27/07/2011

Dire les faits et nommer le drame

 

Suisse : Commémoration du génocide des Hutu du Burundi.

Mis en ligne: admin mai 6, 2009

Source : Burundibwacu.org

Génocide de 1972 contre les Bahutu au BURUNDI

Dire les faits et nommer le drame.

Depuis cette fatidique nuit du 29 avril 1972, le Voile noir couve toujours sur cette créature, le Burundi de ce Murundi.

Ce Murundi primitif et vigoureux, qui, “..A peine le feu créé par la puissance imaginaire de l’homme, (…), s’est attaqué à la forêt immense, terrible, menaçante, il l’a éloigné par le feu, le pays est devenu habitable, arable, une herbe fraîche a poussé, des pâturages immenses, sans limites, un tapis de verdure était uniformément couché, sur des collines inviolés, belles comme des reines, penchées comme une vierge qui salue son père. C’est ce spectacle qui a attiré les belles vaches orientales, ces bêtes hautes comme des chevaux de course, majestueusement comme la rein de Saba. Arrivés dans ce pays de rêves, leurs pasteurs n’ont plus continué leur voyage mille fois séculaire (…). Ils ont noué conversation (…). Tous dansaient leur joie dans l’existence” (…) sur cette terre “riante de soleil de gaieté et de beauté”.

C’est ainsi que Michel Kayoya, cet autre Murundi, né quelque part dans ce Burundi verdoyant, aimait raconter la belle histoire de ce peuple, peuple uni, sur une terre qu’il a appris à dompter et à embellir.

Et pourtant, les forces du mal ont fait de cette terre un enfer. Ce Murundi Michel Kayoya, créature de Dieu comme d’autres centaines de milliers d’autres créatures, hommes, femmes et enfants, ont été cruellement massacrés parce que la nature créatrice a voulu qu’ils naissent Hutu.

La terre les a sauvagement englouti, parce que jetés dans l’anonymat des fosses communes, ici et là, à travers le Burundi, dans la quasi indifférence du monde libre, ce monde profondément horrifié par la terreur nazi et qui avait juré : plus jamais ça ! Et pourtant…

Pour honorer la mémoire des nôtres emportés par cette folie meurtrière des hommes, on se doit de témoigner : dire les faits et nommer le drame, refuser et combattre la banalisation de ce crime, se battre pour qu’enfin justice soit rendue. Les veuves, veufs, orphelins pourront enfin faire le deuil des leurs dans la dignité.

Trente sept ans après, les faits sont toujours niés, la vérité étriquée à travers une forme de banalisation qui interdit toujours aux veuves, orphelins et survivants le droit de faire le deuil, d’honorer la mémoire des leurs.

C’est ainsi qu’on parle – encore- de ce génocide en terme d’événement ou de “désastre naturel”, - “ikiza”- .

Oui, ce génocide contre les Bahutu du Burundi est un désastre. Il s’agit d’un désastre que le pouvoir de Michel Micombero a créé. Parce que le génocide, rappelons-le, est un crime d’Etat et que ce genre de crime est commis de sang froid, sur un ordre donné délibérément par les détenteurs d’un pouvoir politique despotique . Point alors n’est besoin de nommer les faits, les rappeler et dire qu’en 1972 et durant les années antérieures, le Burundi est sous un régime dictatorial avec un Parti-Etat, l’UPRONA, caractérisé par une confusion totale entre le pouvoir politique et le parti.

Le despotisme, rappelons-le, est à son apogée à la veille de 1972. D’une part, la purification ethnique au sein du pouvoir opérée dès le lendemain de l’indépendance a atteint son paroxysme en 1972. Le pouvoir est exclusivement aux mains de l’élite Tutsi, avec une dominance Hima, sous clan tutsi avec un capitaine à la tête, Michel Micombero. Les quelques éléments hutus au sein de l’armée ne font pas le poids. Le contrôle des médias, celui de la diplomatie est assuré par des hommes du pouvoir. Il n’est pas inintéressant de rappeler qu’une partie de l’élite, majoritairement hutu, dont des élus, avait été massacrée en 1965. D’autres cadres du pays, hauts officiers de l’armée et cadres civils, exclusivement hutu, avaient été aussi exécutés en 1969 après une parodie de justice dont personne ne saurait dire actuellement où sont gardés les procès verbaux des jugements y relatifs .

Il n’est pas superflu, encore moins intéressant de rappeler que nous sommes dans un contexte très particulier où la guerre froide bat son plein. Les puissances, garants d’un certain ordre mondial, s’intéressent peu à ce qui se passe au Burundi et donc, l’outil de propagande n’a pas de difficultés à se déployer et à produire les faits escomptés : désabuser l’opinion internationale.

Parallèlement, le Burundi compte une grande masse populaire non scolarisée et faiblement politisée, un aspect qui aura son importance dans la manipulation de l’information à l’intérieur du pays.

Le 28 avril 1972, la veille de la date fatidique, le chef de l’Etat a dissout son gouvernement. Il est désormais le seul maître à bord avec ses lieutenants et idéologues. Dans la foulée, le monde apprendra que des assaillants ont attaqué des populations Tutsi dans Rumonge, le sud du pays et comme un effet de boule de neige, c’est l’hécatombe dans tout le pays.

Dès le 29 avril 1972 le Burundi sombrera dans l’horreur. La chasse à l’homme se mettra en action. A base des listes pré-établies, des étudiants des écoles secondaires et de l’Université seront arrêtés et exécutés dans la foulée. A travers le pays et dans les administrations, hommes, femmes, enfants, commerçants et de simples paysans, fonctionnaires de l’état, militaires, homme et femme de l’église seront arrêtés, torturés et exécutés, parfois enterrés vivant dans des fosses communes par la seule faute d’être nés Hutu.

Cela s’est passé comme ça à Bujumbura et dans tout le reste du pays. Des hommes ont tué leurs voisins de la colline. Des militaires ont tué leurs compagnons d’armes. Des élèves ont livré et tué leurs camarades d’école. Des femmes - qui donnent la vie-, ont donné la mort et parfois en livrant au bourreau leurs maris - les êtres censés être chers pour elle- …Ainsi des citoyens ordinaires de ce pays, le Burundi, sont devenus pour la circonstance, les bourreaux de ” leurs semblables”…

Outré par l’ampleur de ce génocide, le chanoine Piccard, de retour du Burundi, s’adressera ainsi au président du Burundi : Monsieur le président, “… Vous êtes en train de stériliser une race et, à travers elle, tout un peuple. Seuls, les “purs” (c’est-à-dire quelques-uns des Batutsi) ont le droit de survivre et de régner. ” .

Comment les idéologues de ce crime ont-ils fait pour embrigader une grande partie du peuple burundais dans l’engrenage du crime ? Il faut d’abord comprendre que le génocide est un processus et une construction, certes macabres. C’est toujours l’œuvre des intellectuels. C’est une entreprise -imaginaire- de prévention de la violence des autres contre sa propre intégrité, ce que le pouvoir en place au Burundi dans les années 1972 a appelé “le péril Hutu”.

De ce peuple, jadis, dansait la joie dans l’existence, les idéologues du mal sont parvenues à les catégoriser et à les définir en « Nous, les Tutsi » , qui doit se protéger et en « Eux, les Hutu », un ennemi à combattre et à éliminer.

Cette construction et mise en scène macabre d’un ennemi imaginaire sera l’œuvre des intellectuels et penseurs du régime du capitaine Micombero. Des cadres hutu essayeront, en vain, d’alerter l’opinion sur le drame qui se préparait. Dans ses tentatives de stopper l’engrenage du crime, devenu quasi inévitable au vu des agissements des idéologues de ce génocide, le Commandant Martin Ndayahoze, Hutu, Ministre de l’information alertera ainsi le président Michel Micombero. “…Face au principe tutsi d’autodéfense, les Hutu trouvent que les Tutsi ont inventé des thèses du “péril hutu” et de la “lutte pour la survie” pour créer des occasions de les torturer et de prolonger ou perpétuer leur domination. “

Il aura également le courage de désigner le chef des idéologues à savoir Simbananiye Arthemon, Ministre des affaires étrangères du Burundi au moment du génocide, de créer et de renforcer les antagonismes sociaux au sein d’un peuple, qui au départ n’aspirent qu’à vivre en paix.

Dès la nuit du 29 avril et les jours qui ont suivi, le pouvoir a déployé tout ce qu’il disposait comme outil de propagande et d’appel au meurtre. Face à une partie de la population suffisamment conditionnée à la cause des idéologues du crime, le passage à l’acte se fera sans remord et ce, d’autant plus que, l’ “Autre, le Hutu” à détruire est devenu absolument différent. Il est représenté comme totalement ennemi, n’ayant plus rien d’humain, diabolisé, animalisé et réduit à une simple chose.

A travers la radio dite de la révolution, média devenu pour la circonstance outils de propagande du génocide, du hutu, on lui ôtera de ce qui rend humain.

Il sera déshumanisé. C’est ainsi qu’il- le Hutu- sera désigné comme quelqu’un de “Inyankaburundi/ ennemi de la nation”, “Muleliste, homme de petite taille, laid, drogué, qui tue sans scrupule”, ” Umumenja/complice du regicide”, “la holde au service des impérialistes” etc…

Quoi de plus rationnel pour se débarrasser de ce genre de chose, qui hier étaient des humains ? Voilà comment cette violence a été canalisée, orientée et construit contre les Bahutu et a pris très rapidement la forme d’une action collective, que l’État du Burundi - avec tout ce qu’il avait comme outil de propagande et par la mobilisation de ses agents- a impulsée.

Le journal “Le monde” relatera ainsi l’état de la situation : “… Excités par la Voix de la Révolution, qui encourage « les forces vives de la nation à débusquer les ennemis du peuple », les Tutsis, surtout les membres du parti Uprona, dénoncent tous les Hutus qu’ils connaissent, collègues de travail, subordonnés, supérieurs, voisins, condisciples..”.

“…L’ENS a perdu soixante élèves (tous Hutu), l’UOB cent étudiants (tous Hutu). Le massacre continue. Par camions entiers on charroie, nuit et jour, des cadavres. On arrête tous les « suspects ». On les oblige à se dévêtir. On les fait coucher à plat ventre, les mains derrière la nuque. On les cogne à coups de crosse, de bâton, de pierres. On les torture. Puis on les transperce à la baïonnette. Les bulldozers font le reste. Sans parler des innombrables règlements de comptes ! Dans les écoles, les élèves tutsi assassinent leurs camarades à coup de pierres, de machette, de bâton…

La J.R.R., constituée en groupes d’autodéfense, « ratisse » les collines, tue les gens, incendie les fermes…”

Y’a-t-il un crime sans criminels/ un génocide sans génocidaires ?

Trente sept ans après, mon constat est toujours amer.

Pour conclure mon propos, je m’autorise de sortir de l’anonymat ne fut-ce que ces quelques noms, parmi les centaines de milliers.

Ntikajahato Grégoire et Kinyarugunda étaient mes voisins sur cette colline de Budagari. Ils ne savaient ni lire ni écrire. Un jour du mois de mai, Pontien, l’administrateur de la commune Muramvya les a convoqués. Nous les avions plus revus.

André de la même colline, fils de Nzigo avait étudié à l’ETS. Il a été tué, un jour du mois de mai 1972. Fabien, mon oncle, lieutenant dans la gendarmerie est parti au travail. Il n’est jamais revenu. Léopold, le frère à ma mère, ne savait ni lire, ni écrire. Il est disparu gratuitement, un jour du mois de mai 1972. Le mari de Renata, ma tante, et ses deux enfants, ont été tués, un jour du mois de mai 1972.

Pontien, de Nyagisozi, aimait dormir chez nous quand la rivière Mucece, l’empêchait de rentrer. Etudiant à l’Athénée de Bujumbura, il a été embarqué dans un camion militaire avec des centaines d’autres étudiants. Nous ne l’avons jamais revu.

Evariste Gahungu, frère de Gashaza Alfred, travaillait à la Brasserie. Arrêté et conduit dans un camp militaire. Il y a été tué.

Sylvana Ndayambaje, tante d’Alfred travaillait au ministère des travaux publics. Elle a subi le même sort que son neveu Evariste. Gatwa Daniel, le papa à Jacqueline, a été assassiné un jour du mois de mai 1972.

Yahiba, ce commerçant de Muramvya, Louis, ce policier, Siro et son frère de Saga (commune Mbuye), Rwenda ce pauvre paysan, Emmanuel, cet enseignant de l’Ecole primaire officiel à Muramvya et beaucoup d’autres, sont stockés dans des fosses communes à Rwasazi, tout près de la prison du même nom, où ils ont transité, avant d’être tués.

Nestor Ntirandekura de Buhangura, était militaire, tout comme le fils de Rwena de Murama. Ils ont été tués par leurs compagnons d’armes. Je pense aussi à ce papa de B.B -de ses initiales- parce qu’il l’a souhaité ainsi. Il repose quelque part sous la terre de Saswe à Kibumbu, parce que à Saswe, l’hécatombe a eu lieu.

Et puis, il y a Michel Kayoya et ces dizaines d’autres religieux et religieuses et bien d’autres anonymes.

Non, Mesdames et Messieurs, ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient des Bahutu. Ils portaient un nom, une identité parce que fils et filles de cette nation.

Ils n’étaient pas “Mulelistes/ Ba Mulele”

Ils n’étaient “Abamenja/ coupable du régicide”

Ils n’étaient pas des “Ennemis de la Nation/Abansi b’igihugu”

Ils n’étaient pas “Twa Mujeli/ Ces petits bestioles”

Ils l’ont été, parce qu’il fallait les déshumaniser pour les rendre des choses. Ils ont été victimes d’un génocide.

Pasteur Nshimirimana

Le 29 avril 2009.

 

 

 

 

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00:38 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations, Pasteur Shimirimana, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/07/2011

Afin que nul n'oublie...Montréal,le 29 avril 1999

Communauté Burundaise du Canada

Journée du souvenir du génocide

des Hutu du Burundi commis par

l’armée tutsi en avril 1972

 Afin que nul n’oublie...

 Montréal, le 29 avril 1999


"Nés à l'époque précoloniale, entretenus à l'époque allemande jusqu'en 1918, et belge de 1918 à 1962, les antagonismes tribaux qui dévastent la République du Burundi expliquent le génocide dont est victime l'ethnie hutu et dont on ne peut exactement dire ni quand ni comment il prendra fin". (Le Monde, 1er juin 1972).


 

 

Table des Matières

Sommaire..............................................................................................................5

I. Concept de Génocide..........................................................................................6

II. Planification du génocide contre les Hutu...........................................................7

III. Les faits...........................................................................................................8

IV. Indifférence de la communauté internationale...................................................10

V. Recommandations............................................................................................11

Quelques photos des principaux auteurs du génocide de 1972................................12

Annexes: - Coupures de Journaux.........................................................................13

 


Sommaire

Le 29 avril 1972 fut l’un des jours les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Ce fut le début du génocide contre les Hutu par l’armée tutsi du Burundi consacrant l’aboutissement d’un plan dit "Plan Simbananiye" élaboré en 1967 sous le régime dictatorial du colonel Michel Micombero (1966-76). Ce plan diabolique visait à amener les deux ethnies (Hutu: 85% et Tutsi: 15%) à égalité numérique. Un plan tristement célèbre qui, malheureusement, continue son petit bout de chemin!

Les témoignages les plus accablants ont été rapportés par les média étrangers. Dans "Le Devoir" du Vendredi, 26 mai 1972, on pouvait lire ceci: " En fait, selon l’envoyé spécial de la radio flamande, un plan de liquidation systématique des Hutus a été appliqué. L’armée et la sûreté aidées par les jeunesses révolutionnaires Rwagasore (JRR) ont d’abord capturé des fonctionnaires de rang élevé, puis subalterne, des comptables d’entreprises, des universitaires, des étudiants d’écoles normales, a-t-il rapporté. Dans cette sinistre hiérarchie de la liquidation, ils en étaient la semaine dernière à venir enlever dans leurs écoles techniques des élèves de 14 à 17 ans, et commençaient à s’en prendre aux femmes et aux jeunes filles, a-t-il ajouté. Il y a une huitaine de jours les estimations les plus sérieuses du nombre de victimes du génocide allaient de cinquante à cent mille personnes, mais depuis, le massacre s’est poursuivi ". Le bilan de cette tragédie s’avéra très lourd: entre 200 000 et 300 000 civils hutu furent massacrés et 200 000 autres exilés dans les pays voisins, en l’espace de trois mois.

Les rescapés du génocide dispersés à travers le monde en sont toujours à se demander comment une telle tragédie ait pu se dérouler sans la moindre attention de la communauté internationale. Pourtant, les faits brillaient par leur limpidité et tous les media s’accordaient pour dire que ce fut l’un des génocides les plus soigneusement planifiés de notre temps. Sous le thème: afin que nul n’oublie, ce document reprend certains des témoignages recueillis par les média.

 

I. Concept de génocide

Même si le terme " génocide " est un néologisme relativement récent introduit dans le lexique en 1944 par le professeur et juriste polonais Raphael Lemkin, l’odieux crime est vieux et constitue, de l’avis unanime, la plus grave violation des droits de l’homme qu’il soit possible de commettre. Cependant, c’est seulement au milieu du 20ième siècle, après le génocide Nazis contre les juifs, que la communauté internationale a souligné, à travers la convention des Nations Unies du 9 décembre 1948, le caractère distinctif de cet horrible crime et s’est engagé à tout mettre en œuvre pour le réprimer. D’après l’article II de cette convention "  le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel: a) Meurtre de membres du groupe; b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe; c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle; d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe; e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un groupe ".

Plusieurs experts sont d’accord que c’est surtout l’intention de détruire un groupe déterminé, traduite par l’exécution systématique d’un plan préétabli, qui donne un caractère spécial au crime de génocide. Ainsi, la version révisée et mise à jour de l’Étude sur la question de la prévention et la répression du crime de génocide établie par M.B. Whitaker (1985) précise que "c’est l’intention de détruire en tout ou en partie un groupe déterminé qui fait que les crimes de masse contre l’humanité constituent le crime spécial du génocide " . De même, A.Toynbee (1969) relève que " ce crime est commis de sang froid, sur un ordre donné délibérément par les détenteurs d’un pouvoir politique despote et que ses auteurs emploient toutes les ressources de la technologie et de l’organisation actuelles pour exécuter complètement et systématiquement leurs plans meurtriers ". Comme l’affirme la version révisée de l’Étude Whitaker (1985) ci-haut citée, les horribles crimes qui ont été commis en 1972 sur les Hutu du Burundi par le régime tutsi de Michel Micombero mais dont, malheureusement, les auteurs n’ont jamais été poursuivis, correspondent parfaitement à cette description et constituent un des cas de génocides du 20ième siècle.

II. Planification du Génocide des Hutu burundais

Plusieurs affirmations soutiennent l’hypothèse d’un génocide planifié de longue date:

Après trois ans de tensions marqués par des emprisonnements et des assassinats, on en arrivera à l’effroyable génocide de 1972 connu par les Hutus sous le nom de "Plan Simbananiye ..." (La Cité, 25-31 août 1988).

À propos de ce plan, Mme Céline Cossette écrit: " Selon nos sources, la tuerie aurait fait 200 000 morts et constituerait l’horrible aboutissement d’un plan conçu par un ministre du colonel Micombero, M. Artémon Simbananiye, que l’on retrouve à chaque étape de la répression contre les Hutu. Un plan diabolique, échafaudé en juillet 1967, visant à amener les deux ethnies (Tutsi 15% et Hutu 85%) à égalité.

Voici maintenant quelques lignes explicatives sur l’esprit de ce plan:

  • Accepter de sacrifier quelques membres tutsi pour déclencher un génocide hutu.
  • Faire en sorte que les étrangers ne découvrent pas leur action.
  • Supprimer tous ceux qui pourraient dévoiler la réalité: Ministres, prêtres, étudiants, fonctionnaires, commerçants...etc, toute personne suffisamment ouverte pour causer préjudice aux Tutsi.
  • Informer la population, l’intoxiquer, l’imprégner d’une optique aberrante, l’endoctriner...la rendre totalement aveugle.
  • Ne jamais procéder aux arrestations en même temps: prendre de petits groupes, laisser un peu de repos pour donner l’impression que le calme est revenu et que le la paix est retrouvée.
  • Continuer de fonctionner normalement dans le pays: l’enseignement doit continuer, les travaux (constructions de routes etc.) les cultures, les récoltes doivent se poursuivre normalement. Les familles éprouvées ne peuvent montrer ni mécontentement, ni tristesse.
  • Créer des conseils de guerre à Bujumbura, Gitega, Ngozi et Bururi, faire semblant de juger les inculpés et profiter du couvre-feu et de la nuit pour les fusiller et les jeter dans les fosses communes.
  • Organiser les masses à massacrer les leurs. Dans l’ampleur des massacres, jeter la poudre aux yeux, mettre en prison ou tuer certains des leurs, soi-disant pour mater ceux qui se livrent à arrêter et à assassiner les innocents ". (Le Devoir, mardi 3 octobre 1972).

III. Les Faits

Le génocide des Hutu du Burundi a été exécuté avec une extrême minutie comme en témoigne les quelques extraits de la presse internationale ci-après :

" Simbananiye qui, depuis des mois, avait fait ficher (avec nom, adresse et résidence de rechange) la plupart des Hutu lettrés (étudiants, élèves des écoles, missionnaires, fonctionnaires, prêtres, infirmiers, moniteurs, etc.), déclenche son plan " sud-africain ": à l’université de Bujumbura, des commandos de tueurs tutsi sortent des dortoirs tous les étudiants hutu et - sous les yeux de professeurs étrangers (dont quatre Suisses) - les exécutents dans la cour. Même scénario dans la plupart des écoles, missions et hôpitaux de l’intérieur. En quelques semaines, le peuple hutu est décapité ". (Jeune Afrique No. 656, 4 août 1973).

" In mid-May there was a body of evidence that Tutsi leaders were arresting and executing (all without trial) Hutu intellectuals, teachers, and secondary-school students. We feared that few, if any, educated professionals among the Hutus would survive.

In my report to the State Department on May 10, I indicated for the first time that the embassy felt the period of the civil strife was cleary past and the actions now were approaching selective genocide. This opinion was shared by most diplomats ". [(T.P. Melady 1974, US Ambassador to Burundi, November 1969 to June 1972. Burundi: The Tragic Years. Orbis Books, Maryknoll, N.Y.].

" D’après le Père Boon, prêtre belge, professeur à l’Université de Bujumbura durant les tragiques événements de mai dernier, on peut parler de " génocide " sélectif. 150 000 à 200 000 personnes sont mortes, parmi lesquelles toute l’élite Hutu (ministres, fonctionnaires, étudiants) et la jeunesse Hutu se voit refuser l’accès aux écoles ". (Le Peuple, 29 novembre 1972).

" Quant aux méthodes d’extermination employées par les militaires, la police et autres participants au génocide, elles sont selon les assistants et missionnaires qui en sont témoins, en tous points aussi horribles que les méthodes employées par les nazis dans la persécution juive en Allemagne. C’est ainsi, disent nos correspondants, qu’on casse les membres des victimes pour les faire tomber puis on les achève en les écrasant sous les roues de camions ou encore on les parque dans des camions pour les y tuer par un système d’électrodes avant d’aller les enfouir dans des charniers. Ce ne sont là que des exemples, entre autres, cité par nos informateurs ". (La Cité, 2 août 1972).

"They are trying to annihilate all the Hutu intellectuals," a missionary who had just come out of Burundi reported, adding, "Any Hutu who can write his name is considered an intellectual and a threat to the Government."

Refugees reported that at Gitega, in the center of the country, an average of 400 peaople were killed daily by beatings and shootings.

A foreign doctor said that Hutus were being herded into prisons with as many as 16 persons crushed into cells with space for two. "They were given some food at first," he said, "but now they’re dropping dead because they’re getting nothing, not even air." (The New York Times, Saturday, June 3, 1972).

"It was barbaric, unbelievably inhuman," said a foreign resident who had seen a man clubbed to death in front of the Bujumbura post office by a gang of Revolutionary Youth. "They picked up almost all the Hutu intellectuals above secondary school level," a Tutsi professor said.

The university here was severely affected. Students were seen assaulting Hutus in the university grounds, beating them to death with rocks and clubs. In the beginning, soldiers came into the lecture halls threw them into trucks and took them away.

In the first week of repression at Bujumbura, witnesses said, Hutus were piled up in trucks and taken off for burial at a mass grave at the airport. "I used to see the trucks almost every evening at around 9, after the curfew, going down Avenue Lumumba in front of the cathedral and sometimes I could hear people screaming inside", one resident said. (The New York Times, Sunday, June 11, 1972).

 

IV. Indifférence de la communauté internationale

Malgré que la terrible réalité du génocide des Hutu qui était en cours était très bien connue comme en témoignent les déclarations du premier ministre belge M. Eyskens selon lesquelles "le gouvernement avait pris connaissance d’informations complémentaires indiquant que le Burundi n’est pas confronté avec une lutte tribale mais un véritable génocide "(La Cité 21-22 mai 1972), la communauté internationale a brillé par son incapacité à défendre le principe de " Never again " qu’elle s’était fixé après l’holocauste juif de la deuxième guerre mondiale.

Certaines voix se sont élevées pour exprimer leur indignation, mais elles n’ont pas pu faire sortir les gouvernements et les Nations Unis de leur mutisme, ni pendant, ni après le génocide. A titre illustratif, le sénateur américain Edward Kennedy a jugé la situation inacceptable et a déclaré : " Il est désolant de voir qu’après plusieurs semaines de carnage au Burundi, il ne semble toujours pas y avoir de manifestations sérieuses d’inquiétude de la part de certains gouvernements, y compris le nôtre "(La Cité 21-22 mai 1972). De même, le coopérant canadien Mark Dunphy a exprimé sa révolte en ces termes : " les petits nègres du Burundi meurent comme des mouches en hiver, et nous on s’en fou" (Le Devoir du 25 juillet 1972).

Concernant les Nations Unies, le secrétaire général Kurt Waldheim s’est contenté d’exprimer sa " vive inquiétude du point de vue humanitaire ", mais à l’ONU l’on a pas manqué de justifier sa non assistance au peuple hutu en danger d’extermination en prétextant que " légalement, le secrétaire générale des Nations Unies ne peut aller plus loin dans ses admonestations et ses avertissements car les massacres du Burundi sont une affaire intérieure relevant de la souveraineté de ce pays " (Le Devoir du 2 juin 1972). Jusqu’à présent, malgré les faits relatés par les survivants de ce premier génocide dans la région des Grands Lacs Africains, la communauté internationale n’a jamais cherché à lever le voile sur cette tragédie, et personne de ceux qui ont commis ce génocide n’a été inquiété. Pourtant: " un rapport a été établi avec précision sur l’ensemble des massacres qui se déroulent depuis avril 1972 par la "Carnegie endowment for international peace de New York" (et qui d’ailleurs comporte de vifs reproches à l’adresse du "State department" américain pour sa passiveté devant des événéments bien connus de ses spécialistes des affaires africaines) ". Jeune Afrique No. 656, 4 août 1972.

V. Recommandations

Vu les multiples témoignages sur le génocide perpétré en 1972 contre les Hutu du Burundi par l’armée tutsi du dictateur Michel Micombero ;

Vu la convention du 9 décembre 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide qui stipule que " la répression du crime de génocide est une affaire d’intérêt international " et " pour lequel les auteurs principaux et les complices, qu’ils soient des personnes privées, des fonctionnaires ou des hommes d’États, doivent être punis ";

Vu la convention du 26 novembre 1968 sur l’imprescribilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, les rescapés du génocide recommandent :

que le génocide soit reconnu par l’Organisation des Nations Unies;

qu’il y ait une enquête internationale pour établir les responsabilités;

que tous les responsables soient traduits devant un tribunal pénal international.

 

Ce document a été préparé en collaboration avec le Conseil pour la Paix dans la région des Grands Lacs Africains (CPRGLA), Montréal, Québec.

 


 

23:48 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/07/2011

Maudits soient les yeux fermés

Mot de circonstance prononcé à l'occasion de la 34  ème commémoration du génocide contre les Hutu du Burundi, le 29 avril 2006,

en l'église Saint Antoine de Padoue,

Rue d'Artois, 17 à 1000 Bruxelles


34 ans après le génocide contre les Hutu de 1972, nous les Barundi célébrons encore ce triste anniversaire dans le silence le plus total, loin des caméras, des télévisions, des journaux parlés et écrits.

Aucun témoin extérieur à la communauté ne pourra raconter les peines, l'amertume et les frustrations de ces millions de personnes qui souffrent en silence, presque résignés.
C'est que comme l'écrivait un auteur, même dans la mort les hommes sont inégaux. Triste réalité au moment où la Communauté internationale crie urbi et orbi à l'égalité des humains et des peuples.
Pour reprendre le constat de Martin Luther King, «Je n'ai pas peur de la méchanceté des méchants, mais du silence des gens honnêtes». Ce constat d'un militant de la Non violence active en rappelle un autre également d'un membre de la Non Violence Active : Mahatma
Gandhi. Celui-ci n'a-t-il pas écrit : «La violence est pire que la non violence certes mais la lâcheté est pire que la violence».


DES VICTIMES OUBLIEES
A constater donc que 34 ans après le génocide de 1972, les Barundi n'ont toujours pas décidé de rendre mémoire de manière visible aux victimes de cette folie meurtrière. Voilà qui fait peur et en tout cas pose problème.


Pour rappel, le Professeur René Lemarchand écrivait en 1974 à propos de ce génocide :
«L'histoire n'enregistre guère d'équivalent à l'hécatombe de vies humaines qui ensanglanta le Burundi en 1972 (....). Autant que par le chiffre des victimes (les estimations varient entre 80 et 100.000 morts) on reste confondu par l'indifférence, pour ne rien dire l'incompréhension, de l'opinion publique devant les dimensions du massacre.
Environ 3,5% de la population totale du pays (3,5 millions) furent "nettoyée' en l'espace de quelques semaines, ce qui, en termes comparatifs, signifierait une perte de près de deux millions de personnes pour la France et de 350.000 pour la Belgique.

Parler d'un "génocide sélectif" pour qualifier une violence politique d'une telle ampleur, c'est à peine exagérer la réalité. (...).

Ce qui fait le plus mal, c'est que les morts qui retiennent notre attention aujourd'hui ne sont pas n'importe quels morts, ni les morts en général. Il s'agit de nos papas, de nos mamans, de nos frères, de nos soeurs, de nos beaux frères et belles soeurs, de nos fiancée (e) s, de nos cousins et cousines, de nos oncles et de nos tantes, de nos ami (e) s, de nos connaissances, de nos voisins et voisines, nos proches. Notre douleur était tellement grande que nous en arrivions à oublier la menace qui pesait sur nous et que nous aurions voulu rejoindre les
disparus dans l'au-delà surtout que nous ne pouvions même pas les pleurer et faire le deuil.


Tous ces morts nous hantent encore. Ils ont fait que quelque chose a été inéluctablement cassée en nous. Aujourd'hui encore, beaucoup d'entre nous sommes comme des morts vivants

Professeur René Lemarchand, «Génocide sélectif au Burundi », in Minority Rights Group, Rapport N° 20,Juillet 1974

puisque la Communauté internationale nous dénie toujours le droit de mettre un visage sur ces disparus en reconnaissant le génocide qui les a emportés.


Certes depuis quelques temps, des Barundi ont osé sortir du traumatisme et écrire l'histoire de ce drame en bravant une opinion internationale hostile ou à tout le moins indifférente à notre
douleur et à notre souffrance. Que tous ceux et toutes celles qui participent à cette refondation de la mémoire en soient remerciés et encouragés.
Quant aux autres, à la majorité silencieuse que nous sommes, nous continuons à nous encourager et à nous dire : «Maudits soient les yeux fermés»

00:47 Écrit par victor ntacorigira dans commémorations | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |