorsions sont étroitement fiées entre elles. Passer sous silence les clivages intra-ethniques entraîne le risque de sousestimer l'existence de liens inter-eihnique, et de réduire à une parodie de la réalité les caractéristiques physiques et culturelles de chaque groupe.

On doit d'abord souligner l'existence de deux catégories distinctes de Tutsi, ceux de la "caste inférieure" ou Tutsi



Hima et ceux de la "caste supérieure" ou tutsi-Banyaruguru, littéralement "ceux qui viennent du noria". Il faut noter aussi que le terme "ruguru" a d'autres significations, voulant dire "venant d'en haut" et donc de régions de plus haute altitude ou, au figuré, possédant une condition supérieure, c'est à dire "proche de la Cour". Les observateurs étrangers se sont généralement appuyés sur la dérivation géographique du terme, au point de considérer tous les Banyaruguru comme étant des Tutsi du nord, ce qui est loin d'être le cas. On trouve des Banyaruguru dans les provinces du nord et dans les provinces du sud, et ceci vaut également pour les Hima. Au moment de la rédaction de ce rapport (1974), le gouverneur de la province de Ruyigi, un diacre anglican défroqué du nom de John Wilson Makokwe, est un Hima de Buhiga, localité située au Nord du pays. Affirmer que les Hima sont inévitablement des gens du sud et les Banyaruguru des gens du nord, comme beaucoup d'observateurs ont tendance à le faire, est certainement un abus de langage. Le moins qu'on puisse dire est que l'équation Hima-sud et Banyaruguru-nord appelle certaines nuances.
Les premiers seraient arrivés dans le pays, venant des régions frontalières de l'est, vers le 17 ou 18ème siècle, soit quelque deux ou trois cents ans plus tard que les Banyaruguru. il faut admettre cependant que jusqu'à présent aucune réponse définitive n'a pu être apportée à la question de savoir le quel des deux groupespourrait revendiquer le titre de "premier occupant". En revanche il est certain que les Hima étaient traditionnellement frappés d'interdits pour ce qui était de leurs relations avec les familles Tutsi-Banyaruguru les plus "cotées", et a fortiori avec la famille royale. Ils ne pouvaient garder leurs vaches ni leur fournir d'épouses.
L'attitude des Banyaruguru à leur égard était généralement teintée de méfiance et de mépris. On les considérait en quelque sorte comme des parvenus, certes doués d'ingéniosité et de débrouillardise mais totalement dénués de prestige social. Est-ce pour renverser cet ordre social que les Hima, à partir des années 60, se sont hissés au pouvoir aux dépens des Banyaruguru?Quoiqu'il en soit les Hima occupent aujourd'hui une position dominante dans le système politique du Burundi. "Les Hima" ' écrit le Père Rodegem, "semblent doués pour le commandement et l'action directe ~ jugement largement confirmé par le profil des élites politiques aujourd'hui au pouvoir. Un pourcentage appréciable des élites détentrices de postes de commandement dans l'armée et l'administration sont recrutées parnù les Hima de la région de Bururi. Le Président Micombero est lui-même un Hima de Bururi. Les Banyaruguru, par contre, quoique représentés au sein du gouvernement sont virtuellement sans pouvoir.

Ajoutons à cela les distinctions de prestige et de rang social qui jouent à l'intérieur de chaque ethnie, Hutu, Tutsi et Twa, distinctions fondées sur la hiérarchie des lignages (imiryango). Il existe une démarcation très nette entre les "très bonnes" familles, les "bonnes" familles, celles qui ne sont "ni bonnes ni mauvaises" et enfin les "mauvaises". Dans la seule souche Tutsi-Banyaruguru, on ne compte pas moins de 43 types différents de lignage, qui se décomposent chacun en une hiérarchie sociale spécifique. De telle sorte que des affiliations fondées sur le lignage rectifient parfois la hiérarchie qui découle des divisions ethniques. Il arrive que l'appartenance à des échelons sociaux différents à l'intérieur même de l'ethnie Tutsi soit plus perceptible et socialement plus importante que les différences entre Tutsi et Hutu. Cette multiplicité de "paliers sociaux" à l'intérieur de la même ethnie a été génératrice de multiples conflits entre clans, familles et lignées.
Mais encore faut-il noter la fluidité de cette hiérarchie sociale: l'appartenance à un imiryango n'est pas nécessairement fixée une fois pour toutes, ni même dans certains cas l'appartenance à uni ethnie. On se heurte parfois à beaucoup d'ambiguité lorsqu'il s'agit de définir de façon précise l'appartenant d'un individu à un clan, une famille, voire une ethnie. cas typique est celui du "clan" appelé Basapfu, Voici comment le Père Rodegem en explique l'origine: Tutsi de statut hiérarchique élevé, ils descendent initialement des Hima. Mais pour certaines raisons que tradition a omis de préciser, le Roi, un jour, déci( qu'ils devaient tous être massacrés. Il confia cette t, au clan Abongera qui organisa proprement la razzia tous les troupeaux Abasapfu, pilla leurs récoltes, ni le feu à leurs craals et massacra tout ce qui trouvait leur chemin. Un des survivants était un petit garçor avait trouvé refuge derrière un écran de roseaux (sai Après le départ des auteurs du raid, il fut découveri par un passant qui décida de le conduire au Roi Nu Ce dernier le garda à sa Cour sous sa protection et pela Musapfu pour commémorer cette aventure.(5)

Que les Basapfu soient réellement d'origine Hima est une question qui reste à débattre; ce qui est beaucoup plus significatif du point de vue de cette discussion est qu'a jourd'hui les Basapfu s'identifient et sont souvent iden comme n'étant ni des Hirna ni des Banyaruguru. On le désigne purement et simplement par le terme Basapfu, comme s'ils formaient un groupe distinct ethniquement parlant. Ce caractère sui generis du groupe Sapfu, et ai le fait qu'ils soient répartis un peu partout à travers le nous permet de mieux comprendre pourquoi certains élements Sapfu sont parvenus a se poser comme arbitres 1 de conflits régionaux ou ethniques. Notons à ce propo malgré l'influence préponderante du groupe Hima de E dans l'armée et l'administration, certains Basapfu occu à l'heure actuelle des postes importants au sein du gouvernement(6).
Relevons enfin un dernier point: ni les Hutu ni les Tut ne jouissaient de prérogatives politiques importantes d le contexte de la société traditionnelle Rundi. Lorsqu' poste de commandement leur était confié par la Courc il s'agissait d'une concession et non d'un droit. Les véritables détenteurs du pouvoir étaient les princes du sang (ganwa). De par leur position sociale et politique privilégiée ceux-ci ont fini par être vus comme formant un groupe ethnique distinct, dont le pouvoir et le prestige dépassait beaucoup ceux des Hutu ou Tutsi. Les ganwa constituaient le noyau de l'élite politique traditionnelle. Malgré leur position privilègiée (peut-être en raison même de leurs privilèges) ceux-ci n'ont jamais fait preuve de cohésion. L'histoire précoloniale du Burundi est jalonnée de luttes intestines entre princes du sang, certaines entretenues des haines dynastiques, d'autres par des conflits de personnes, mais chacune visant en fin de compte à briser 1, pouvoir des uns pour mieux renforcer celui des autres. affrontements atteignent leur point culminant vers la moitié du l9 ème siècle lors des guerres que se livrèrent les fils roi (mwami) Mwezi Kisabo (1852-1908) et les descend de son prédécesseur, Ntare Rugaamba (1795-1852). La en place de l'appareil colonial aboutit rapidement à la j en veilleuse des vieilles querelles dynastiques entre les descendants de Mwezi (les Bezi) et de Ntare (les Batare niais sans toutefois les faire disparaitre. A la veille de l'indépendence, alors que s'amorce la montée d'une élite neu dynamique et en quelque sorte "accréditée" on assiste l'èlement à une résurgence spectaculaire des antagonisme princiers. Ainsi, même à cette époque relativement récente, le jeu politique ne s'exprimait pas en termes de conflits.



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ethniques niais sous la forme de luttes de factions entre représentants de différentes dynasties.

A la fois fluide et hiérarchisée l'organisation sociale du Burundi ancien n'était cependant pas dénuée de cohésion. Au role unificateur de la Couronne s'ajoutaient les facteurs de cohésion du milieu social. Car en dehors de l'élite princière aucune ethnie, aucun lignage ne pouvait se prévaloir d'un statut privilégié. Les divisions entre Hutu, Tutsi et Twa n'avaient qu'un rapport lointain ou inexistant avec le rang social, la richesse et le pouvoir. Bien que le pouvoir politique fut en principe le monopole des princes, les chefs subalternes étaient en fait recrutés autant parmi les Hutu que parmi les Tutsi. De plus le jeu des rivalités princières obligeait parfois les "grands" à rechercher indifféremment l'appui des uns et des autres, situation qui n'est pas sans rapport avec le phenomène relevé par Georg Simmel: "Les conflits peuvent avoir pour conséquence d'amener la collaboration de certaines personnes ou groupes qui, dans d'autres circonstances, n'auraient eu aucune raison de s'unir .,,7 Les solidarités nouées à travers les liens de clientèle contribuaient également au maintien du tissu social: à travers l'institution du "contrat de clientèle" (bugabire) un vaste réseau de solidarités recouvrait la pyramide sociale, liant les individus les uns aux autres par la confiance et l'intérêt indépendemment de considérations ethniques. Chaînon central de cet agencement, le Mwarni était le point de convergence des rapports de clientèle entretenus a divers échelons du système. C'est aussi et peut-être davantage encore à travers les rites, les céremonies et les interdits qui l'entouraient que la monarchie affirmait sa puissance "totalisante" et unificatrice. Jusqu'à présent aucun symbole de légitimité n'a reussi 'a acquérir un prestige comparable a celui qui entourait le tambour royal (karyenda), symbole supreme de la monarchie.

Il faut donc admettre,que si la société Rundi renfermait en elle même les germes d'un conflit ethnique, ce type de conflit était sinon inexistant en tout cas extrêmement rare dans la société traditionelle. Voir dans la saignée du printemps 1972 la preuve d'une, "manifestation extrême du vieux problème tribal africain"(8) c'est travestir les faits et fausser les données de l'histoire. Dans le cas qui nous intéresse le terme "tribalisme" ne peut se rapporter qu'à un phenomène relativement récent, exprimant à la fois les transformations radicales subies par la société coutumière et le blocage des mecanismes qui jusqu'alors lui donnaient son équilibre et sa cohérence. Au Burundi comme ailleurs les phénomenes "tribaux" sont indissociables des transformations introduites sous l'égide du colonisateur.
Dimensions du Conflit

Sous son aspect le plus aigu et le plus meurtrier le conflit HutuTutsi apparait comme le stade ultime d'une série d'affrontements d'origines diverses s'échelonnant sur une période d'au moins 12 ans. Ces affrontements recoupent pratiquement toute la gamme des oppositions latentes contenues dans la société coutumière, mais ils expriment aussi les multiples tensions engendrées par l'Etat colonial. Sur une toile de fond traditionnelle se dessinent des formes d'expression politique inédites (partis, syndicats, institutions parlementaires), comme pour rechercher dans le passé la justification des transformations à venir. De cette combinaison d'élements fort disparates est né à la veille de l'indépendence un régime complexe, hybride, dont les contours deviendront de plus en plus flous.

L'introduction du vote en 1956, six ans avant l'indépendence, marque le début d'une prise de conscience politique dont les effets vont peu à peu se faire sentir à chaque échelon de la société. C'est d'abord au niveau des familles princières que se déclenchent les oppositions, mettant aux prises Batare et Bezi; puis viennent les luttes entre monarchistes et républicains, à peine édulcorées par les dissensions internes au sein de chaque groupe; c'est ensuite l'Armée qui prend la relève des élites civiles pour battre en brèche la monarchie et finalement l'abattre. Or malgré le crédit populaire dont elle jouit auprès des générations montantes, l'Armée reste impuissante devant la montée des antagonismes régionaux (nordsud) et ethniques (Hutu-Tutsi). Jusqu'au début des années 60 les clivages de type traditionnel ont en quelque sorte joué le role de brise-lames, freinant la mobilisation des ethnies, ou la canalisant au profit de l'une ou l'autre des factions princières. Contrairement à ce qui s'est passé au Rwanda en 1959-60, où rien n'entravait la montée des antagonismes ethniques (et où l'administration belge laissait délibérement le champ fibre aux têtes de file du mouvement Hutu), au Burundi ces antagonismes ne pouvaient s'exprimer ouvertement qu'en franchissant les frontières du champ politique traditionnel.

Jusqu'à sa chute, en 1965, la monarchie s'efforça de délimiter le domaine du politique pour mieux se prémunir contre les attaques de ses détracteurs; bloquer les relais d'élites tout en restreignant l'amplitude de la contestation ethnique, tels sont, en gros, les objectifs de la Cour.

S'il est vrai que la monarchie ait fixé entre ses mains les fruits de l'indépendence sans pour autant apporter de solution durable au conflit Hutu-Tutsi, il serait injuste de lui attribuer la responsabilité première des "évènements" de 1972. Il serait encore plus aberrant, répétons-le, d'y voir la prolongation du passé précolonial. Sans doute est-il tentant de se référer aux observations d'Hans Meyer au début de l'époque coloniale: "aussi longtemps que les Batussi [sic] sont les maîtres de ce pays, tout progrès spirituel et culturel est impossible pour le peuple du Barundi, car ce n'est qu'à la situation inférieure présente des Bahutu, isolés du monde depuis des siècles, que les Batutsi doivent leur domination". 9 L'argument manque de poids, confondant à la fois le politique, le social et l'économique; ajoutons à cela qu'une distinction évidente s'impose entre un potentiel de conflit et le conflit devenu réalité: celui-là était sans doute inscrit dans le contexte de la société traditionnelle, mais pour que ce potentiel devienne réalité il fallait qu'une nouvelle "règle du jeu" se substitue à celle de la société coutumière et qu'en même temps se pétrifient les rapports entre ethnies.

Il fallait, en bref, que la situation coloniale redéfinisse ces rapports sur au moins deux plans, ethnique et social. En réduisant l'identité des individus à une dimension essentiellement ethnique (au détriment des dimensions sociales et culturelles) et en donnant une valorisation sociale à l'appartenance ethnique, une nouvelle société prend forme entre les mains du colonisateur; une société de caste pratiquement calquée sur celle du Rwanda.

Notons à ce propos, et sous forme de parenthèse, l'influence décisive de la révolution rwandaise (si tant est qu'on puisse véritablement parier de "révolution") sur l'attitude des groupes dirigeants Hutu et Tutsi du Burundi. La prise du pouvoir par les élites Hutu du Rwanda a eu pour effet de susciter les mêmes espoirs chez leurs "frères de race" du Burundi, et chez les Tutsi la crainte de se voir balayer par une tourmente révolutionnaire à la rwandaise. D'où ce
durcissement des attitudes de part et d'autre, les uns s'estimant lèsés, les autres menacés. En un sens c'est à travers une sorte de "prophétie autoréalisante'(10) que se développe la dynamique du conflit Hutu-Tutsi à partir de 1960.

Que le Rwanda ait servi de modèle pour certains - et de repoussoir pour d'autres - se comprend d'autant mieux lorsqu'on songe que le colonisateur belge avait déjà modelé la société du Burundi à l'image de celle du Rwanda. Bien avant que les dirigeants Hutu du Burundi ne cherchent à émuler les objectifs du "menu peuple" rwandais le Rwanda était devenu une sorte de territoire-modele pour les Résidents du Burundi. N'était-il pas plus simple et plus efficace du point de vue de l'administration de considérer le Burundi comme composé d'une aristocracie Tutsi et d'une masse paysanne Hutu, et de faire reposer l'appareil administratif sur l'hégémonie présumée de la minorité Tutsi? Relativement peu d'efforts furent faits pour donner aux éléments Hutu de véritables chances de réussite sociale, et pratiquement rien pour leur faciliter un apprentissage politique. Les registres d'inscription de l'Ecole des Frères de la Charité (rnieux connue sous le nom de "Groupe Scolaire d'Astrida") montrent une nette prédominance de Tutsi par rapport aux Hutu, disproportion encore plus flagrante évidemment dans le cas du Rwanda, ainsi que le révèle le tableau suiv
ant:

Les résultats de cette politique é taient prévisibles: à la % de l'indépendence tout au plus une poignée d'éléments pouvaient se réclamer du nom d'élite au sens moderne d terme. Conscients du fait que la puissance administrante n'avait laissé se constituer parmi eux qu'une faible mino d'hommes de mérite reconnu, ils n'étaient que trop imp tients pour traduire dans les faits leurs aspirations égalitaires Pour cette même raison les tentatives de nivellement so amorcées par les éléments Hutu allaient inévitablement susciter la méfiance du groupe Tutsi. L'extension du droit de vote sur la base du suffrage universel ne pouvait que renforcer la suspicion de la minorité Tutsi: si l'égalité so était synonyme de déchéance pour cette minorité, la loi du nombre ne pouvait en fin de compte que hâter sa dégringolade.

Même dans son sens le plus restrictif (impliquant une re sentation égale des intérêts ethniques dans les instances gouvernementales et administratives), l'égalité ne devin jamais une réalité acquise dans la politique du Burundi Un simple coup d'oeil sur la répartition ethniques dans emplois de l'administration civile en 1965 révèle l'étend de la domination Tutsi dans les hautes sphères du pouvoir.

Nous ne disposons pas des chiffres d'inscriptions pour les années 50-52. Les chiffres ci-dessus sont emprintés au registre d'inscriptions du Groupe Scolaire d'Astrida.

On arrive à la même conclusion à la lecture de la répartition ethnique des sièges au Conseil Supérieur du Pays (CSP) et aux Conseils de Territoire (CT), au niveau du pays et des territoires. L'étude d'Aloys Munyangaju ("L'Actualité Politique du Rwanda-Urundi", Bruxelles 1959) en
fournit la preuve:



Comme le révèlent les chiffres ci-dessus, au cours des années qui suivirent l'indépendance (1962) le décalage entre les aspirations des élites Hutu et leur participation aux responsabilités politiques s'accentue. L'injection de quelques éléments Hutu dans l'appareil gouvernemental ne suffit évidemment pas à apaiser leurs revendications: la disproportion entre leur importance numérique et leur participation effective au pouvoir est trop manifeste pour ne pas susciter leur mécontentement; la dissipation des revenus de l'Etat au profit d'éléments minoritaires (Tutsi et ganwa) ne fait que renforcer leurs griefs.
A partir de 1966 la relève des élites princièrespar dejeunesTutsi d'obédience républicaine confirme l'impuissance du groupe Hutu. Les tentatives de coups d'état montées contre le gouvernement s'avèrent toutes infructueuses. Incapables de se frayer une voie par la force, encore moins par la politique, les élites Hutu restent néanmoins sensibles aux poussées de leurs adversaires, d'autant plus que ceux-ci sont profondément divisés. A partir de 1970 la scène politique du Burundi apparait grouillante d'instigations, de manoeuvres et d'initiatives à partir des quelles s'amorcent des opérations de revanche ou de récupération. Avant d'entrer dans les details de cette situation, il convenient de rappeler brièvement les étapes de la crise.
Le terme "secrétariat" se rapporte aux secteurs du gouvemement qui, en 1963, ont été placés directement sous la juridiction de la Couronne. On peut dégager au moins quatre phases dans l'histoire récente du Burundi, chacune d'elles correspondant à une disposition différente de l'échiquier politique.

Phase 1 (1957-1961): Bezi contre Batare - Les années précédant l'indépendance ( 1962) se signalent par le continuation des rivalités précoloniales sous le couvert de partis politiques à consonance moderne. Les deux protagonistes principaux sont "Le Parti de l'Unité et du Progrès National (UPRONA)- et "Le Parti Démocrate Chrétien (PDC)", chacun dominé par un groupe distinct, le premier par la "famille" des Bezi, le second par la "famille" des Batare. Sous la conduite du fils aîné du Mwami Mwambutsa, le Prince Rwagasore, I'UPRONA s'affirme rapidement comme le plus dynamique, emportant une victoire décisive aux élections de septembre 1961. Disposant de 58 sièges sur un total de 64 à l'Assemblée Nationale, Rwagasore pouvait normalement s'attendre à être élu chef du gouvernement après l'indépendance. Le sort en décida autrement. Son assassinat, en octobre 1961, par un tueur à la solde des dirigeants du PDC, met une fin brutale à sa carrière politique.
L'événement devait peser de façon décisive sur les destinées du royaume. Privé de son chef l'UPRONA se trouve tout à coup en proie à de graves dissensions; quant aux dirigeants du PDC ceux-ci sont publiquement exécutés à Gitega le 14 janvier 1962. L'embryon de partis politiques né à la veille de l'indépendance disparait donc avant même que ceux-ci aient pu jouer le role qui leur avait été dévolu. Devant ce vide politique la Cour n'hésite pas à récupérer le pouvoir à son profit.

Phase Il (1961-1965): La Couronne contre le Parti - La période qui suit la mort de Rwaagasore verra le pouvoir de la Cour se constituer contre l'UPRONA, tandis que certains de ses dirigeants (comme l'ex-Premier Ministre André Muhirwa) cherchent en elle un protecteur à qui s'accrocher. Autant que par l'intervention du Palais, l'UPRONA se trouve également paralysé par les luttes intestines qui y sévissent, et qui dans la plupart des cas opposent les cadres Hutu aux cadres Tutsi. Des tensions parallèles se font jour au sein du gouvernement et de l'administration, donnant ainsi a la Couronne l'occasion de parachever son entreprise de récupération. L'issue des élections législatives de 1965 en donnent la preuve: malgré la victoire incontestable du parti Hutu qui remporte 23 sièges sur 31 à l'Assemblée Nationale, la manière dont sont nommés les membres du gouvernement confirme ce que certains soupçonnaient déjà, à savoir què l'Assemblée Nationale était devenue un parlement-croupion. La Cour reste toute-puissante. La nomination d'un célèbre ganwa ou poste de premier ministre (Léopold Biha) le 13 septembre 1965 confirme l'intention de Mwambutsa de refuser "de souscrire à un subterfuge de langage qui (le) priverait de tout contrôle, de toute autorité et de toute possibilité d'étendre (à son peuple) le bénéfice de (sa) protection"."

Phase Il 1 (1965-1966): La Couronne contre l'Armée - La période suivante s'ouvre - et se termine - par un coup d'état. Le premier, le 18 octobre 1965, a toutes les apparences d'un coup manqué. Déclenchée par une mutinerie de certains officiers Hutu de l'Armée et de la Gendarmerie, cette première tentative se termine en effet par un échec. Mais ses conséquences politiques sont loin d'être insignîfiantes: Le premier ministre, Biha, attaqué à son domicile par les mutins, est laissé pour mort; et tandis que pratiquement chaque dirigeant Hutu de quelque valeur est apprehendé (puis exécuté), le Mwami, cédant à la panique, cherche réfuge au Zaire avant de choisir l'exil en Europe. Mwambutsa, cependant, refuse d'abdiquer en faveur de son fils. On assiste alors à une situation ubuesque: un royaume sans roi, un gouvernement sans pren-der ministre, et une administration en état de déliquescence! En fait les véritables détenteurs de l'autorité appartiennent à un groupe assez disparate composé de fonctionnaires, de militaires et de "Jeunesses" 12 la plupart d'origine Tutsi ou Hima. Tout en expédiant les affaires courantes, leur attention se porte naturellement sur le prâlème de la succession. C'est finalement le Prince Charles Ndizeye, fils cadet de Mwambutsa, qui sera choisi pour succéder à son père sous le nom dynastique de Ntare Les paroles prononcées par Ntare peu de temps avant son intronisation, en particulier qu'en vue "de mettre fin a quatre années de chaos et d'anarchie (il) avait décidé de prendre en mains les destinées du royaume" ~ traduisent mal la réalité de la situation. Car Charles est l'instrument choisi par les "Jeunes Turcs" pour stabiliser leur propre situation, et non le contraire. Lorsque le capitaine Micombero est formellement investi des fonctions de premier ministre par le souverain, ceux-ci savent à quoi s'en tenir: c'est Ntare qui est l'obligé et le tributaire de Micombero, et




non l'inverse. Mais Ntare refuse à tout prix de voir rec son pouvoir personel - aussi son règne fut-il de courte durée ... Le 28 novembre 1966, alors qu'il se trouvaii Kinshasa, Ntaré apprit à la radio que l'Armée l'avait dE tué et instauré la République par un coup semblable à celui qui l'avait, quelques mois auparavant, hissé au po Ainsi se termina le dernier et le plus court des règnes ici registrés dans les annales du royapme.

Phase IV (1966-1972): La voie de la violence - Même coup du 28 novembre semble bieen avoir été préparé pa éléments Hirna, ai l'Armée ni l'Adrrùnistration ne furer transformés du jour au lendemain en institutions exclu ment dominées par des Hima. Le nouveau gouvernemet formé par Micomberci, le 12 décembre 1966 confia cinq treize postes ministériels à des Hutu, les huit sièges rest; étant partagés d'une manière presqu'égale entre Tutsi-H et Tutsi-Banyaruguru. Et bien que la présidence de la R publique fût assurée par Micombero, il n'y avait que de officiers parmi les ministres. Us affiliations régionales é ent également diversifiées, encore qu'au moins quatre & titulaires provenaient de la province de Bururi.

Les liens régionaux devaient cependant jouer un rôle de en plus important dans le processus de recrutement des élites civiles et militaires. A tel point qu'au début de 19» le partage des responsabilités gouvernementales est souv défini en termes régionaux: on parle de plus en plus des &4gens du sud" et des "gens du nord", des "Banyabururi' des 4'Banyaruguru". Il convient de noter a ce propos qui contrairement à l'appellation "Banyaruguru" le terme "Banyabururi" recouvre des solidarités purement région Les 4'Banyabururi" sont tout simplement les gens de la province de Bururi, quelque soit leurs origines ethniques Prétendre, comme le font certains, que le Banyabururi si par définition Hima est un non-sens, en tout cas une con trevérité. Ce qu'il faut souligner c'est l'émergence d'une prise de conscience régionaliste au sein des élites non-Hu originaires de Bururi. Cette prise de conscience est à la source du conflit qui allait bientôt opposer les gens de Bu ruri (Tutsi, Hirna et Sapfu) aux Banyaruguru originaires des autres provinces.

La région n'a cependant jamais supplanté de façon perm; nente le clan, le lignage ou l'ethnie comme source de solidarités. Tout au cours de la période qui a précédé la c nous assistons à une sorte de va-et-vient de solidarités. Cc revirements forment la toile de fond sur laquelle s'inscril le jeu des cliques et des factions. Pour s'accrocher au pou voir Micombero et ses conseillers doivent constamment manoeuvrer à la lisière de l'ethnie, de la région et du clan.

Deux types de conflits surgissent au cours de cette période: un conflit de clan et de région au sein du groupe Tutsi, et un conflit ethnique opposant les Tutsi aux Hutu. Jusqu'a moment où la crise éclate le champ où s'inscrivent les manoeuvres politiques s'organise autour de pôles multiples - autour de la région, de l'ethnie et du clan - mais sans toutefois produire un écartelement des forces relevant de chacun de ces pôles. Lorsque, pour une raison ou pour ur autre, s'accentuent les clivages régionaux, les différences ethniques s'amoindrissent; au contraire lorsque celles-ci s'affirment, ceux-là s'estompent.

Dans cet environnement remarquablement complexe et fluide, surgit un groupe de politiciens Tutsi dont l'action devait avoir un impact décisif sur les destinées du pays. Constitué d'une simple poignée d'individus (surtout d'ori gine Basapfu), ses chefs les plus en vue ont pour noms Albert Shibura, Arthémon Simbananiyé et André Yanda.



Au début 1971, ils contrôlent plusieurs postes clés du gouvernement et de l'Armée, le premier comme ministre de l'Intérieur et de la Justice (en même temps qu'il détenait le grade le plus élevé de l'Armée du Burundi); le second comme ministre des Affaires Etrangères, de la Coopération et du Plan; le troisième comme ministre de l'Information et Secrétaire Général de l'UPRONA. Tous les trois sont originaires de Bururi; en tant que Basapfu ils peuvent à la rigueur se réclamer de liens lointains avec les Hima; enfin tout les autorise à s'identifier avec le groupe Tutsi au sens large - leur origine, leur apparence physique, leur méfiance presque congénitale des Hutu. Ils se situent sur une frange d'interférences culturelles qui leur permet de redéfinir leurs allégeances en fonction de la conjoncture du moment.

Leur ascension est d'autant plus remarquable que moins d'un an avant l'arrivée au pouvoir de Micombero les Basapfu avaient été pratiquement tous écartés du gouvernement. Après plusieurs essais infructueux visant à utiliser le Parti et les Jeunesses contre l'Armée (condamnés par Micombero comme "de folles tentatives émanant d'un petit groupe de personnalités irresponsables"" les têtes de file du "clan" Sapfu tentent de rallier l'Armée à leur cause. Leur objectif est ni plus ni moins de transformer l'Armée en tribunal de dernière instance destiné à arbitrer les querelles d'ethnie et de région. Mais pour mener à bien cette entreprise l'Armée devait au préalable être "purgée" de ses éléments "déviationistes", autrement dit d'éléments Hutu. Déjà en 1966 lors de l'incorporation des nouvelles recrues l'indice de Pignet avait été porté de 30 a 40 de manière a avantager les Tutsi. La taille minimum était portée a 1,70 m. A la même époque des instructions précises avaient été données pour exclure tout Européen des Commissions de Recrutement. En juillet 1968, huit officiers belges de l'Assistance Technique furent remerciés de leurs services sous le prétexte d'ingérence dans les procédures 4'normales" du recrutement. Des accusations montées de toutes pièces contre les élements Hutu de l'Armée justifièrent par après les purges énergiques qui y furent pratiquées.

La découvert d'un complot Hutu dans la nuit du 16 au 17 septembre 1969 fut le prétexte invoqué pour "résoudre" le problème Hutu. Après l'arrestation de quelque trente personnalités Hutu, la plupart officiers ou fonctionnaires, vint l'emprisonnement (suivi de l'exécution) de dizaines de soldats Hutu. Parmi les personnes arrêtées et par la suite exécutées figuraient Charles Karolero, sous-lieutenant membre de l'Etat-Major Général; Barnabé Kanyaruguru, ministre du Plan et de l'Economie; Jean-Chrysostome Mbandabonya (exécuté en 1972), ancien ministre des Affaires Sociales dans le pren-ùer gouvernement de Micombero; Cyprien Henehene, ancien ministre de la Santé (qui aurait succombé au cours de l'interrogatoire); et Joseph Cimpaye, directeur de la Sabena à Bujumbura (exécuté en 1972). Tous furent accusés de complot contre la sûreté de l'Etat. Le 18 décembre, vingt des détenus furent condamnés à mort et exécutés deux jours plus tard. Certains affirment que plus de cent exécutions eurent heu en décembre. Malgré la présence de quelques rares Hutu au gouvernement, la tendance vers la suprématie Tutsi est indéniable: sept des douze cabinets ministériels, dont celui des Affaires Etrangères, de la Défense et de la Sûreté ainsi que celui de l'Intérieur étaient occupés par des personnalités d'origine Tutsi. Six des huit gouverneurs de province appartenaient également à cette ethnie. Restait à savoir se cette tendance devait aboutir à une suprématie Banyabururi ou Banyaruguru.

En 1971, la clique Sapfu avait pris suffisamment d'ascendance sur Micombero pour lui faire croire à une menace Banyaruguru. Forts de l'appui du Chef d'Etat-Major de l'Armée du Burundi, Thomas Ndabemeye, ils accusent de conspiration un certain nombre de personnalités et mifitaires d'origine Banyaruguru, parmi les-quelles trois anciens ministres des Affaires Etrangères, Lazare Ntawurishira, Libère Ndabakwaje et Marc Manirakiza. Tous trois sont arrêtes, jugés et condamnés à mort. Le scénario adopté en 1969 pour éliminer le noyau de l'opposition Hutu se répète maintenant pour éliminer les Banyaruguru de tout poste influent. Une fois de plus, le procès se transforme en parodie de justice. Le 14 janvier 1972, le tribunal ritilitaire prononce neuf peines de mort et sept condamnations à vie. A la lecture du verdict, le Procureur Général, Nduwayo, quoique lui-même d'origine Basupfu, décide de remettre sa démission. Cependant, le 4 février, sous la pression de l'opinion publique nationale et internationale, les peines de mort sont commuées en emprisonnement à vie, et cinq des accusés, condamnés précédemment à des peines de prison, sont relaxés. Entretemps, le 20 octobre 1971, devant une situation de plus en plus tendue au sein de son propre gouvernement, Micombero met en place un "Conseil Suprême de la Révolution" (CSR) corps consultatif composé de 27 officiers de lArmée.

Tout en mettant en lumière les graves tensions survenues entre Banyabururi et Banyaruguru, ce scénario eut comme conséquence immédiates de créer dans le pays une atmosphère de crainte obsidionelle. Les débats connurent une large diffusion; la radio et la presse rapportèrent mot à mot les plaidoyers de la défense et de l'accusation. L'opinion publique n'avait jamais été mise en prise aussi directe avec l' "évènement". Les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir sur les collines. Des factions et groupuscules rivaux surgirent du jour au lendemain dans bon nombre de localités. C'est dans ce climat hypertendu, saturé d'appréhensions et de tensions de toutes sortes que le 29 avril 1972, Micombero décide soudainement de destituer tous les membres de son cabinet. Quelques heures après, la rébellion éclate, pour faire place aussitôt à une répression sans merci.

L'anatomie de la violence

Les pren-ùer coups furent portés entre 20 et 2 1 heures le 29 avril, et presque simultanément à Bujumbura et dans les provinces méridionales de Rumonge, Nyanza-Lac et Bururi. Dans ces provinces les assaillants Hutu sont appuyés par des groupes auxiliaires de "Mulélistes" organisés en bandes de 10 à 30 hommes; dans la seule province de Bururi les "Mulélistes", se chiffrent à environ 1.000 ou 1.500 individus. Notons à ce propos qu'au moment ou se déclenche l'insurrection environ 25.000 réfugiés Zairois, la plupart d'origine Babembe", s'étaient établis dans le sud du pays. Bien que culturellement distincts des populations Hutu du Burundi ils n'en partageaint pas moins leurs griefs contre le "lobby" de Bururi; on comprend d'autant mieux leur réceptivité aux incitations du mouvement rebelle. que tout comme les Hutu, les Babembe avaient été parmi les premières victimes de la "tribalisation" du pouvoir au Kivu et au nord-Katanga dans les années 60-63. Comme les Hutu ils appartenaient a une ethnie d' "exclus". Ceci dit il semble que le fer de lance de la rébellion ait été constitué d'éléments opérant à partir de le Tanzanie, à proximité de la frontière du Burundi.



Les attaques sont menées avec un brutalité sanguinaire: équipés d'armes automatiques, de machetes et de lances, les assaillants massacrent ou mutilent systématiquement tous les Tutsi qu'ils rencontrent, femmes, hommes et enfants. Les Hutu qui refusent de participer aux tueries sont euxmême massacrés (conformément à ce que prescrit la tradition à l'égard des hommes de main récalcitrants). On estime à 10.000 le nombre des rebelles, tant Hutu que Muléhstes", qui prirent part à l'insurrection. Ils se rendent rapidement maîtres des chefs-lieux de province de Nyanza-Lac et de Rurnonge; si l'on en croit la version officielle, ils proclament une "République Populaire" dans la région de Bururi et s'y maintiennent pendant deux semaines avant d'être mis en déroute. Parmi les victimes du massacre, à Bururi, figurent le beau-frère du Président Micombero, le gouverneur de Bururi et environ une quarantaine de fonctionnaires provinciaux. Entretemps à Bujumbura une trentaine de rebelles s'attaquent simultanément à la station de radio et au camp militaire. Ils sont immédiatement repoussés. Dans sa phase initiale la rébellion a couté la vie à au moins 2.000 personnes; les pertes les plus lourdes sont enregistrées dans la province de Bururi.

Par certains cotés la rébellion rappelle de façon frappante celle qui sévit dans l'est du Zaire en 1964. Au Burundi comme au Zaire c'est par l'usage des stupéfiants et de la magie que les rebelles cherchent l'assurance de leur invincibilité; dans un cas comme dans l'autre les attaques sont menées de façon désordonnée, et s'accompagnent de cruautés gratuites; ajoutons que tout comme au Zaire (et peutêtre davantage encore) le processus de la rébellion se déroule dans un cadre organisationnel extrêmement rudimentaire. A la manière des simbas du Zaire les rebelles ont recours au chanvre et au rituel d'immunisation magique, croyant ainsi se rendre invulnérables; selon le témoignage d'un journaliste, certains des insurgés "portaient sur la tête err guise de casque des espèces de casseroles blanches enduites de sang, le corps tatoué de signes magiques pour se rendre invulnérables"". S'il faut en croire Micombero, "les médecinsféticheurs jouerent un rôle important ... à tel point que pour prouver leur efficacité les instructeurs Mulélistes n'hésitaient pas à tirer à blanc sur leurs compagnons, puis à balles réelles sur un chat ou un chien"19. Quoiqu'il en soit retenons ici que c'est surtout gràce à la réceptivité du milieu ambient que la rébellion doit son succès initial et non a la solidité de son appareil insurrectionnel ou son idéologie. Contrairement à ce que nous venons de décrire la vengeance répressive qui s'abat sur le pays se déroule de façon plus systématique, plus efficace aussi si l'on en juge par ses effets destructeurs. Les contre-attaques débutent le 30 avril. C'est alors que l'Armée et les Jeunesses coordonnent leur action pour exterminer pratiquement tout individu soupçonné d'avoir pris part à l'insurrection. La loi martiale est mise en vigueur dans tout le pays; un couvre-feu est instauré. Entre temps Micornbero prend contact avec les autorités àu Zaire pour obtenir une couverture aérienne et des renforts de troupes. Ceux-ci arrivent à Bujumbura le 3 mai. Les paracommandos Zairois ayant pris en charge la défense de l'aéroport l'Armée du Burundi entreprend alors le "nettoyage" des provinces. Parler de "répression" pour décrire le massacre hideux qui s'ensuivit serait un euphémisme. Selon Marvine Howe, du New York Times, ce sont les brigades de Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore qui prennent l'initiative des arrestations et tueries arbitraires. Il faut ajouter à cela les règlements de compte personnels, les individus dénoncés comme rebelles en raison de bisbilles au sujet d'un lopin de terre ou d'une vache2o. A Bururi, cependant, l'Armée s'en prend indistinctement à tous les

Hutu. A Bujumbura, Gitega et Ngozi tous les "cadres (entendons par la non seulement les fonctionnaires p ciaux mais les chauffeurs, clercs, plantons et ouvriers semi-specialisés) sont systématiquement arrêtés au cc rafles, jetés en prison pour y être soit fusillés soit bat mort à coups de crosse ou de gourdin. Rien qu'à BujL on estime à 4,000 le nombre de Hutu chargés sur des camions et menés comme du bétail à la fosse commui Au dire d'un témoin Tutsi, "tous les Hutu au dessus c secondaire ont été embarqués" 21 ;on pourrait en ajou beaucoup d'autres au dessous de ce niveau.

Certaines des scènes les plus horribles ont pour théatre l'Université Officielle de Bujumbura ainsi que les écoles techniques et secondaires. Des dizaines d'étudiants Hutu sont littéralement assaillis par leurs "condisciples" tués et battus à mort. Pendant ce temps, des groupes de mouvement de Jeunesses pénètrent à l'improviste dans les classe appellent les élèves Hutu par leurs noms et les sommes les suivre. Bien peu prendront le chemin du retour. A l'Uni versité Officielle, un tiers des étudiants soit environ 12 disparaissent de cette façon. L'Ecole Normale de Ngag près de Bujumbura, perdit ainsi plus de 100 étudiants ~ un total de 314, sur les 415 étudiants inscrits à l'Ecole Technique de Kamenge-Bujumbura, on estime à 60 le chiffre des élèves massacrés, et à 110 ceux qui prirent la fuite; à l'Athénée (école secondaire) de Bujumbura, su 700 élèves, au moins 300 disparurent, certains étant tu d'autres ayant fui le massacre; à l'Athénée de Gitega, 40 étudiants furent tués, portant le nombre de disparu 148; à l'institut Technique Agricole, également à Gitega 40 des 79 étudiants sont portés manquants, et 26 parmi eux ont été exécutés. L'Ecole Normale Supé rieure et l'Ecole Nationale d'Administration subirent de lourdes pertes. Ces coupes sombres atteignent également les écoles confessionnelles, tant catholiques que protestantes. Ce ne sont pas seulement les élites Hutu proprement dites, mais tout ce qui chez les Hutu représen tait une élite en puissance, qui furent éliminés (voir Appendice 11). Pas même l'Eglise ne fut épargnée. Suivant le témoignage de Marvine Howe "12 prêtres Hutu auraient été tués et milliers de pasteurs protestants, de directeurs d'écoles et d'instituteurs. A l'hôpital de Bujumbura, 6 docteurs et infirmières furent arrêtés et probablement mis à mort". L'appartenance à une Eglise ou à une autre n'a pourtant rien à voir avec les pertes de leurs effectifs. Aucun secte ne jouit d'une immunité contre les massacres. La répression prit ainsi l'allure de génocide sélectif destiné à supprimer toutes les couches instruites ou semi instruite de l'ethnie Hutu.

Quelle explication donner à une violence aussi démesuré Avant de tenter de répondre à cette question, plusieurs remarques s'imposent. Notons en premier heu que les vii times de la répression ne furent pas exclusivement d'orig Hutu. Même si les Tutsi ne représentent qu'un infime pourcentage du chiffre des victimes, le fait que des Tutsi aient été massacrés par des membres de la même ethnie mérite d'être souligné. S'agit-il de réfugiés rwandais? On peut y voir la preuve d'un règlement de comptes entre Hima e Banyaruguru? Nous y reviendrons ultérieurement. Relevé cependant qu'une centaine de Tutsi furent exécutés à Gitega dans la nuit du 6 mai. Au cours de la journée, que le rapporte Jeremy Greenland, "des conseils de gueri siégèrent dans les chefs-lieux de province et les condamnés furent exécutés le même soir. Un chauffeur congolais, travaillant au Burundi au service d'une firme italienne, eu l'ordre de creuser cette nuit-là deux grandes fosses à l'ex térieur de Gitega. Il y entassa 100 cadavres fraîchement abattus et jure que les victimes étaient principalement des Tutsi". Comme l'ajoute Greenland il s'agit là d'un témoignage capital pour qui veut mettre en évidence que des Tutsi aient bel et bien été exécutés au cours de la répression.



Un autre élément à ne pas perdre de vue concerne les circonstances qui ont entouré le retour de l'ex-roi Ntaré au Burundi en mars 1972, et son exécution à Gitega le 29 avril. Le retour de Ntare fut négocié personnellement par le Président Amin de l'Ouganda et Micombero, peu après l'arrivée de l'ex-souverain à Kampala le 21 mars. Sur la promesse de garanties verbales et écrites du Président Micombero, Amin autorisa Ntaré à retourner à Bujumbura le 30 mars. "Tout comme vous, écrivait Micombero à son homologue de l'Ouganda, je crois fermement en Dieu ... Votre Excellence peut-être assurée qu'aussitôt que Monsieur Ndizeyé sera de retour dans mon pays, il y sera considéré comme un simple citoyen et qu'en tant que tel, sa vie et sa sécurité seront assurées".' Cependant, l'ex-roi avait à peine atterri à Bujumbura qu'il était immédiatement amené sous escorte militaire à Gitega et mis en résidence surveillée. Il y fut passé par les armes exactement un mois plus tard. La nouvelle de sa mort fut annoncée à Bujumbura par un communiqué officiel de la radio: l'ex-roi avait été tué au cours d'une attaque des rebelles contre sa résidence. Toutefois le Président Micombero devait admettre ultérieurement qu'il avait été jugé pour complot contre le gouvernement et exécuté dès le début de la rébellion, c'est à dire le 29 avril. D'après la version officielle Ntaré avait mis au point un plan d'invasion du pays avec l'aide de mercenaires étrangers.

La version officielle des autorités du Burundi met donc en cause deux groupes d'acteurs politiques distincts: d'une part l'ex-roi Ntaré, s'efforçant, selon les termes de Micombero, "de lui tendre un piège avec la complicité de mercenaires étrangers"", et d'autre part les auteurs du complot Hutu, parmi les quels figuraient des personnalités importantes de l'Armée et du gouvernement. Le premier complot fut rapidement étouffé et ne prêta guère à conséquence (sauf pour Ntaré); on ne pouvait en dire autant du deuxième, car de toute évidence il s'agissait là d'une affaire infiniment plus sérieuse. Toujours dans cette optique officielle, la rébellion nous est présentée comme une gigantesque conspiration Hutu visant à "liquider" l'ethnie Tutsi.
Ni l'une ni l'autre de ces explications n'est entièrement satisfaisante; le moins qu'on puisse dire est qu'elles laissent de nombreuses questions en suspens. Peut-on imaginer un instant que Ntaré était capable à lui seul de préparer l'invasion du Burundi par des mercenaires étrangers ou même imaginer qu'il en ait eu l'idée? Est-il concevable, et luimême pouvait-il sérieusement concevoir, que son autorité chancelante, sinon inexistante, eût suffi à rallier à ses côtés les masses Hutu et à allumer des foyers de révolte dans tout le pays - et cela au nom d'une monarchie qui avait déjà cessé d'exister?

L'idée d'un vaste complot orchestré par des fonctionnaires et militaires Hutu, quoique plausible, soulève néanmoins un certain nombre de questions. S'il est vrai - ainsi que l'affirme la version officielle des autorités du Burundi - que certains fonctionnaires Hutu avaient accordé une aide financière aux rebelles, que des milliers de machetes avaient été découverts au domicile du ministre Hutu des Travaux Publics, qu'une carte dévoilant les zones de forte concentration Tutsi avait été trouvée chez le ministre Hutu des Postes et Communications, pourquoi de telles preuves n'ont-elles

pas été produites à l'appui des accusation S? 26 S'il est exact que deux millions de francs belges et des quantités d'armes et de munitions furent saisies au domicile du souslieutenant Ndayahozé, et que ce dernier avait été pressenté pour devenir le premier Président de la République Hutu, où sont les preuves? Où sont les listes de conspirateurs Hutu trouvées en possession des rebelles? Quelle explication donner à la démission brutale du cabinet Micombero le 29 avril? Enfin s'il on tient compte de l'effet traumatisant - et atrophiant - des purges effectuées au cours des années précédentes, peut-on réellement croire qu'un petit groupe de fonctionnaires Hutu aient l'intrépidité, voire la folie, de préparer une révolte contre une armée largement dominée par des officiers Tutsi? Que quelques officiers ou sousofficiers Hutu aient réellement comploté contre le gouvemement n'est pas à exclure; ce qui, par contre, laisse beaucoup plus sceptique est que ce soi-disant complot ait impliqué autant de personnes dans la haute Administration et dans l'Armée que les autorités du Burundi l'ont affirmé par la suite.

Au moins deux autres hypothèses: ou bien la rébellion était la résultat d'une provocation délibérée du "lobby" de Bururi, ayant pour but d'amener une "solution définitive" du problème Hutu et une "solution provisoire" du problème Banyaruguru; ou elle était l'aboutissement d'une alliance tactique entre les élements Banyaruguru et Hutu. La première de ces hypothèses semble très improbable, ne fût-ce qu'en raison des énormes risques qu'elle entraînait. De plus, on peut se demander si les quelques heures qui se sont écoulées entre la démission du cabinet de Micombero et le déchaînement de la rébellion étaient suffisantes pour donner le branle à une révolte d'une telle ampleur. On ne doit pas non plus perdre de vue que la région la plus durement touchée par la révolte et où les "événements" curent les effets les plus dévastateurs, était précisément le bastion des élites de Bururi. Que certains membres du cabinet démissionnaire aient délibérément déclenché une rébellion là où ils étaient les plus vulnérables, semble difficile à concevoir. Une explication plus raisonnable, suggérée par Jeremy Greenland27, est que Micomb,.ro avait eu vent du complot et s'attendait au pire, et qu'il congédia ses ministres de façon à avoir les mains libres pour affronter la rébellion au moment où elle se déclencherait. La preuve la plus évidente à l'appui de cette hypothèse - qui montre également que ni Micombero ni ses conseillers n'avaient la moindre idée de la date à laquelle cette révolte éclaterait - est que le 29 avril, tous les fonctionnaiires Tutsi de la province de Bururi avaient accepté de se rendre à une réunion politique organisée à leur intention à Rumonge ... invitation qui n'était qu'une ruse pour les assassiner. Tous les invités furent tués à l'exception de Shibura et de Yanda.

Si l'idée d'un Complot a quelque fondement, celui-ci ne doit pas être recherché au niveau d'une alliance tactique entre Hutu et Banyaruguru; tout au plus s'agit-il d'une coalition d'interêts plus ou moins précaires entre Hutu et Mulélistes, et peut-être aussi (mais là nous entrons dans le domaine de la spéculation) entre réfugiés rwandais et Banyaruguru. La nature exacte des fiens qui relient chacun de ces groupes n'est pas facile à déterminer. Les Mulélistes, nous l'avons vu, se trouvaient largement concentrés dans les provinces du sud; les réfugiés rwandais, par contre, sont surtout répartis dans les provinces du nord (tout au moins jusqu'en 1965). Sans doute malgré les différences culturelles qui les séparent, rwandais et Muléfistes ont-ils partagé les mêmes épreuves: certains ne se sont-ils pas battus côte à côte contre l'Armée Nationale Congolaise(ANC) durant la rébellion de 1964?




Ils entretiennent par ailleurs des griefs analogues vis-à-vis du régime Micombero, les Muléfistes pour ne pas avoir été soutenus suffi. sament dans leur lutte contre les autorités du Zaire, les rwandais pour avoir été mis dans l'impossibilité de monter des opérations à main armée contre le régime de Kayibanda. D'origine Tutsi pour la plupart, les réfugiés rwandais les plus politisés appartiennent au groupe d'inyenzi ("combat tants"'I qui pénétrèrent au Burundi en 1965 après avoir essuyé, aux côtés des Mulélistes, les contre-offensives de i i~NC, A l'époque leur présence au Burundi fournissait aux autorités iti Burundi une garantie de securité en cas de Hutu; mais à partir du moment où cette
J.L1n~,~" pouvait se transformer en menace les autorités uc Bujumbura n'hésitèrent pas 4 ies désarmer. L'opération, notons-le, fut menée "en ta.-iGer.l" par les armées du Zaire et du Burundi. Aussi réelle que soit leur antipathie vis-à-vis de ce certains réfugies appellent la "clique" Micombero, celle-ci n'a rien de commun avec la haine qui semble les animer à l'égard des Hutu. Qu'une alliance de raison ait pu se nouer entre Muléfistes et réfugiés rwandais nous semble parfaitement fantaisiste; l'hypothèse d'une alliance HutuBanyaruguru ne résiste pas davantage à l'examen. Mieux vaut parler d'une convergence d'intérêts liant chaque groupe de réfugiés à l'ethnie (ou "faction") la plus proche, culturellement et politiquement, à savoir les Mulélistes aux Hutu et les in - venzi aux Tutsi. Chaque groupe de réfugiés devinÉ en qiic!,itie soîie tributaire de l'ethnie "alliée". Vu le contexte c~fL.ïqu2 et geographique où débuta l'insurrection en corrip-t3-d que ini ies inyenzi ni les Banyaruguru n'aient eu !e désir de se jeter dans la melée, prefèrant pour le moment laisser les Hutu et les Banyaruguri s'entredéchirer. Ce fut precisément l'un des reproches adressés aux Banyaruguru, si l'on en juge par le massacre de Tutsi qui eut heu à Gaega le 6 mai. Peut-être aussi (autre facteur susceptible d'expliquer le massacre) certains Banyaruguru espèraient-ils que le soulèvement Hutu pourrait être "récupéré" à leur profit grâce à l'intervention de Ntaré au moment opportun, la rébellion se transformant alors en véhicule destiné à restaurer à la fois la monarchie et l'hégémonie Banyaruguru. Nous n'en avons cependant aucune preuve.

En dehors de savoir qui étaient les véritables auteurs du ~1complot" ce qu'il faut souligner c'est la diversité des motifs qui poussèrent les insurgés à la violence. Pour les Muléhstes le fait de participer aux tueries exprimait beaucoup plus qu'une accumulation de griefs contre le "lobby" dz Bururi; leur comportement traduisait également un ir,unsfert d'aggressivité d'une cible (les autorités zairoises)
anc autre (les autorités du Burundi). Ce n'est donc pas s.~u!einent sur le plan culturel et ethnique que les Mulélistes se differenciaient des Hutu, mais aussi sur le plan des motivations. Parmi les Hutu certains se rallièrent à la rébellion par cr4inte des représailles; d'autres par opportunisme; d'autres enfin - la majorité - en raison de leur haine profonde de tous les Tutsi, quelque soit leur clan ou leur orgine régionale. On relève enfin des différences majeures en ce qui concerne le comportement des activistes ruraux et des "comploteurs" urbains de Bujumbura. À supposer qu'un complot ait effectivement été ourdi à Bujumbura par certains fonctionnaires ou sous-officiers Hutu, ni leur modus operandi ni leurs objectifs à long ternie n'avaient quoique ce soit de commun avec ceux des cadres ruraux, Hutu ou Mulélistes. L'objectif-cilef à Bujumbura n'était pas de tuer tous les Tutsi à portée de la main, ou des balles, mais de prendre l'a radio et le camp militaire, conditions sine qua non d'une prise de pouvoir. Et si nous devions donner crédit à l'hypothèse suivant la quelle les Banv~ guru espéraient s'entendre avec Ntaré dans le but de récupérer la rébellion, c'était pour des motifs évidemn très différents de ceux qui animaient les insurgés de Bujumbura et de Bururi.

Ces remarques valent également en ce qui concerne les motivations et contradictions qui se sont manifestées c les auteurs de la répression. La crainte d'un massacre ii nent de tous les Tutsi sans distinction - crainte parfait ment fondée si l'on se rappelle des massacres de Tutsi ~ Rwanda en 1959-62, et à nouveau en 1964 - explique doute la brutalité sanguinaire à la quelle nous avons fai allusion précédemment. Il faudrait aussi mentionner le animosités personnelles, les rancoeurs dont certains ca( Hutu étaient devenus l'objet (à tort ou à raison), le dés de s'approprier les biens des victimes - leurs vaches, le terres, leurs bicyclettes, leurs huttes, parfois même lew compte en banque. Mais tout cela n'explique pas les tu délibérées et systématiques qui suivirent le soulèvernen On reste littéralement sidéré par la vélocité avec la quel la répression se mua en actes quasi-génocidaires, visant à liquider purement et simplement la presque totalité d Hutu instruits ou semi-instruits. Voici comment Jerem, Greenland décrit le déroulement des opérations de nettoyage:

Des Tutsi de l'endroit arrivaient au lieu dit, appréhei daient instituteurs, dirigeants de mouvements ecclésiastiques, infirmiers, fonctionnaires, commercants, Hutu, et leur faisaient signe de monter dans leurs La rovers. Des bandes de Tutsi ratissaient les faubourgs de Bujumbura et emmenaient des camionnées de Hu vers une destination inconnue. Durant tout le mois É mai et jusqu'à la mi-juin les excavatrices fonctionnai~ chaque nuit à Gitega et à Bujumbura, aménageant le! fosses communes. Dans les écoles secondaires les ma: assistaient impuissants aux ratissages d'étudiants ... Ceux qui étaient arretés étaient pour la plupart liqui( la nuit même, souvent dévêtus et assommés à coups ( trique sous les bâches des camions avant même d'arri à la prison, puis achevés sur place, à la nuit tombante à coups de gourdins. Il ne fallait pas qu'on gaspflle in tilement des cartouches.

On assiste à une sorte de violence "prophylactique", vis; non seulement à décapiter la rébellion mais pratiquemer toute la société Hutu. Ainsi s'ébauche, à coups de bayor nettes, un nouvel ordre social.
C'est en effet une société d'un type entièrement nouveai qui est née de cette ablation chirurgicale des meilleurs d~ ses membres. Une société où seuls les Tutsi sont quatifW pour accéder au pouvoir, à l'influence et à la richesse.
L'ethnie Hutu, c'est à dire ce qu'il en reste, est à présent systématiquement exclue de l'Armée, de la fonction pub fique, et pour ainsi dire de l'Université et de l'enseignerm secondaire. Les quatre Hutu à présent investis de fonctio ministérielles n'ont aucune autorité, leur fonction essentielle étant de masquer le fait de la domination Tutsi. Le: fonctions auparavant réservées aux Hutu sont maintenan le privilège des Tutsi, comme le sont pratiquement tous 1 postes importants du secteur économique moderne. (La réimposition de taxes d'école en septembre 1973 a eu comme effet une nouvelle réduction du nombre des orpb. Uns et autres enfants Hutu admis dans les écoles primaire et secondaires. Comme le disait un missionaire: "Ayant réglé le sort des pères, ce sont maintenant les fils de l'éfitt qui sort exclus de l'instruction".) Etre Hutu c'est appart nir à une catégorie humaine inférieure.


12:57 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, Rapport, René Lemarchand | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/08/2011

Quand l'homme ne trouve plus dans l'homme un semblable

 Le génocide de 1972


 MECANISMES DU GENOCIDE DE 1972.

Dans le dossier "Naufrage au Burundi" de septembre 1972, on lisait :

"Dans ce pays sans statistiques et sans informations libres, comment pourrait-on savoir ? Qu'importe. De tels massacres ont déjà eu lieu en territoire décolonisé, mais une tentative de naufrage radical par la suppression de l'élite politique, sociale et culturelle d'une ethnie par l'autre, a-t-on vu cela ? même au Biafra ? même au Bengale ? Lorsque les haines raciales se déchaÎnent, il est rare que les bourreaux se trouvent dans un camp et les victimes dans l'autre".

 Les faits

Le 15 mars 1972, Mgr Makarakiza dénonce un complot hutu. La sûreté générale administrée par Bizindavyi et le commandant NDIKUMANA partent en Tanzanie pour organiser une surveillance des Hutu, les frontières restent ouvertes.

Le 30 mars 1972 se passe le kidnapping de Ntare V en Uganda grâce à la complicité d'Idi Amin et de Micombero. Ramené à Bujumbura, il est accusé d'avoir voulu renverser la république pour réinstaurer la monarchie avec l'aide des mercenaires blancs et des Burundais monarchistes. La radio invite la population à veiller.

Le 26 avril 1972, une assemblée du parti Uprona prend des mesures de répression contre tous ceux qui n'ont pas encore adhéré à la JRR et demande au président de la république de décréter une loi instituant la suprématie du parti Uprona.

Le 27 avril 1972 Shibura Albert, ministre de l'Intérieur, va à Nyanza Lac et distribue des armes aux intellectuels Tutsi et ceux qui sont influents dans la masse ; par erreurs quelques Hutu en reçoivent.

Le 28 avril 1972 se réunit le Conseil des ministres. On ne sait trop ce qui s'est décidé, mais il semble que l'unanimité ne s'est pas faite quant au sort à réserver à Ntare V. Le tiraillement décida probablement

Micombero à révoquer son gouvernement. Les ministères sont dirigés par les directeurs généraux.

Le 29 avril 1972 Shibura et Yanda terminent la distribution des armes dans la province de Bururi et reviennent à Bujumbura dans la nuit. Une fête des officiers était organisée. Plus tard le gouvernement dira que le complot des Hutu consistait en une exécution de tout le monde participant à cette fête. Remarquons qu'il n'a pas exhibéles preuves de ce complot Hutu.


Ntare V est exécuté, dans la nuit, à Gitega (par le major Shibura ?). Un couvre-feu est imposé à tout le pays.

Le ler mai 1972 la radio de Bujumbura annonce que de sérieux combats se déroulent dans le sud du pays et qu'il s'agit de Mulelistes venant du Zaire aidés par les Inyenzi (monarchistes rwandais) et des Barundi monarchistes. Tout rassemblement de plus de trois personnes est interdit


 

près des bâtiments administratifs ou dans des lieux publics. Remarquons que le gouvernement a parlé de "Mulelistes", sans doute pour attirer l'attention de Mobutu, d'"Inyenzi" pour ne pas inquiéter Kayibanda et de 11 monarchitesl' pour endormir les Hutu. Le 2 mai 1972 la radio annonce que le devoir et le droit de tout Burundais sont de dénoncer tout fauteur de trouble. La révolte est cette fois attribuée aux tribalistes, sous-entendu les Hutu, dans le but de mobiliser les Tutsi contre les Hutu et attirer la sympathie de la Tanzanie, de toute l'Afrique au sein de l'OUA ainsi que l'opinion internationale.

 

Synthèse des mécanismes du génocide

 

Les mécanismes du génocide sont synthétisés dans "le plan de génocide" élaboré par André Muhirwa et repris par Simbananiye.

1. Semer la haine entre les ethnies en noircissant fortement quelques hauts intellectuels Hutu.

2. Faire disparaÎtre physiquement le chef de l'Etat pour plonger le pays dans la confusion et la colère.

3. Tablant sur les faux bruits déjà en circulation, crier haro sur les Hutu pour la récidive de 1965. Alors il ne restera plus qu'à lancer une répression sanglante sur les cibles choisies d'avance et se montrer très actif dans l'épuration criminelle pour réclamer le pouvoir comme rançon de son zèle. Après ce coup de balais, l'apartheid règnera au Burundi et le "péril Hutu" sera anéanti. à jamais (rapport politique 093/100 Cab/68, Bujumbura 1968).

Remarquons que le plan de génocide a connu quelques modifications : ce n'est pas le chef de l'Etat de l'époque, Michel Micombero, qui a été éliminé, conformément au point 2 du plan de génocide, mais l'ex-chef' d'Etat, Ntare V.

 

Les méthodes utilisées pour tuer


Cela dépendait de la région où on se trouvait. Les premières victimes, c'est-à-dire pendant les trois premiers jours, ont été tuées au fusil, ceci répondant à la nécessité de faire vite étant donné qu'il s'agissait de faire disparaÎtre les hauts fonctionnaires Hutu. Dans la région de Jenda-Mwaro, on tuait les Hutu à l'aide de bambous. Dans la région du sud, on utilisait des machettes et des massues ...
A Bujumbura (vers le
15 mai 1972), à la prison de Mpimba on tuait avec des bambous qu'on avait fait venir de Jenda. Dans la région de Kirimiro et du nord on tuait à la massue et beaucoup furent enterrés vivants. La plupart des étudiants ont été tués à la baillonnette. Beaucoup sont morts d'étouffement dans les salles où on les enfermait en surnombre. D'autres Hutu martyrisés ont été tués par empalement et écartèlement.

 

Les listes :

Les listes des fonctionnaires et des personnes influantes d'ethnie Hutu avaient été faites longtemps à l'avance. Néanmoins, dans les écoles, ce sont les élèves Tutsi qui établissaient les listes de leurs camarades. Quant aux paysans, ils ne nécessitaient pas de listes. Comme la JRR et l'Uprona avaient encadré le pays depuis 1968, les paysans Tutsi savaient très bien qui était Hutu et qui ne l'était pas ; le ramassage se faisait sans aucune confusion.

 

Les responsabilités :

La responsabilité ou l'établissement de la culpabilité du régime ségrégationniste Tutsi est aisée à établir étant donné les faits cités plus haut. 

Grâce à la Sûreté les listes des Hutu étaient centralisées et confiées soit à l'armée quand son concours était nécessaire, soit à la JRR organisée en milice paramilitaire par le Parti Uprona.

Quant à la radio nationale elle servait de courroie de transmission rapide entre les mains des commanditaires du génocide dont Micombero était le chef. Elle trompait les Hutu pour mieux les faire attraper, tout ignorants qu'ils étaient du programme en cours de réalisation.  Elle annonce aussi que quelques-uns ont été capturés et que certains rebelles se dirigent vers Ngozi. "Habwirwa benshi hakumva benevyo", les Tutsi, à partir de ce jour mettent à jour les listes des Hutu et certaines étaient déjà dans les mains de la Sûreté, les rafles avaient déjà commencé.

Le 3 mai 1972, des munitions, deux cents hommes de troupes et deux bombardiers arrivent du Zaîre. La radio nationale annonce pour la première fois que des étudiants et des mercenaires entraînés à l'étranger ont envahi le pays.

Le 4 mai 1972 la radio nationale répète que le soulèvement est l'oeuvre des tribalistes (sous-entendu Hutu) antirévolutionnaires et que les auteurs ont été arrêtés. Elle demande à la population de former des groupes de vigilance et appelle les membres de la JRR à Ngozi à coopérer pour combattre l'ennemi.

Depuis le ler mai 1972 les habitants de Bujumbura voient des camions chargés de prisonniers et de cadavres dissimulés sous les bâches, s'en aller vers des charniers où les buldozers les recouvrent de terre.

Les fonctionnaires, les dirigeants d'entreprises, les responsables, les étudiants, les professeurs, les possesseurs de comptes dans les caisses d'épargne ou à la poste, les employés, les ouvriers, même des domestiques ... tous d'origine Hutu, ont été arrêtés et exécutés. Quant au peu de Hutu qui étaient encore à l'armée, leur sort avait été réglé au début des massacres.

Le 14 mai 1972, Nyamoya Albin est nommé premier ministre et deux jours après la formation du gouvernement les massacres de Hutu continuent.

L'armée continue à tuer à Bubanza, Bujumbura, Ngozi, Gietaga et Muramvya. Quant à Burui la tuerie n'a plus de raison d'être, vu l'extermination des Hutu qui s'y était opérée depuis le 29 avril et la grande masse qui avait fui en Tanzanie.

Le 24 novembre 1972, des promotions sont décernées au sein de l'armée. Le Lieutenant-Colonel Ndabemeye Thomas devient Général et Chef d'Etat-Major, le Major Nzohabonayo et le Capitaine Bagaza deviennent



 

Lieutenants-Colonels, en même temps que ce dernier est nommé Chef d'Etat Major adjoint. On peut se poser la question suivante : est-ce que ces promotions n'étaient pas une récompense à leur bravoure dans les massacres des Hutu.

Le 5 juin 1972, le "Pourquoi Pas ? "avançait le chiffre de deux cent mille victimes contrairement au chiffre de dix mille rebelle tués avancé par le gouvernement pour cacher son ignominie, le 30 mai 1972. Dans toutes les guerres il existe des prisonniers et les victimes dans les deux camps, mais dans celle qui s'est déroulée au Burundi il n'y a eu que des victimes Hutu.Si la thèse que le gouvernement avance, à savoir des combats sanglants dans tout le pays, pourquoi n'y a-t-il eu que des réfugiés hutu dans les pays limitrophes ? La seule thèse que nous pouvons retenir pour nous et faire valoir à l'opinion internationale est qu'il y a bel et bien eu un génocide dirigé contre les Hutu, qui tire ses sources des structures héritées de la colonisation et de la féodalité qui ont favorisé les Tutsi, et qui a été orchestré dans le cadre d'un plan préétabli (cfr. plan de génocide).

Bilan : environ 300.000 morts, soit plus de 7 % de la population et plus de 13 % de la population masculine de l'ethnie hutu.

Tel un serpent qui hypnotise un rat, le gouvernement empêchait les Hutu de fuir ou de se défendre en leur répétant sans cesse qu'il n'y avait que les coupables qui étaient visés. Alors, les Hutu se sachant honnêtes ne voyaient pas la nécessité de s'inquiéter, jusqu'au moment où le rouleau compresseur frappait à la porte. En outre, la radio nationale servait les sanguinaires en trompant l'opinion internationale par la diffusion de fausses informations, comme on l'a vu plus haut. La Sûreté, l'armée, le parti Uprona et ses mouvements intégrés, font partie intégrante du régime, leur responsabilité dans ces tueries est nette.

 

L'attitude de la population :

 

a) La population Tutsi :

Pendant cette période, la population tutsi s'est révélée d'une cruauté et d'un sadisme jusque là insoupçonnés. L'union tutsi, ayant été renforcée après l'affaire des Banyaruguru. Jusqu'à l'adolescent, ils se sont montrés très actifs dans l'élimination des Hutu pour mieux exécuter le plan de génocide. Par exemple, des jeunes Tutsi de neuf' à douze ans établissaient des listes de leurs camarades de classe pour qu'ils soient exécutés. Quant aux adultes, leur comportement barbare dépasse l'entendement ; ils allaient jusqu'à éventrer les femmes enceintes, soi-disant pour éradiquer la mauvaise graine hutu.

 
b) L'attitude des Hutu :

Contrairement aux Tutsi unis, pour eux c'était le sauve-qui-peut. Un



Hutu n'hésitait pas à dénoncer d'autres s'il était contraint à le faire. D'autres qui ne savaient pas de quoi il s'agissait, livraient même leurs enfants. C'est ainsi, par exemple, qu'une mère livra son enfant qui étudiait en 7ème année primaire, parce que l'autorité communale s'était présentée, disait-elle, pour faire une enquête. Alors, la mère estimant son enfant assez grand et intelligent pour répondre aux questions l'autorité, l'envoya à la mort. D'autres, enrôlés dans la JRR, de gré ou de force, exécutèrent leurs frères sans savoir que leur tour viendrait le lendemain. Ceux qui se rendaient compte de la réalité, prirent le chemin de l'exil, vers les pays limitrophes.


c) L'attitude du clergé burundais

Contrairement à la réaction de l'épiscopat burundais lors du procès de Banyaruguru (Tutsi), qui demandait l'arrêt de l'arbitraire et le respect des droits de l'homme, cette fois la réaction des évêques allait dans le sens voulu par les auteurs du génocide. L ' évêque de Bujumbura, Michel Ntuyahaga; s'en prit aux tribalistes "Hutu" au cours d'un sermon à la cathédrale Regina Mundi. L'archevêque du Burundi, André Makarakiza, fut encore plus virulent dans son célèbre sermon du
15 août 1972 à la grotte Marielle de Mugera contre les tribalistes, "fauteurs de troubles". Bref, ils soutinrent l'injustice.


L'attitude du monde extérieur :

Ce n'est qu'après l'exécution du plan de génocide que le monde extérieur a été mis au courant de ce qui s'était passé au Burundi. Ceci est dû au fait que les autorités burundaises avaient verrouillé les frontières jusqu'aux environs du
20 mai 1972. C'était trop tard. Les observateurs étrangers ne pouvaient plus rien voir : tous les cadavres étaient déjà enterrés et les traces de sang minutieusement effacées. Néanmoins, le monde extérieur a été horrifié. Le premier ministre belge de l'époque a parlé de génocide, le secrétaire général de l'ONU a parlé de tragédie, le pape a envoyé une lettre de protestation à Micombero...Toutefois, nous regrettons vivement le silence des chancelleries étrangères établies à Bujumbura, qui n'ont rien dit alors qu'elles avaient les moyens de contourner le verrouillage de l'information imposé par le gouvernement.

Extraits de "L'histoire des relations Hutu-Tutsi", par la Communauté des réfugiés burundais en Belgique
1986-1987

23:22 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, commémorations, Communiqués, Conférences | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/08/2011

Le silence est la première forme de la contre histoire

Le génocide de 1972 au Burundi : Les silences de l’Histoire
(Burundi Réalités 29/04/2007)


Il y a 30 ans, presque jour pour jour, le Burundi sombrait dans l’abîme  dans l’indicible d’une horreur génocidaire qui allait se répéter à une échelle encore plus dévastatrice au Rwanda, 22 ans plus tard. D’avril à juin 1972 de 100 000 à 200 000 Hutu tombèrent sous les coups de l’armée et des Jeunesses révolutionnaires rwagasore, l’une et l’autre dominées par des éléments Tutsi. Que ces massacres aient été précipités par une insurrection hutu, localisée dans le sud du pays, ne justifie en rien l’extraordinaire brutalité de la répression. Que le génocide de 1972 ait été pratiquement occulté par celui de 1994 est non moins justifiable. Dans un cas comme dans l’autre le meurtre de masse porte tous les signes du génocide : le ciblage ethnique des victimes, l’intentionnalité exterminatrice des bourreaux et l’ampleur des massacres.

Plusieurs questions nous interpellent : pourquoi cette conspiration du silence qui encore aujourd’hui jette le voile sur les atrocités commises en 1972 ? En quoi les deux génocides, celui de 1972 et de 1994, partagent-ils des traits communs ? En quoi l’un diffère-t-il de l’autre ? Quelle est la pertinence de 1972 pour comprendre 1994 ? Et tout d’abord, pourquoi est-il impératif de combler cette lacune de la mémoire ?

Les lacunes de la mémoire

‚ Commémoration “ est indissociable de ‚ mémoire “. On se remémore certains événements pour les commémorer. Or la mémoire est sujette à de multiples défaillances, delibérées ou accidentelles, surtout lorsqu’il s’agit d’une mémoire collective ; sa géométrie est variable suivant qu’elle s’articule à un groupe ou à un autre ; elle met au jour des discordances par rapport à l’histoire. Mon propos est d’essayer de réconcilier mémoire et histoire. Alors que ce trentième anniversaire nous ramène brutalement aux sanglants événements de 1972, rien n’est plus difficile que de leur restituer leur historicité, tant le présent  celui de 1993 au Burundi et de 1994 au Rwanda  nous prive des points de repère nécessaires au travail de la conscience.

L’intention, ici, n’est pas de raviver les haines, de remettre à vif les blessures de l’histoire, mais d’aider à les repenser pour mieux les panser. Devant la symétrie de l’horreur qui a frappé les Hutu au Burundi et les Tutsi au Rwanda on ne peut que souligner l’impérieuse nécessité d’un devoir de mémoire, la nécessité de combler la brèche qui sépare le passé de l’avenir.

Si pénible soit-il de l’évoquer, l’événement doit être reconnu. Car s’il est vrai que le silence est la première forme de la contre-histoire (Ferro 1985 : 71), c’est aussi la source première des haines que nourrit la complicité de l’oubli avec le pouvoir.

Reconnaître l’événement c’est aussi admettre sa complexité. C’est le libérer des vérités à sens unique (et inique). Le génocide de 1972 est certes le génocide des Hutu par des éléments tutsi. Mais comment ignorer les centaines, peut-être les milliers de Tutsi massacrés par les insurgés ? Et comment ne pas mettre cette insurrection dans le contexte des répressions qui se sont abattues sur les élites hutu en 1965 et 1969, et de la politique d’exclusion plus ou moins systématique pratiquée par le gouvernement du Président Micombero ? La responsabilité des Tutsi dans ces tristes événements est évidemment loin d’être partagée par toute l’ethnie tutsi. Tout aussi arbitraire et injuste serait de faire porter le poids des massacres sur tout le groupe Tutsi-Hima, même si la majorité des exactions fut commise par des Hima de la province de Bururi. C’est peu dire que l’amalgame ethnique va à l’encontre des faits ; il voue à l’échec tout effort de réconciliation.

La recherche de la vérité est d’autant plus compliquée que de nombreuses zones d’ombre entourent les circonstances des massacres. Nous ne savons pratiquement rien de l’identité des leaders de la rébellion, de leurs bases sociales, du nombre des insurgés, de la participation congolaise, soitdisant
‚ muleliste “, à la rébellion. En dehors d’un ordre de grandeur approximatif, le nombre des victimes de la rébellion est aussi difficile à préciser que celui des victimes de la répression. Notons cependant que le chiffre de 25 000 rebelles, avancé par les autorités du Burundi, surpasse de beaucoup les estimations les plus fiables, qui ne dépassent pas 4 000. En ce qui concerne les victimes tutsi, les estimations varient entre 3 et 5 000, alors que la répression entraîne la mort d’au moins 100 000 Hutu et certains, comme Boniface Kiraranganiya, un Tutsi, disent 300 000 (Kiraranganiya 1985 : 79 ; Nsanze 1998 : 157).

Les blessures de l’Histoire

Un examen détaillé de la toile de fond historique sur laquelle se déroule le drame nous entraînerait trop loin. L’histoire du Burundi ne commence pas en 1972, pas plus que celle du Rwanda en 1994. Nous nous sommes efforcés, dans plusieurs travaux parus en anglais, de débroussailler les conflits qui suivirent l’indépendance en 1962, et qui opposèrent non seulement les élites hutu et tutsi mais certains Tutsi-Hima aux Tutsi-Banyaruguru, ces derniers accompagnés de multiples intrigues, et donnant lieu, en 1971, à un procès politique visant un certain nombre de Banyaruguru suspectés de fomenter un complot monarchique (Lemarchand 1995 : 76-106 ; Lemarchand & Martin 1973 ; Nsanze 1998 : 111-175 ; Ntibantuganya 1999). Ces déblayages préliminaires sont loin d’avoir épuisé le champ de la recherche. Sur un point cependant je tiens à préciser que rien n’autorise à souscrire à l’hypothèse émise par certains analystes suivant laquelle les événements de 1972, comme ceux de 1965, auraient été le produit d’une manipulation du pouvoir ayant pour objet de provoquer une insurrection des élites hutu pour mieux les exterminer. Ce qui n’exclut pas la possibilité que le gouvernement, en 1972, ait eu vent d’une insurrection avant que celle-ci n’éclate, et ait attendu le moment propice pour ‚ frapper fort “. Plus crédible est l’information fournie par B. F. Kiraranganiya (1985 : 77-78) : selon lui le ‚ cerveau “ de la rébellion serait un groupe de trois étudiants de l’Université officielle de Bujumbura (Albert Butoyi, D. Ndabiruye et celui qu’il décrit comme ‚ leur chef d’équipe “, Celius Mpasha), probablement affiliés au Parti du peuple burundais (PPB) et qui auraient pris la fuite en 1969 à la suite des épurations qui frappèrent les élites hutu. Ils furent rejoints par un quatrième larron,Ezechias Biyolero, ‚ un grand ami de longue date “, ‚ qui militait avec nous dans le groupe Monrovia “, et récemment sorti de la prison ‚ où il pourrissait depuis longtemps “ (ibid.).

Ce qui est certain c’est que depuis le 19 octobre 1965, date qui marque l’échec du coup de force organisé par un groupe de gendarmes et de militaires hutu contre la monarchie, les relations entre élites hutu et tutsi n’avaient cessé de se détériorer. Déjà en septembre 1967, le correspondant du journal belge Le Soir1 décrivait en termes prophétiques le climat de tension qui régnait à Bujumbura :‚ Face à la division des Tutsi au pouvoir, perdus dans leurs multiples intrigues, le monde des Hutu a recommencé de tenter un redressement. Des cases de Tutsi, trois ou quatre aux environs de Bujumbura, davantage à l’intérieur, ont été incendiées. Des ministres hutu ont été arrêtés, mais quelque chose est à nouveau en marche chez les Hutu. Les surprises pourraient bientôt être de dimensions inquiétantes. Faut il n conclure que le pays court droit à une épreuve de force aussi bien raciale (sic)que politique ? C’est hasardeux ; les Hutu manquent de chefs, les Tutsi gardant une très grande influence, et gardant l’armée de leur coté. Mais la chose est dans l’air.On peut dès lors s’attendre à de sérieux soubresauts prochainement, sinon à une insurrection plus ou moins généralisée. “

Dans ses grandes lignes, le drame de 1972 peut se résumer de la façon suivante. L’insurrection éclate le 29 avril, dans les régions de Minago,Vyanda, Nyanza Lac et de Rumonge, lorsque des groupes rebelles, dont certains ont, semble-t-il, suivi un entraînement en Tanzanie, attaquent et tuent à la machette des douzaines de civils tutsi. Les tueries se poursuivent dans tout le sud du pays, accompagnées d’atrocités qui ne sont pas sans rappeler celles du Rwanda de 1994 : ‚ Ils ont tué femmes et enfants “,‚ éventré et coupé en morceaux des femmes enceintes, torturé avant de tuer. Leurs hommes, drogués et enragés, ont attaqué des innocents, dont mon propre cousin, Isidore Rwimo, qu’ils ont coupé en morceaux, comme l’un de mes neveux, le jeune commandant Venant Kashirahamwe “ (Kiraranganiya1985 : 78). A` Bururi, toutes les autorités civiles et militaires sont massacrées. Pendant quelques jours est proclamée, à Vyanda, une ‚ République de Martyazo “ et l’on dresse un drapeau vert barré de rouge. Comme le rapportent les médias, parmi les rebelles figurent des éléments congolais venus du Sud-Kivu, les fameux ‚ Mulélistes “. Si leur nombre est inconnu, on peut supposer que la solidarité qui les unit aux Hutu s’inscrit dans le‚ retournement “ des populations Banyamulenge lors de la rébellion de1964-1965, ceux-ci étant globalement assimilés aux Tutsi du Burundi (tout comme aujourd’hui certains Congolais les assimilent aux Tutsi du Rwanda)2. Le lendemain s’enclenche l’engrenage de la répression et aucune province n’y échappe. Appuyées par les Jeunesses révolutionnaires rwagasore (JRR)3, l’armée, la police et la gendarmerie se livrent à une chasse aux Hutu à travers tout le pays, tandis qu’à Gitega, Charles Ndizeye, le jeune Mwami déchu (également connu sous le nom de Ntare), tombé dans un piège tendu par Micombero, est sommairement exécuté, prévenant ainsi l’éventualité d’un ralliement hutu autour de lui4.

Orchestrée par le ministre de la Justice, Arthémon Simbananiye, la répression est particulièrement sanglante à Bururi où un millier de Tutsi ont été tués par les rebelles : environ 20 000 Hutu y sont massacrés par l’armée. A` Bujumbura, entre 5 000 et 10 000 Hutu sont sommairement exécutés,y compris tous les membres du gouvernement et les fonctionnaires des services publics d’origine Hutu. Selon un témoin, près de Mutumba l’armée intervient pendant un service religieux dirigé par un catéchiste et l’abattent sur place en même temps que quarante fidèles hutu5. A` l’école anglicane, près de Bururi, c’est le ‚ headmaster “, un réfugié rwandais d’origine tutsi qui, armé d’un revolver, ‚ supervise les arrestations de ses propres enseignants ainsi que d’autres Hutu “6. Commentaire de l’évêque de Bujumbura (voir note 6) : ‚ C’est en cassant quelques Sufs qu’on fait une parfaite omelette “. D’après le correspondant du journal Le Soir7, ‚ tout élément hutu un tant soit peu intellectuel est arrêté, battu, torturé, voire abattu surplace sans jugement [...]. Même les employés subalternes sont atteints parla répression : plantons, domestiques, ainsi que certains employés hutu de diverses sociétés privées “. Selon la même source : ‚ Des Hutu sont exécutés sur simple dénonciation, certains ont été fusillés en public par les forces de l’ordre [...]. Les gens arrêtés sont empilés dans des camions, couchés sur le ventre ; les soldats se tiennent debout sur eux, le doigt sur la détente ;plusieurs camions de cadavres venant du camp militaire ont été aperçus [...].Cette répression prend de plus en plus l’allure d’un véritable génocide de l’élite hutu. “ A` l’exception de ceux qui prirent la fuite vers le Rwanda, la Tanzanie et le Congo, pratiquement toutes les élites hutu furent annihilées,y compris la plupart des étudiants de l’université de Bujumbura, des écoles techniques, des athénées et des écoles normales. Parmi les exilés de marque qui échappèrent aux tueries figurent les noms de Melchior Ndadaye, Pontien Kalibwami, Richard Ndikumwami, et Sylvestre Ntibantuganya. Un document d’origine missionnaire dresse un très sombre bilan des pertes subies par les effectifs scolaires et universitaires jusqu’en juillet8. A`l’université de Bujumbura ‚ un tiers des étudiants a disparu, c’est-à-direenviron 250 sur 350. Une soixantaine est tuée soit après arrestations, soit dans les environs du campus par d’autres étudiants “. A` l’École normale de Ngagara on compte ‚ environ 40 &percnt de disparus sur 314 élèves “ ; à l’École normale supérieure de Bujumbura, ‚ 55 élèves sur 135 ont disparu “ ;à l’école technique de Kamenge-Bujumbura ‚ 170 élèves ont disparu sur un total de 415, une soixantaine de tués soit après arrestations, soit appréhendés après fuite. [...] Un jour on est venu arrêter 46 élèves, mais seulement26 étaient présents “ ; à l’Athénée de Bujumbura ‚ 40 &percnt ont disparu sur environ 700 élèves [...] ; quelques élèves ont été tués à l’hôpital par des militaires après avoir reçu des soins médicaux suite à une bagarre “ ; à l’Athénée de Gitega, ‚ 148 élèves partis sur 380 ; une bonne quarantaine est tuée, plusieurs lors de la répression dans la prison de Gitega ; d’autres se sont enfuis “ ; à l’Institut technique de Gitega ‚ 40 élèves sur 79 ont disparu “ ; à l’École normale de Kiremba ‚ au moins 100 exécutions sur355 élèves, et trois ou quatre professeurs [... ] ; parmi les élèves exécutés il y avait des garçons de 13 à 14 ans [...] “. Le même document estime le nombre total d’élèves disparus  c’est-à-dire ‚ exécutés, en fuite ou renvoyés avant la fin de l’année scolaire“  à un minimum de 1 450 ; ‚ On peut dire en général qu’un élève sur 5 ou 6 a été exécuté dans le cycle supérieur des écoles secondaires et dans l’enseignement supérieur, garçons et filles ensemble, mais en prenant seulement les garçons la proportion est nettement plus élevée. “ A` cette comptabilité macabre s’ajoute l’exécution de 18 abbés barundi sur un total de 138, y compris le très respecté abbé Michel Kayoya, ‚ un écrivain bien connu “, nous dit Boniface Kiraranganiya(1985 : 81), ‚ qui mourut saintement en pardonnant à ses assassins “.L’armée fut totalement épurée d’éléments hutu. Environ 700 soldats (c’est-à-dire presque la moitié des troupes) furent passés par les armes dès le début de la rébellion, ainsi que tous les éléments hutu ayant atteint le rang d’officier, dont le très brillant capitaine Martin Ndayahoze : ‚ Ces officiers seront pris et torturés en vue de leur faire signer des aveux drôles, ridicules. Après quoi ils furent massacrés et jetés dans les fosses communes “(ibid. : 79). 150 furent exécutés durant la nuit du 22 mai, 40 pendant celle du 27. Quelques semaines plus tard un contingent de 800 nouvelles recrues d’origine tutsi, dont 50 officiers, en majorité de Bururi, étaient soumis à une formation accélérée en remplacement des pertes d’éléments hutu9.

Témoignages et désinformation

Si révélatrices soient-elles de l’étendue des nettoyages ethniques opérés au niveau des écoles, ces statistiques sont impuissantes à décrire l’horreur. Écoutons le témoignage de l’ancien président, Sylvestre Ntibantuganya (1999 : 112) : ‚ J’ai vu des bras d’hommes vraisemblablement enterrés vivants, et qui avaient tenté, jusqu’au dernier souffle, de sortir de leur trou ! J’ai vu des chemises sans doute arrachées à des hommes que des bourreaux allaient massacrer comme des imbéciles, des bêtes, quoi ! En voyant cette fosse commune je me suis fait l’idée de la sauvagerie des hommes, de leur barbarie. Je me suis rendu compte des dangers d’avoir un État qui n’est pas là pour promouvoir le peuple mais pour le massacrer [...]. Au départ les victimes ont été tuées par balles, mais ensuite le sadisme de leurs tortionnaires et l’épuisement des munitions ont entraîné ces derniers à recourir à d’autres méthodes, comme l’usage du marteau ou simplement l’enterrement des condamnés encore vivants. “

Citons également le terrible commentaire de Boniface Kiraranganiya (1985 : 76) : ‚ Si un jour, par malheur, je devenais fou [...] les événements d’avril-mai 1972 à eux seuls y auraient contribué pour au moins 95 &percnt [...]. Je ne vois pas ce que je n’aurais pas donné pour ne pas voir 1972. Avril -mai 1972, ça dépasse tout ce qu’on a déjà eu. C’est le comble. La goutte d’eau. C’est le paroxysme de la démence, l’exemple le plus parfait de ce qu’un homme est capable de faire lorsque le pouvoir lui permet tout, lorsque plus rien ne l’oblige à dominer son instinct de destruction. “Quelques extraits des dépêches confidentielles de l’ambassade des États-Unis à Bujumbura suffisent à résumer l’atmosphère sinistre qui règne àBujumbura10. Malgré toutes ces informations concernant les tueries, qualifiées de ‚ génocide sélectif “ par le Premier sécrétaire d’ambassade, Michael Hoyt, les États-Unis (et ceci est vrai aussi de la France et la Belgique), en1972 comme en 1994, ne firent rien pour y mettre fin, s’étonnant par ailleurs que les États africains ‚ ne fassent quoique ce soit pour mettre un terme à ces terribles violations des droits de l’Homme dans un État indépendant “.

Ce que le gouvernement Micombero appela la mission de ‚ pacification“ ne fut en réalité qu’une vaste entreprise de désinformation visant à accréditer l’idée qu’il n’y eut jamais de conflit entre Hutu et Tutsi, mais des attaques de ‚ malfaiteurs “ venus de l’extérieur qui furent réprimées juste à temps pour ne pas entraîner le génocide des Tutsi. Pour mieux faire passer le message, furent enrôlés un certain nombre de Hutu de service, tel ce vieux Hutu ‚ chenu et vacillant “ qui, ‚ d’une voix rauque, fait un long discours pour dire la paix tant aimée des collines, la beauté des vaches, la saveur des fruits, le bonheur d’être gouverné par Micombero “11. C’est ce même thème du génocide évité de justesse que reprend le livre blanc publié par la délégation du Burundi aux Nations-Unies : confrontées à des ‚ agresseurs qui voulaient non seulement renverser la république du Burundi mais voulaient systématiquement procéder à l’extermination de tous les Tutsi “,les autorités n’avaient d’autre choix que de ‚ traiter sévèrement les responsables de ce génocide “12. On le retrouve également dans la mise au point qu’a fait l’ambassadeur du Burundi à Bruxelles, M. Nzeyimana : ‚ Outre l’ampleur considérable de l’attaque “, à la suite de la ‚ conspiration barbare de quelque 25 000 nationaux et étrangers “, il faut souligner ‚ son caractère barbare et génocidaire “, et pourtant, ajoute-t-il, dans un élan d’optimisme repris par certains historiens, ‚ aucun problème d’ordre ethnique ou tribal ne se pose au Burundi “13. Dans ces conditions il était normal que les biens des génocidaires fussent appropriés par le régime pour venir en aide aux victimes tutsi ; c’est ainsi qu’en octobre 1972 le procureur de la république,Philippe Minani, annonçait que ‚ les véhicules privés appartenant aux personnes condamnées seront vendus en faveur des victimes de la rébellion,que les biens mobiliers saisis de ces personnes seront restitués à leurs familles et ayants droit, que leurs comptes en banque seront débloqués en faveur de leur famille à concurrence de 100 francs Burundi, le solde étant consacré aux victimes de la rébellion “14. Sans doute pour compenser la perte de leurs biens, le gouvernement annonçait en même temps que des mesures d’amnistie seraient prises en faveur ‚ des veuves et des orphelins des personnes condamnées au cours des événements qui ont ensanglanté le Burundi “15. A` la lumière d’un pareil cynisme les commentaires du très officiel Flash-Info mériteraient de figurer dans une anthologie de l’humour noir : ‚ Dans son désir constant de réconciliation et d’unité nationale, le colonel Michel Micombero a voulu que les veuves et les orphelins trouvent dans cette mesure de grâce l’expression de son indéfectible attachement à la cause de tout le peuple burundais “16.11. La Libre Belgique, 15 juin 1972.

Silences et négationnisme

Au regard de l’immense émotion suscitée par le génocide rwandais, comment expliquer la quasi-indifférence de la communauté internationale et de la plupart des médias à propos de ce drame sans précédent dans l’histoire de la région des Grands Lacs : pourquoi ce silence ? Deux éléments conjoints nous donnent la réponse. Non seulement le Burundi avait cessé d’être un enjeu de la guerre froide, comme il le fut en 1964 et 1965 lorsque le pays devint un point d’implantation privilégié de la Chine communiste17, privant du même coup le monde occidental de ses points de repère idéologiques pour départager les bons des méchants, mais la question des droits humains n’avait encore qu’une très faible résonance à l’échelle internationale. Une mobilisation des énergies humanitaires, comparable à ce qui eut lieu au Rwanda en 1994-1995, était pratiquement inconcevable en 1972. Un autre facteur jouait en faveur de l’indifférence : la profonde méconnaissance des observateurs occidentaux à propos du Burundi, de son histoire, de ses composantes sociales, de l’imbrication de ses traditions et des forces surgies de la modernité, comme si ce micro-État était décidément trop difficile à déchiffrer pour en comprendre les déchirements.

De là à conclure que l’oubli se confond avec l’ignorance, il n’y a qu’un pas. Qu’on le veuille ou non, l’oubli, comme nous le rappelle Benjamin S Tora (2002 : 8), est aussi ‚ organisé par les États “, une forme d’oubli qui‚ instaure des amnisties visant à dissimuler, à ne pas assumer ses torts et ses responsabilités “. Des amnisties, sans doute, mais aussi des amnésies, des silences consciemment entretenus par l’État. Marc Ferro (1985 : 65)évoque ces silences qui, ‚ dans une certaine complicité, sont partagés avec .la société, qui de gré ou de force les intériorise “. Ils portent, nous dit-il, ‚ sur tous ces martyrs collectifs que les guerres, croisades et autres djihads font subir aux vaincus, sur la répression qu’exercent les régimes à foi unique, ou à race élue, quels que soient leurs lieux d’origine ou leur date de naissance “.Rien n’est plus typique de ce phénomène d’amnésie que le zèle avec lequel chacun des régimes qui se sont succédé au pouvoir depuis 1972 se sont efforcés d’occulter la terrible vérité. Jusqu’à présent rien n’a été fait pour réhabiliter la mémoire des victimes ; le seul génocide officiellement reconnu est celui qui a frappé les dizaines de milliers de Tutsi massacrés par les militants du Frodebu en octobre 1993, à la suite de l’assassinat de Melchior Ndadaye. Ne sont jamais mentionnées les victimes hutues exterminées au cours de la répression, en nombre égal à celui des victimes tutsi ; dans l’optique des autorités de Bujumbura cette opération de ‚ nettoyage “n’avait rien de génocidaire puisqu’elle visait à éliminer les Hutu du Frodebu, les seuls véritables génocidaires !

On constate le même processus d’inversion derrière les propos négationnistes du gouvernement Micombero en 1972, visant à rejeter l’anathème génocidaire sur les rebelles. En les insérant dans le schéma manichéen d’une lutte à mort entre les initiateurs de cette entreprise d’extermination et l’Etat salvateur, l’objectif était de donner une nouvelle légitimité à un État extrêmement fragilisé par les querelles intérieures. Quoi de plus efficace, en effet, pour faire oublier les affrontements entre Tutsi-Hima et Tutsi-Banyaruguru, et pour masquer les bases de plus en plus vacillantes et régionalistes du
pouvoir en place, qu’un consensus de tous les Barundi fabriqué contre des rebelles présentés comme des génocidaires ? On pense à la remarque de Pascal Bruckner (1995 : 210), ‚ plus le forfait que l’on projette est monstrueux, plus la future victime elle-même doit paraître monstrueuse “.

1972/1994 : convergences

La question du négationnisme nous renvoie à l’un des parallèles les plus troublants entre le génocide de 1972 et celui de 1994. Déni de l’évidence génocidaire, rejet de la responsabilité sur les victimes, inversion des rôles des victimes et des bourreaux, autant de traits caractéristiques des deux apocalypses. Tout comme les autorités de Bujumbura ont nié de la façon la plus catégorique leur participation à un génocide, la même volonté négationniste anime aujourd’hui les milieux hutus extrémistes rwandais. C’est ainsi qu’un ancien ministre du Président Habyalimana, dans une lettre a l’auteur, exprime son étonnement que ‚ personne ne se pose même plus la question de savoir si ce fameux génocide des Tutsi est un vrai génocide et comment on en est venu à qualifier ainsi les massacres perpétrés au Rwanda d’avril à juillet 1994 “ ; le seul ‚ vrai génocide “, pour l’auteur de cette lettre, est ‚ le génocide dont les Hutu sont victimes depuis le1er octobre, perpétré par les hommes du général Kagame “. Le plus inattendu est le témoignage d’un Tutsi rwandais se disant d’origine royale, Antoine Nyetera qui, lors d’un colloque dans l’enceinte du Sénat français, le 4 avril2002, prétend ‚ qu’il y a eu des massacres, mais pas de génocide “, soutenu dans son affabulation par l’ancien représentant des Nations-Unies au Rwanda, Roger Boboh, qui affirme ‚ sans hésitation “ que ‚ dire qu’il y a eu génocide au Rwanda, cela relève plus de la politique surréaliste que de la vérité “18. C’est plutôt à ce degré de l’imposture que perce le surréalisme !

Un autre parallélisme se rapporte aux motivations qui président aux violences génocidaires. Dans un cas comme dans l’autre nous sommes en présence de ce qu’Helen Fein (1990 : 30) appelle ‚ a retributive genocide “,un génocide qui s’opère en réaction à une menace, réelle ou imaginaire. Il est certain que le danger soulevé par l’insurrection hutu au Burundi et parle FPR au Rwanda, n’avait rien d’imaginaire. Alors que l’insurrection de1972 a été immédiatement perçue par le régime Micombero comme portant es germes d’une déstabilisation du régime, au Rwanda l’invasion du FPR allait provoquer une véritable hantise du danger tutsi. Et pour cause : à la veille du génocide, après une guerre civile ou périrent des milliers de Hutu et de Tutsi, près d’un tiers du territoire national était sous le contrôle du FPR. Tout ceci explique pourquoi le concept de ‚ retributive genocide “revêt une pertinence toute particulière pour expliquer le drame rwandais,et pourquoi, à la différence du Burundi, l’idéologie génocidaire a bénéficié d’une très grande réceptivité. A` elle seule, l’idéologie anti-tutsi distillée par les médias rwandais  ce nazisme tropical dont parle Jean-Pierre Chrétien  ne suffit pas à expliquer les massacres. La psychologie du ‚ passage à l’acte “, pour employer l’expression de Jacques Semelin (à paraître),est difficilement compréhensible sans tenir compte de la réceptivité des masses, rendues d’autant plus vulnérables à ces incitations par le désarroi mêlé de panique qui les saisit le jour de l’écrasement de l’avion présidentiel19.Le ‚ dilemme sécuritaire “ créé par l’événement du 6 avril est indissociable du passage à l’acte.

Le génocide, est-il besoin de le souligner, est un crime d’État. Au Burundi comme au Rwanda, c’est l’État qui planifie le meurtre de masse, qui met en marche et dirige les mécanismes d’extermination, qui veille à ce que nul n’échappe au massacre, et qui s’oppose, au nom de la souveraineté nationale, aux inquisiteurs venus du dehors. L’État, c’est-à-dire l’armée, la police, la gendarmerie, et les milices, les Jeunesses révolutionnaires rwagasore (JRR) au Burundi, les interahamwe au Rwanda. Or, dans un cas comme dans l’autre, l’État se tourne contre lui-même, au risque de s’autodétruire,et n’hésite pas à massacrer ses ‚ fidèles serviteurs “. Au Burundi tous les ministres hutu (déjà démis de leurs fonctions comme tous les autres ministres, à la veille de l’insurrection) sont immédiatement exécutés ; au Rwanda les principaux leaders des partis d’opposition, y compris le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, sont tués par l’armée le lendemain de l’écrasement de l’avion présidentiel. Un État, certes, mais un État-bidon,un État-monstre, dominé par des réseaux ethnico-régionaux  les Hima de Bururi au Burundi, les Kiga du nord au Rwanda , qui donne les pleins pouvoirs aux milices  les JRR au Burundi, les interahamwe au Rwanda pour massacrer les populations civiles. Au Rwanda, cependant, si l’ampleur et la rapidité des tueries dépassent tout ce qu’on a pu observer au Burundi,ceci est lié en partie à des circonstances propres au Rwanda : à quelques exceptions près, les cadres préfectoraux et communaux font intégralement partie de l’appareil génocidaire ; en outre, les dizaines de milliers de Hutu déplacés par l’avancée du FPR  les ‚ internally displaced persons “(IDPs)  constituent un phénomène sans équivalent au Burundi : il semble bien que la grosse majorité des interahamwe ait été recrutée parmi les IDPs,dont l’ardeur génocidaire fut à la mesure des conditions de vie (et parfois de mort) intolérables que leur imposa, durant des mois et des années, l’envahisseur tutsi.

En évacuant de la mémoire le génocide de 1972 on élimine du même coup certains des fils conducteurs qui nous aideraient à comprendre celui de 1994. Au Rwanda les ondes de choc de 1972 créent les désordres qui permettent au Président Juvénal Habyarimana de prendre le pouvoir en 1973,et aux gens du Nord de remplacer ceux du Sud aux postes-clés du gouvernement et des services publics. Les terribles vengeances dont sont victimes des centaines d’étudiants tutsi dans plusieurs écoles secondaires et à l’Université du Rwanda sont un prétexte idéal pour la mise en place de comités de vérification d’identités ethniques, puis de comités de salut public, ceux-ci servant de bases politiques pour l’ascension d’un certain nombre d’hommes politiques du Nord, et éventuellement pour la prise de pouvoir de l’homme convaincu. J’aimerais vous revoir dans ce beau pays une fois débarrassé du monstre “, Aperçu sur la situation politique au Rwanda, Archives personnelles. Voir également l’excellente enquête menée par Filip REYNTJENS (1995).fort du Bushiru par le coup d’état de juillet 1973. Sans tomber dans un excès de déterminisme historique, on peut se demander si la montée en puissance des élites kiga (les Hutu du Nord), compte tenu des particularismes qui ont façonné leurs attitudes notoirement anti-tutsi, ne constitue pas un des éléments qui ont ensemencé le terreau de l’ethnisme, et si l’histoire du Rwanda n’aurait pas pris un tour différent si ses destinées avaient été confiées aux gens du Sud.

La présence des Nordistes au gouvernement ne suffit pas à expliquer le drame de 1994. Le thème qui revient incessamment dans l’histoire de ces ‚ faux jumeaux “ est la contagion de leurs traumatismes, comme si les crises qui frappent le Burundi devaient inévitablement se répercuter au Rwanda et inversement. Comme l’ont relevé nombre d’observateurs, l’assassinat du Président Melchior Ndadaye est incontestablement la crise qui a le plus fortement contribué à la radicalisation des élites politiques du Rwanda à la veille du génocide. On ne peut que souscrire à l’affirmation d’Alison Des Forges (1999 : 135) : ‚ C’est sur le cadavre de Ndadaye que s’est constitué le Hutu Power. “ Or, ici aussi, on peut s’interroger sur la relation des événements de 1972 à cet assassinat. Le Burundi des années qui ont suivi la boucherie de 1972, et jusqu’en 1989, fut un État soumis à l’hégémonie tutsi à un degré qui n’est pas sans rappeler l’apartheid sud-africain, et ceci autant par la force des circonstances, puisque les élites hutu avaient pratiquement toutes disparu, que par la volonté des dirigeants. Sans doute le complot de 1993 a-t-il été ourdi par une infime minorité. Il n’empêche que pour beaucoup de Tutsi qui se sentaient menacés par le coup de balai Frodebiste, autant dans l’armée que dans la fonction publique, l’une et l’autre solidement contrôlées par des Tutsi, le défi que posait l’élection de Melchior Ndadaye à cette situation d’apartheid était perçu comme inacceptable (Lemarchand 1998).

Nous avons déjà évoqué les terribles massacres de Tutsi après l’assassinat de Ndadaye. Mais peut-être faudrait-il ici aussi introduire une référence aux événements de 1972. Un membre du clergé hutu, interrogé par la commission internationale d’enquête de 1995, rapporte les paroles d’un tueur hutu : ‚ En 1972 ils nous ont eus ; ils ne nous auront plus. “ Sommé de ne plus ‚ verser de sang “, un autre répond : ‚ Depuis 1972 c’est notre sang qui a été versé. Aujourd’hui on apprend que le Président Ndadaye a été tué. S’ils ont pu faire cela, demain ce sera nous [...] “ (Lemarchand 1995). Comment ne pas voir dans cette rage meurtrière les réminiscences d’un génocide dont personne ne parle, mais dont beaucoup se souviennent ?

Restituer la mémoire

Pourquoi, dira-t-on, mettre à nu les blessures de l’histoire ? Certains y verront un geste d’hostilité à l’encontre de la communauté tutsi, d’autres diront qu’il ne sert à rien d’évoquer un passé lointain, si tragique soit-il, sinon à compliquer davantage encore les efforts de cohabitation entrepris à Arusha. Mon intention est tout le contraire. Rien n’est plus dangereux que le nondit, a fortiori le négationnisme. L’un et l’autre ne peuvent qu’attiser la haine née d’une mémoire tronquée, ethnicisée, qui met les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Au Burundi comme ailleurs dans le monde  et aujourd’hui de manière particulièrement dramatique en Israël et en Palestine  il n’y a pas de communauté qui peut honnêtement se dire innocente. Ce que l’histoire nous révèle c’est que les deux communautés partagent la responsabilité des crimes que l’une impute à l’autre. Qu’on le veuille ou non, des Hutu et des Tutsi se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité, au Rwanda comme au Burundi, mais il est tout aussi vrai que nombre de Hutu et de Tutsi ont aussi donné la preuve de leur commune humanité : combien de Hutu, en 1994, ont risqué leur vie pour protéger celle de leurs voisins Tutsi ?

Combien de Tutsi, en 1972, à l’instar de Boniface Kiraranganiya, n’ont pas hésité à dénoncer les crimes du gouvernement Micombero, et à protéger leurs amis Hutu ?

Ce que dit Benjamin Stora (2002) des ‚ retrouvailles de la mémoire “ en Algérie, s’applique aussi au Burundi : ‚ Elles permettent de regarder l’histoire en face, de pouvoir l’écrire, mais elles sont aussi révélatrices de problèmes. Le risque existe d’une apparition de mémoire communitarisée où chacun regarde l’histoire de l’Algérie à travers son vécu, son appartenance familiale. Ce regard particularisé ne permet pas le métissage des mémoires pour éviter que l’histoire ne se rejoue. Un retour problématique répète le cloisonnement des mémoires où chacun vient disputer une date, un lieu
de commémoration. “

‚ Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire “, nous dit Milan Kundera dans son Livre du rire et de l’oubli. Mais alors quelle mémoire restituer ? Deux écueils sont à éviter, celui de la mémoire sélective et celui qui consiste à niveler les crimes. La première évacue du souvenir les crimes des uns pour mieux souligner ceux des autres. Le danger de cette mémoire sélective est apparu de manière particulièrement choquante au Rwanda lors des récentes commémorations du génocide rwandais, où seule fut saluée la mémoire des victimes tutsi. Exclus de cet hommage commémoratif, aucune parole, aucun geste ne vint rappeler aux prières du public la disparition de dizaines de milliers de Hutu, les uns massacrés par les milices d’Habyalimana, les autres par les troupes du FPR. Claudine Vidal (2001) est parmi les rares observateurs à avoir relevé cet ‚ oubli “ : ‚ Les commémorations du génocide, depuis 1996, non seulement excluent du deuil national les victimes hutu des génocides, mais refusent explicitement le statut de victime aux très nombreux autres Hutu qui, sans avoir été des bourreaux, furent massacrés à titre de représailles et pour instaurer un climat de terreur [...]. Comment parler de réconciliation si l’exposition des squelettes consiste à rappeler à certains que les autres ont tué les leurs ?

C’est maintenir les uns dans une position de culpabilité éternelle, ce n’est pas seulement raviver la haine chez les autres, c’est ne pas permettre à leurs plaies de se cicatriser. La haine grandissante d’un côté, de l’autre la peur permanente. “ N’est-ce pas aussi le danger qui menace le Burundi lorsque le pouvoir ne cesse d’attirer l’attention sur le génocide commis par les Hutu à la suite de l’assassinat de Ndadaye, mais ne souffle mot de celui de 1972, infiniment plus dévastateur par le nombre de victimes ?

C’est tout aussi injuste d’invoquer un principe d’équivalence qui consisterait à mettre à égalité dans le crime les victimes et les bourreaux. S’il est vrai que le nombre des victimes de 1972 est très largement supérieur à celui des Tutsi massacrés au Burundi en 1993, il est non moins évident, même
si les chiffres restent encore très approximatifs, que l’échelle des tueries commises contre les Tutsi en 1994 dépasse de loin les massacres de Hutu au Rwanda. Certes l’horreur ne se mesure pas par des chiffres. Mais comment ne pas admettre, avec Pascal Bruckner (1995 : 224) ‚ qu’il est des degrés dans l’infamie, que tous les meurtres ne se valent pas “.

Le moment est venu de restituer leurs mémoires aux communautés hutu et tutsi, une mémoire ni sélective ni vengeresse, mais une mémoire ‚ métisse “ qui maintienne vivante la commune humanité des uns et des autres. Et ceci pour mieux les libérer du cancer de l’ethnisme et du fantasme, en un mot pour faciliter le travail de conscience qui s’impose à tout un chacun. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’un nouveau Burundi pourra renaître des cendres de son passé.



2. Très contestable, en revanche, est l’affirmation d’Augustin NSANZE (1998 : 121) selon laquelle la rébellion ‚ comportait aussi des éléments banyamulenge, donc d’anciens Tutsi Rwandais. Ceux-ci auraient été utilisés par le pouvoir de Bujumbura pour suivre les préparatifs des rebelles et concevoir une répression en conséquence “. Malgré l’emploi du conditionnel, c’est avec la plus grande réserve qu’on doit accueillir cette information.

3. Les milices Sans-Échec et Sans-Défaite et espèces apparentées, coupables de douzaines d’assassinats de Hutu Bujumbura, sont les descendants directs des jeunesses rwagasore. Voici comment un journaliste belge les décrivit en septembre 1967 : ‚ Ces jeunes gens, le plus souvent sans armes, barrent les routes, arrêtent le trafic parfois durant des jours, molestent, injurient, enlèvent des adversaires politiques, sans provoquer jusqu’ici de véritables réactions du gouvernement, qui paraît les redouter. Progressivement incontrôlables, ces milices jouent au Burundi le rôle que jouent au Congo (Brazzaville) les JMNR et à Kinshasa les JMPR, masses de manSuvre qui peuvent se retourner contre leurs initiateurs mais qui, en attendant, procurent aux chefs politiques le personnel des basses besognes dont ils ont besoin. C’est ainsi que la vague d’enlèvements dont sont surtout
victimes les Hutu qui sévit maintenant à Bujumbura doit leur être attribuée “, Le Soir, 16 septembre 1967.

4. Notons en passant l’affirmation totalement fantaisiste du Colonel Albert Shibura dans son livre Témoignages : ‚ C’est la CIA qui a envoyé Ntare à Kampala, en compagnie de ses agents et qui a obligé Idi Amin, sa créature, de le livrer au Burundi “ (cité in NSANZE 1998 : 14). En fait tout donne à penser que l’opérationfut menée par ses soins, en collaboration étroite avec le ministre de la Justicede l’époque, Artémon Simbananiye, le véritable chef d’orchestre du génocide,depuis lors reconverti en ‚ born again Christian “.
5. Le Soir, 25 mai 1972.

6. Information extraite des télégrammes confidentiels envoyés au Départementd’État par l’ambassade des États-Unis à Bujumbura, 25 mai 1972. Plusieurscentaines de ces dépêches font partie de ma collection de documents sur leBurundi. Ils sont disponibles auprès de la bibliothèque de l’université de Floride.(Lemarchand papers, American Embassy Cables, Box 11. website : www.uflib.ufl.edu/cm/africana/fulltext.htm).

7. 27 mai 1972.

8. Quelques données sur les arrestations et les départs dans les écoles secondaires et supérieures du Burundi : événements du 29 avril 1972 et des mois de mai et juin ; liste arrêtée le 2 juillet 1972. Comme le précise ce document, les données qui suivent ne sont pas complètes : ‚ Les chiffres donnés sont des chiffres minima. Pour certaines écoles, nous n’avons pas ou peu de renseignements précis. Toutefois la liste est assez complète ; s’il y a des corrections à faire, elles obligeraient surtout à augmenter les chiffres “ (Lemarchand papers, University of
Florida, op. cit.).

9. US. Embassy cables, no 1028, 25 juillet 1972. Lemarchand papers, op. cit.

10. 25 mai, ‚ a missionary from the interior fears Hutu may be reaching breaking point [...]. Increasing number of educated Hutu in eastern Burundi have fled towards Tanzania border [...] “ ; 26 mai, ‚ no respite, no letup. What apparently is a genocide continues. Arrests going on around the clock. Charge d’affaires’laundry boy fled JRR band last night, says they are killing most Hutu on the spot [...] “ ; 11 juillet, ‚ Tutsi reprisals unabated in interior but have slackened somewhat in Bujumbura [...]. In north Hutu take cover upon arrival of any vehicle, reflecting pervasive fear. Tutsi continue to be haunted by fear for their own survival no matter how casually they may saunter around. Hutu males normally go at a dogtrot in groups of 7 or 8 as night approaches [...] “ ; 21 juillet,‚ in two days following July 14 three new ditches filled with Hutu bodies near Bujumbura airport. Arrests have continued throughout the week in Bujumbura, in the hills around town, in Ngozi region and in central Burundi. Military unit sent north of Bubanza to carry out widespread organized reprisas “ ; 25 juillet,‚ repression against Hutu is not simply one of killing. It is also an attempt to remove them from access to employment, property, education, and the general chance to improve themselves. In Bujumbura the Hutu who were in prison whenthe new government was named have apparently been executed “ ; 4 août, ‚ killings have not stopped but they have slackened off while arrests continue in almost all parts of the country, with particular concentration on Ngozi “ ; 11 août,‚ we have clear report mass graves near airport again utilized at beginning of week. Prime Minister Nyamoya continuing his stumping of the country “, (ibid.).

12. Le Monde, 11 juin 1972.
13. Le Monde, 8 juin 1972.
14. Le Soir, 4 octobre 1972.
15. Ibid.
16. Ibid.

17. La présence de la Chine communiste à Bujumbura est signalée dans un documentconfidentiel d’octobre 1964, probablement d’origine missionnaire, destiné aux chancelleries occidentales : ‚ L’emprise des Chinois communistes devient chaque jour plus forte. Bien que leur objectif principal soit la conquête du Congo à travers l’aide qu’ils donnent aux rebelles et à tous ceux qui s’opposent au gouvernement de Léopoldville, ils ne négligent pas leur action au Burundi même [...].Les champs d’action et d’influence des Chinois sont multiples ; ils font montre d’une grande activité et d’une remarquable puissance de séduction. Ils misent à fond sur les sentiments anti-américains et anti-belges des Barundi ; et par ce biais, ils arrivent même à des positions tolérantes à l’égard de leurs activités chez certains membres du clergé local. Les hommes politiques sont, évidemment,l’objet de leur attention, et ils ne manquent pas de leur faire des cadeaux importants pour obtenir leur sympathie et leur appui [...] “, L’action communiste auBurundi (octobre 1964), archives personnelles. L’assassinat du Premier ministre hutu, Pierre Ngendadumwe, en janvier 1965, est à mettre en relation directe avecla pénétration chinoise au Congo : c’est pour s’être opposé à voir le Burundi devenir le point de transit des armements chinois à destination de la rébellion‚ muleliste “ de 1964-1965 que Ngendadumwe devint la cible des Tutsi ‚ durset purs “ de l’Uprona. Notons pour mémoire que de nombreux réfugiés tutsi dela révolution rwandaise rallièrent la rébellion, et que c’est un réfugié tutsi duRwanda qui fut chargé de tuer Ngendadumwe, à la sortie de l’hôpital rwangasoreoù sa femme venait d’accoucher

18. Le résumé de cet extraordinaire colloque m’a é




Burundi, 2007-04-29 (Cahiers d’Études africaines, 167, XLII-3, 2002, pp. 551-567.) -

René Lemarchand

23:43 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, Communiqués, Rapport, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |