18/08/2011

Le silence est la première forme de la contre histoire

Le génocide de 1972 au Burundi : Les silences de l’Histoire
(Burundi Réalités 29/04/2007)


Il y a 30 ans, presque jour pour jour, le Burundi sombrait dans l’abîme  dans l’indicible d’une horreur génocidaire qui allait se répéter à une échelle encore plus dévastatrice au Rwanda, 22 ans plus tard. D’avril à juin 1972 de 100 000 à 200 000 Hutu tombèrent sous les coups de l’armée et des Jeunesses révolutionnaires rwagasore, l’une et l’autre dominées par des éléments Tutsi. Que ces massacres aient été précipités par une insurrection hutu, localisée dans le sud du pays, ne justifie en rien l’extraordinaire brutalité de la répression. Que le génocide de 1972 ait été pratiquement occulté par celui de 1994 est non moins justifiable. Dans un cas comme dans l’autre le meurtre de masse porte tous les signes du génocide : le ciblage ethnique des victimes, l’intentionnalité exterminatrice des bourreaux et l’ampleur des massacres.

Plusieurs questions nous interpellent : pourquoi cette conspiration du silence qui encore aujourd’hui jette le voile sur les atrocités commises en 1972 ? En quoi les deux génocides, celui de 1972 et de 1994, partagent-ils des traits communs ? En quoi l’un diffère-t-il de l’autre ? Quelle est la pertinence de 1972 pour comprendre 1994 ? Et tout d’abord, pourquoi est-il impératif de combler cette lacune de la mémoire ?

Les lacunes de la mémoire

‚ Commémoration “ est indissociable de ‚ mémoire “. On se remémore certains événements pour les commémorer. Or la mémoire est sujette à de multiples défaillances, delibérées ou accidentelles, surtout lorsqu’il s’agit d’une mémoire collective ; sa géométrie est variable suivant qu’elle s’articule à un groupe ou à un autre ; elle met au jour des discordances par rapport à l’histoire. Mon propos est d’essayer de réconcilier mémoire et histoire. Alors que ce trentième anniversaire nous ramène brutalement aux sanglants événements de 1972, rien n’est plus difficile que de leur restituer leur historicité, tant le présent  celui de 1993 au Burundi et de 1994 au Rwanda  nous prive des points de repère nécessaires au travail de la conscience.

L’intention, ici, n’est pas de raviver les haines, de remettre à vif les blessures de l’histoire, mais d’aider à les repenser pour mieux les panser. Devant la symétrie de l’horreur qui a frappé les Hutu au Burundi et les Tutsi au Rwanda on ne peut que souligner l’impérieuse nécessité d’un devoir de mémoire, la nécessité de combler la brèche qui sépare le passé de l’avenir.

Si pénible soit-il de l’évoquer, l’événement doit être reconnu. Car s’il est vrai que le silence est la première forme de la contre-histoire (Ferro 1985 : 71), c’est aussi la source première des haines que nourrit la complicité de l’oubli avec le pouvoir.

Reconnaître l’événement c’est aussi admettre sa complexité. C’est le libérer des vérités à sens unique (et inique). Le génocide de 1972 est certes le génocide des Hutu par des éléments tutsi. Mais comment ignorer les centaines, peut-être les milliers de Tutsi massacrés par les insurgés ? Et comment ne pas mettre cette insurrection dans le contexte des répressions qui se sont abattues sur les élites hutu en 1965 et 1969, et de la politique d’exclusion plus ou moins systématique pratiquée par le gouvernement du Président Micombero ? La responsabilité des Tutsi dans ces tristes événements est évidemment loin d’être partagée par toute l’ethnie tutsi. Tout aussi arbitraire et injuste serait de faire porter le poids des massacres sur tout le groupe Tutsi-Hima, même si la majorité des exactions fut commise par des Hima de la province de Bururi. C’est peu dire que l’amalgame ethnique va à l’encontre des faits ; il voue à l’échec tout effort de réconciliation.

La recherche de la vérité est d’autant plus compliquée que de nombreuses zones d’ombre entourent les circonstances des massacres. Nous ne savons pratiquement rien de l’identité des leaders de la rébellion, de leurs bases sociales, du nombre des insurgés, de la participation congolaise, soitdisant
‚ muleliste “, à la rébellion. En dehors d’un ordre de grandeur approximatif, le nombre des victimes de la rébellion est aussi difficile à préciser que celui des victimes de la répression. Notons cependant que le chiffre de 25 000 rebelles, avancé par les autorités du Burundi, surpasse de beaucoup les estimations les plus fiables, qui ne dépassent pas 4 000. En ce qui concerne les victimes tutsi, les estimations varient entre 3 et 5 000, alors que la répression entraîne la mort d’au moins 100 000 Hutu et certains, comme Boniface Kiraranganiya, un Tutsi, disent 300 000 (Kiraranganiya 1985 : 79 ; Nsanze 1998 : 157).

Les blessures de l’Histoire

Un examen détaillé de la toile de fond historique sur laquelle se déroule le drame nous entraînerait trop loin. L’histoire du Burundi ne commence pas en 1972, pas plus que celle du Rwanda en 1994. Nous nous sommes efforcés, dans plusieurs travaux parus en anglais, de débroussailler les conflits qui suivirent l’indépendance en 1962, et qui opposèrent non seulement les élites hutu et tutsi mais certains Tutsi-Hima aux Tutsi-Banyaruguru, ces derniers accompagnés de multiples intrigues, et donnant lieu, en 1971, à un procès politique visant un certain nombre de Banyaruguru suspectés de fomenter un complot monarchique (Lemarchand 1995 : 76-106 ; Lemarchand & Martin 1973 ; Nsanze 1998 : 111-175 ; Ntibantuganya 1999). Ces déblayages préliminaires sont loin d’avoir épuisé le champ de la recherche. Sur un point cependant je tiens à préciser que rien n’autorise à souscrire à l’hypothèse émise par certains analystes suivant laquelle les événements de 1972, comme ceux de 1965, auraient été le produit d’une manipulation du pouvoir ayant pour objet de provoquer une insurrection des élites hutu pour mieux les exterminer. Ce qui n’exclut pas la possibilité que le gouvernement, en 1972, ait eu vent d’une insurrection avant que celle-ci n’éclate, et ait attendu le moment propice pour ‚ frapper fort “. Plus crédible est l’information fournie par B. F. Kiraranganiya (1985 : 77-78) : selon lui le ‚ cerveau “ de la rébellion serait un groupe de trois étudiants de l’Université officielle de Bujumbura (Albert Butoyi, D. Ndabiruye et celui qu’il décrit comme ‚ leur chef d’équipe “, Celius Mpasha), probablement affiliés au Parti du peuple burundais (PPB) et qui auraient pris la fuite en 1969 à la suite des épurations qui frappèrent les élites hutu. Ils furent rejoints par un quatrième larron,Ezechias Biyolero, ‚ un grand ami de longue date “, ‚ qui militait avec nous dans le groupe Monrovia “, et récemment sorti de la prison ‚ où il pourrissait depuis longtemps “ (ibid.).

Ce qui est certain c’est que depuis le 19 octobre 1965, date qui marque l’échec du coup de force organisé par un groupe de gendarmes et de militaires hutu contre la monarchie, les relations entre élites hutu et tutsi n’avaient cessé de se détériorer. Déjà en septembre 1967, le correspondant du journal belge Le Soir1 décrivait en termes prophétiques le climat de tension qui régnait à Bujumbura :‚ Face à la division des Tutsi au pouvoir, perdus dans leurs multiples intrigues, le monde des Hutu a recommencé de tenter un redressement. Des cases de Tutsi, trois ou quatre aux environs de Bujumbura, davantage à l’intérieur, ont été incendiées. Des ministres hutu ont été arrêtés, mais quelque chose est à nouveau en marche chez les Hutu. Les surprises pourraient bientôt être de dimensions inquiétantes. Faut il n conclure que le pays court droit à une épreuve de force aussi bien raciale (sic)que politique ? C’est hasardeux ; les Hutu manquent de chefs, les Tutsi gardant une très grande influence, et gardant l’armée de leur coté. Mais la chose est dans l’air.On peut dès lors s’attendre à de sérieux soubresauts prochainement, sinon à une insurrection plus ou moins généralisée. “

Dans ses grandes lignes, le drame de 1972 peut se résumer de la façon suivante. L’insurrection éclate le 29 avril, dans les régions de Minago,Vyanda, Nyanza Lac et de Rumonge, lorsque des groupes rebelles, dont certains ont, semble-t-il, suivi un entraînement en Tanzanie, attaquent et tuent à la machette des douzaines de civils tutsi. Les tueries se poursuivent dans tout le sud du pays, accompagnées d’atrocités qui ne sont pas sans rappeler celles du Rwanda de 1994 : ‚ Ils ont tué femmes et enfants “,‚ éventré et coupé en morceaux des femmes enceintes, torturé avant de tuer. Leurs hommes, drogués et enragés, ont attaqué des innocents, dont mon propre cousin, Isidore Rwimo, qu’ils ont coupé en morceaux, comme l’un de mes neveux, le jeune commandant Venant Kashirahamwe “ (Kiraranganiya1985 : 78). A` Bururi, toutes les autorités civiles et militaires sont massacrées. Pendant quelques jours est proclamée, à Vyanda, une ‚ République de Martyazo “ et l’on dresse un drapeau vert barré de rouge. Comme le rapportent les médias, parmi les rebelles figurent des éléments congolais venus du Sud-Kivu, les fameux ‚ Mulélistes “. Si leur nombre est inconnu, on peut supposer que la solidarité qui les unit aux Hutu s’inscrit dans le‚ retournement “ des populations Banyamulenge lors de la rébellion de1964-1965, ceux-ci étant globalement assimilés aux Tutsi du Burundi (tout comme aujourd’hui certains Congolais les assimilent aux Tutsi du Rwanda)2. Le lendemain s’enclenche l’engrenage de la répression et aucune province n’y échappe. Appuyées par les Jeunesses révolutionnaires rwagasore (JRR)3, l’armée, la police et la gendarmerie se livrent à une chasse aux Hutu à travers tout le pays, tandis qu’à Gitega, Charles Ndizeye, le jeune Mwami déchu (également connu sous le nom de Ntare), tombé dans un piège tendu par Micombero, est sommairement exécuté, prévenant ainsi l’éventualité d’un ralliement hutu autour de lui4.

Orchestrée par le ministre de la Justice, Arthémon Simbananiye, la répression est particulièrement sanglante à Bururi où un millier de Tutsi ont été tués par les rebelles : environ 20 000 Hutu y sont massacrés par l’armée. A` Bujumbura, entre 5 000 et 10 000 Hutu sont sommairement exécutés,y compris tous les membres du gouvernement et les fonctionnaires des services publics d’origine Hutu. Selon un témoin, près de Mutumba l’armée intervient pendant un service religieux dirigé par un catéchiste et l’abattent sur place en même temps que quarante fidèles hutu5. A` l’école anglicane, près de Bururi, c’est le ‚ headmaster “, un réfugié rwandais d’origine tutsi qui, armé d’un revolver, ‚ supervise les arrestations de ses propres enseignants ainsi que d’autres Hutu “6. Commentaire de l’évêque de Bujumbura (voir note 6) : ‚ C’est en cassant quelques Sufs qu’on fait une parfaite omelette “. D’après le correspondant du journal Le Soir7, ‚ tout élément hutu un tant soit peu intellectuel est arrêté, battu, torturé, voire abattu surplace sans jugement [...]. Même les employés subalternes sont atteints parla répression : plantons, domestiques, ainsi que certains employés hutu de diverses sociétés privées “. Selon la même source : ‚ Des Hutu sont exécutés sur simple dénonciation, certains ont été fusillés en public par les forces de l’ordre [...]. Les gens arrêtés sont empilés dans des camions, couchés sur le ventre ; les soldats se tiennent debout sur eux, le doigt sur la détente ;plusieurs camions de cadavres venant du camp militaire ont été aperçus [...].Cette répression prend de plus en plus l’allure d’un véritable génocide de l’élite hutu. “ A` l’exception de ceux qui prirent la fuite vers le Rwanda, la Tanzanie et le Congo, pratiquement toutes les élites hutu furent annihilées,y compris la plupart des étudiants de l’université de Bujumbura, des écoles techniques, des athénées et des écoles normales. Parmi les exilés de marque qui échappèrent aux tueries figurent les noms de Melchior Ndadaye, Pontien Kalibwami, Richard Ndikumwami, et Sylvestre Ntibantuganya. Un document d’origine missionnaire dresse un très sombre bilan des pertes subies par les effectifs scolaires et universitaires jusqu’en juillet8. A`l’université de Bujumbura ‚ un tiers des étudiants a disparu, c’est-à-direenviron 250 sur 350. Une soixantaine est tuée soit après arrestations, soit dans les environs du campus par d’autres étudiants “. A` l’École normale de Ngagara on compte ‚ environ 40 &percnt de disparus sur 314 élèves “ ; à l’École normale supérieure de Bujumbura, ‚ 55 élèves sur 135 ont disparu “ ;à l’école technique de Kamenge-Bujumbura ‚ 170 élèves ont disparu sur un total de 415, une soixantaine de tués soit après arrestations, soit appréhendés après fuite. [...] Un jour on est venu arrêter 46 élèves, mais seulement26 étaient présents “ ; à l’Athénée de Bujumbura ‚ 40 &percnt ont disparu sur environ 700 élèves [...] ; quelques élèves ont été tués à l’hôpital par des militaires après avoir reçu des soins médicaux suite à une bagarre “ ; à l’Athénée de Gitega, ‚ 148 élèves partis sur 380 ; une bonne quarantaine est tuée, plusieurs lors de la répression dans la prison de Gitega ; d’autres se sont enfuis “ ; à l’Institut technique de Gitega ‚ 40 élèves sur 79 ont disparu “ ; à l’École normale de Kiremba ‚ au moins 100 exécutions sur355 élèves, et trois ou quatre professeurs [... ] ; parmi les élèves exécutés il y avait des garçons de 13 à 14 ans [...] “. Le même document estime le nombre total d’élèves disparus  c’est-à-dire ‚ exécutés, en fuite ou renvoyés avant la fin de l’année scolaire“  à un minimum de 1 450 ; ‚ On peut dire en général qu’un élève sur 5 ou 6 a été exécuté dans le cycle supérieur des écoles secondaires et dans l’enseignement supérieur, garçons et filles ensemble, mais en prenant seulement les garçons la proportion est nettement plus élevée. “ A` cette comptabilité macabre s’ajoute l’exécution de 18 abbés barundi sur un total de 138, y compris le très respecté abbé Michel Kayoya, ‚ un écrivain bien connu “, nous dit Boniface Kiraranganiya(1985 : 81), ‚ qui mourut saintement en pardonnant à ses assassins “.L’armée fut totalement épurée d’éléments hutu. Environ 700 soldats (c’est-à-dire presque la moitié des troupes) furent passés par les armes dès le début de la rébellion, ainsi que tous les éléments hutu ayant atteint le rang d’officier, dont le très brillant capitaine Martin Ndayahoze : ‚ Ces officiers seront pris et torturés en vue de leur faire signer des aveux drôles, ridicules. Après quoi ils furent massacrés et jetés dans les fosses communes “(ibid. : 79). 150 furent exécutés durant la nuit du 22 mai, 40 pendant celle du 27. Quelques semaines plus tard un contingent de 800 nouvelles recrues d’origine tutsi, dont 50 officiers, en majorité de Bururi, étaient soumis à une formation accélérée en remplacement des pertes d’éléments hutu9.

Témoignages et désinformation

Si révélatrices soient-elles de l’étendue des nettoyages ethniques opérés au niveau des écoles, ces statistiques sont impuissantes à décrire l’horreur. Écoutons le témoignage de l’ancien président, Sylvestre Ntibantuganya (1999 : 112) : ‚ J’ai vu des bras d’hommes vraisemblablement enterrés vivants, et qui avaient tenté, jusqu’au dernier souffle, de sortir de leur trou ! J’ai vu des chemises sans doute arrachées à des hommes que des bourreaux allaient massacrer comme des imbéciles, des bêtes, quoi ! En voyant cette fosse commune je me suis fait l’idée de la sauvagerie des hommes, de leur barbarie. Je me suis rendu compte des dangers d’avoir un État qui n’est pas là pour promouvoir le peuple mais pour le massacrer [...]. Au départ les victimes ont été tuées par balles, mais ensuite le sadisme de leurs tortionnaires et l’épuisement des munitions ont entraîné ces derniers à recourir à d’autres méthodes, comme l’usage du marteau ou simplement l’enterrement des condamnés encore vivants. “

Citons également le terrible commentaire de Boniface Kiraranganiya (1985 : 76) : ‚ Si un jour, par malheur, je devenais fou [...] les événements d’avril-mai 1972 à eux seuls y auraient contribué pour au moins 95 &percnt [...]. Je ne vois pas ce que je n’aurais pas donné pour ne pas voir 1972. Avril -mai 1972, ça dépasse tout ce qu’on a déjà eu. C’est le comble. La goutte d’eau. C’est le paroxysme de la démence, l’exemple le plus parfait de ce qu’un homme est capable de faire lorsque le pouvoir lui permet tout, lorsque plus rien ne l’oblige à dominer son instinct de destruction. “Quelques extraits des dépêches confidentielles de l’ambassade des États-Unis à Bujumbura suffisent à résumer l’atmosphère sinistre qui règne àBujumbura10. Malgré toutes ces informations concernant les tueries, qualifiées de ‚ génocide sélectif “ par le Premier sécrétaire d’ambassade, Michael Hoyt, les États-Unis (et ceci est vrai aussi de la France et la Belgique), en1972 comme en 1994, ne firent rien pour y mettre fin, s’étonnant par ailleurs que les États africains ‚ ne fassent quoique ce soit pour mettre un terme à ces terribles violations des droits de l’Homme dans un État indépendant “.

Ce que le gouvernement Micombero appela la mission de ‚ pacification“ ne fut en réalité qu’une vaste entreprise de désinformation visant à accréditer l’idée qu’il n’y eut jamais de conflit entre Hutu et Tutsi, mais des attaques de ‚ malfaiteurs “ venus de l’extérieur qui furent réprimées juste à temps pour ne pas entraîner le génocide des Tutsi. Pour mieux faire passer le message, furent enrôlés un certain nombre de Hutu de service, tel ce vieux Hutu ‚ chenu et vacillant “ qui, ‚ d’une voix rauque, fait un long discours pour dire la paix tant aimée des collines, la beauté des vaches, la saveur des fruits, le bonheur d’être gouverné par Micombero “11. C’est ce même thème du génocide évité de justesse que reprend le livre blanc publié par la délégation du Burundi aux Nations-Unies : confrontées à des ‚ agresseurs qui voulaient non seulement renverser la république du Burundi mais voulaient systématiquement procéder à l’extermination de tous les Tutsi “,les autorités n’avaient d’autre choix que de ‚ traiter sévèrement les responsables de ce génocide “12. On le retrouve également dans la mise au point qu’a fait l’ambassadeur du Burundi à Bruxelles, M. Nzeyimana : ‚ Outre l’ampleur considérable de l’attaque “, à la suite de la ‚ conspiration barbare de quelque 25 000 nationaux et étrangers “, il faut souligner ‚ son caractère barbare et génocidaire “, et pourtant, ajoute-t-il, dans un élan d’optimisme repris par certains historiens, ‚ aucun problème d’ordre ethnique ou tribal ne se pose au Burundi “13. Dans ces conditions il était normal que les biens des génocidaires fussent appropriés par le régime pour venir en aide aux victimes tutsi ; c’est ainsi qu’en octobre 1972 le procureur de la république,Philippe Minani, annonçait que ‚ les véhicules privés appartenant aux personnes condamnées seront vendus en faveur des victimes de la rébellion,que les biens mobiliers saisis de ces personnes seront restitués à leurs familles et ayants droit, que leurs comptes en banque seront débloqués en faveur de leur famille à concurrence de 100 francs Burundi, le solde étant consacré aux victimes de la rébellion “14. Sans doute pour compenser la perte de leurs biens, le gouvernement annonçait en même temps que des mesures d’amnistie seraient prises en faveur ‚ des veuves et des orphelins des personnes condamnées au cours des événements qui ont ensanglanté le Burundi “15. A` la lumière d’un pareil cynisme les commentaires du très officiel Flash-Info mériteraient de figurer dans une anthologie de l’humour noir : ‚ Dans son désir constant de réconciliation et d’unité nationale, le colonel Michel Micombero a voulu que les veuves et les orphelins trouvent dans cette mesure de grâce l’expression de son indéfectible attachement à la cause de tout le peuple burundais “16.11. La Libre Belgique, 15 juin 1972.

Silences et négationnisme

Au regard de l’immense émotion suscitée par le génocide rwandais, comment expliquer la quasi-indifférence de la communauté internationale et de la plupart des médias à propos de ce drame sans précédent dans l’histoire de la région des Grands Lacs : pourquoi ce silence ? Deux éléments conjoints nous donnent la réponse. Non seulement le Burundi avait cessé d’être un enjeu de la guerre froide, comme il le fut en 1964 et 1965 lorsque le pays devint un point d’implantation privilégié de la Chine communiste17, privant du même coup le monde occidental de ses points de repère idéologiques pour départager les bons des méchants, mais la question des droits humains n’avait encore qu’une très faible résonance à l’échelle internationale. Une mobilisation des énergies humanitaires, comparable à ce qui eut lieu au Rwanda en 1994-1995, était pratiquement inconcevable en 1972. Un autre facteur jouait en faveur de l’indifférence : la profonde méconnaissance des observateurs occidentaux à propos du Burundi, de son histoire, de ses composantes sociales, de l’imbrication de ses traditions et des forces surgies de la modernité, comme si ce micro-État était décidément trop difficile à déchiffrer pour en comprendre les déchirements.

De là à conclure que l’oubli se confond avec l’ignorance, il n’y a qu’un pas. Qu’on le veuille ou non, l’oubli, comme nous le rappelle Benjamin S Tora (2002 : 8), est aussi ‚ organisé par les États “, une forme d’oubli qui‚ instaure des amnisties visant à dissimuler, à ne pas assumer ses torts et ses responsabilités “. Des amnisties, sans doute, mais aussi des amnésies, des silences consciemment entretenus par l’État. Marc Ferro (1985 : 65)évoque ces silences qui, ‚ dans une certaine complicité, sont partagés avec .la société, qui de gré ou de force les intériorise “. Ils portent, nous dit-il, ‚ sur tous ces martyrs collectifs que les guerres, croisades et autres djihads font subir aux vaincus, sur la répression qu’exercent les régimes à foi unique, ou à race élue, quels que soient leurs lieux d’origine ou leur date de naissance “.Rien n’est plus typique de ce phénomène d’amnésie que le zèle avec lequel chacun des régimes qui se sont succédé au pouvoir depuis 1972 se sont efforcés d’occulter la terrible vérité. Jusqu’à présent rien n’a été fait pour réhabiliter la mémoire des victimes ; le seul génocide officiellement reconnu est celui qui a frappé les dizaines de milliers de Tutsi massacrés par les militants du Frodebu en octobre 1993, à la suite de l’assassinat de Melchior Ndadaye. Ne sont jamais mentionnées les victimes hutues exterminées au cours de la répression, en nombre égal à celui des victimes tutsi ; dans l’optique des autorités de Bujumbura cette opération de ‚ nettoyage “n’avait rien de génocidaire puisqu’elle visait à éliminer les Hutu du Frodebu, les seuls véritables génocidaires !

On constate le même processus d’inversion derrière les propos négationnistes du gouvernement Micombero en 1972, visant à rejeter l’anathème génocidaire sur les rebelles. En les insérant dans le schéma manichéen d’une lutte à mort entre les initiateurs de cette entreprise d’extermination et l’Etat salvateur, l’objectif était de donner une nouvelle légitimité à un État extrêmement fragilisé par les querelles intérieures. Quoi de plus efficace, en effet, pour faire oublier les affrontements entre Tutsi-Hima et Tutsi-Banyaruguru, et pour masquer les bases de plus en plus vacillantes et régionalistes du
pouvoir en place, qu’un consensus de tous les Barundi fabriqué contre des rebelles présentés comme des génocidaires ? On pense à la remarque de Pascal Bruckner (1995 : 210), ‚ plus le forfait que l’on projette est monstrueux, plus la future victime elle-même doit paraître monstrueuse “.

1972/1994 : convergences

La question du négationnisme nous renvoie à l’un des parallèles les plus troublants entre le génocide de 1972 et celui de 1994. Déni de l’évidence génocidaire, rejet de la responsabilité sur les victimes, inversion des rôles des victimes et des bourreaux, autant de traits caractéristiques des deux apocalypses. Tout comme les autorités de Bujumbura ont nié de la façon la plus catégorique leur participation à un génocide, la même volonté négationniste anime aujourd’hui les milieux hutus extrémistes rwandais. C’est ainsi qu’un ancien ministre du Président Habyalimana, dans une lettre a l’auteur, exprime son étonnement que ‚ personne ne se pose même plus la question de savoir si ce fameux génocide des Tutsi est un vrai génocide et comment on en est venu à qualifier ainsi les massacres perpétrés au Rwanda d’avril à juillet 1994 “ ; le seul ‚ vrai génocide “, pour l’auteur de cette lettre, est ‚ le génocide dont les Hutu sont victimes depuis le1er octobre, perpétré par les hommes du général Kagame “. Le plus inattendu est le témoignage d’un Tutsi rwandais se disant d’origine royale, Antoine Nyetera qui, lors d’un colloque dans l’enceinte du Sénat français, le 4 avril2002, prétend ‚ qu’il y a eu des massacres, mais pas de génocide “, soutenu dans son affabulation par l’ancien représentant des Nations-Unies au Rwanda, Roger Boboh, qui affirme ‚ sans hésitation “ que ‚ dire qu’il y a eu génocide au Rwanda, cela relève plus de la politique surréaliste que de la vérité “18. C’est plutôt à ce degré de l’imposture que perce le surréalisme !

Un autre parallélisme se rapporte aux motivations qui président aux violences génocidaires. Dans un cas comme dans l’autre nous sommes en présence de ce qu’Helen Fein (1990 : 30) appelle ‚ a retributive genocide “,un génocide qui s’opère en réaction à une menace, réelle ou imaginaire. Il est certain que le danger soulevé par l’insurrection hutu au Burundi et parle FPR au Rwanda, n’avait rien d’imaginaire. Alors que l’insurrection de1972 a été immédiatement perçue par le régime Micombero comme portant es germes d’une déstabilisation du régime, au Rwanda l’invasion du FPR allait provoquer une véritable hantise du danger tutsi. Et pour cause : à la veille du génocide, après une guerre civile ou périrent des milliers de Hutu et de Tutsi, près d’un tiers du territoire national était sous le contrôle du FPR. Tout ceci explique pourquoi le concept de ‚ retributive genocide “revêt une pertinence toute particulière pour expliquer le drame rwandais,et pourquoi, à la différence du Burundi, l’idéologie génocidaire a bénéficié d’une très grande réceptivité. A` elle seule, l’idéologie anti-tutsi distillée par les médias rwandais  ce nazisme tropical dont parle Jean-Pierre Chrétien  ne suffit pas à expliquer les massacres. La psychologie du ‚ passage à l’acte “, pour employer l’expression de Jacques Semelin (à paraître),est difficilement compréhensible sans tenir compte de la réceptivité des masses, rendues d’autant plus vulnérables à ces incitations par le désarroi mêlé de panique qui les saisit le jour de l’écrasement de l’avion présidentiel19.Le ‚ dilemme sécuritaire “ créé par l’événement du 6 avril est indissociable du passage à l’acte.

Le génocide, est-il besoin de le souligner, est un crime d’État. Au Burundi comme au Rwanda, c’est l’État qui planifie le meurtre de masse, qui met en marche et dirige les mécanismes d’extermination, qui veille à ce que nul n’échappe au massacre, et qui s’oppose, au nom de la souveraineté nationale, aux inquisiteurs venus du dehors. L’État, c’est-à-dire l’armée, la police, la gendarmerie, et les milices, les Jeunesses révolutionnaires rwagasore (JRR) au Burundi, les interahamwe au Rwanda. Or, dans un cas comme dans l’autre, l’État se tourne contre lui-même, au risque de s’autodétruire,et n’hésite pas à massacrer ses ‚ fidèles serviteurs “. Au Burundi tous les ministres hutu (déjà démis de leurs fonctions comme tous les autres ministres, à la veille de l’insurrection) sont immédiatement exécutés ; au Rwanda les principaux leaders des partis d’opposition, y compris le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, sont tués par l’armée le lendemain de l’écrasement de l’avion présidentiel. Un État, certes, mais un État-bidon,un État-monstre, dominé par des réseaux ethnico-régionaux  les Hima de Bururi au Burundi, les Kiga du nord au Rwanda , qui donne les pleins pouvoirs aux milices  les JRR au Burundi, les interahamwe au Rwanda pour massacrer les populations civiles. Au Rwanda, cependant, si l’ampleur et la rapidité des tueries dépassent tout ce qu’on a pu observer au Burundi,ceci est lié en partie à des circonstances propres au Rwanda : à quelques exceptions près, les cadres préfectoraux et communaux font intégralement partie de l’appareil génocidaire ; en outre, les dizaines de milliers de Hutu déplacés par l’avancée du FPR  les ‚ internally displaced persons “(IDPs)  constituent un phénomène sans équivalent au Burundi : il semble bien que la grosse majorité des interahamwe ait été recrutée parmi les IDPs,dont l’ardeur génocidaire fut à la mesure des conditions de vie (et parfois de mort) intolérables que leur imposa, durant des mois et des années, l’envahisseur tutsi.

En évacuant de la mémoire le génocide de 1972 on élimine du même coup certains des fils conducteurs qui nous aideraient à comprendre celui de 1994. Au Rwanda les ondes de choc de 1972 créent les désordres qui permettent au Président Juvénal Habyarimana de prendre le pouvoir en 1973,et aux gens du Nord de remplacer ceux du Sud aux postes-clés du gouvernement et des services publics. Les terribles vengeances dont sont victimes des centaines d’étudiants tutsi dans plusieurs écoles secondaires et à l’Université du Rwanda sont un prétexte idéal pour la mise en place de comités de vérification d’identités ethniques, puis de comités de salut public, ceux-ci servant de bases politiques pour l’ascension d’un certain nombre d’hommes politiques du Nord, et éventuellement pour la prise de pouvoir de l’homme convaincu. J’aimerais vous revoir dans ce beau pays une fois débarrassé du monstre “, Aperçu sur la situation politique au Rwanda, Archives personnelles. Voir également l’excellente enquête menée par Filip REYNTJENS (1995).fort du Bushiru par le coup d’état de juillet 1973. Sans tomber dans un excès de déterminisme historique, on peut se demander si la montée en puissance des élites kiga (les Hutu du Nord), compte tenu des particularismes qui ont façonné leurs attitudes notoirement anti-tutsi, ne constitue pas un des éléments qui ont ensemencé le terreau de l’ethnisme, et si l’histoire du Rwanda n’aurait pas pris un tour différent si ses destinées avaient été confiées aux gens du Sud.

La présence des Nordistes au gouvernement ne suffit pas à expliquer le drame de 1994. Le thème qui revient incessamment dans l’histoire de ces ‚ faux jumeaux “ est la contagion de leurs traumatismes, comme si les crises qui frappent le Burundi devaient inévitablement se répercuter au Rwanda et inversement. Comme l’ont relevé nombre d’observateurs, l’assassinat du Président Melchior Ndadaye est incontestablement la crise qui a le plus fortement contribué à la radicalisation des élites politiques du Rwanda à la veille du génocide. On ne peut que souscrire à l’affirmation d’Alison Des Forges (1999 : 135) : ‚ C’est sur le cadavre de Ndadaye que s’est constitué le Hutu Power. “ Or, ici aussi, on peut s’interroger sur la relation des événements de 1972 à cet assassinat. Le Burundi des années qui ont suivi la boucherie de 1972, et jusqu’en 1989, fut un État soumis à l’hégémonie tutsi à un degré qui n’est pas sans rappeler l’apartheid sud-africain, et ceci autant par la force des circonstances, puisque les élites hutu avaient pratiquement toutes disparu, que par la volonté des dirigeants. Sans doute le complot de 1993 a-t-il été ourdi par une infime minorité. Il n’empêche que pour beaucoup de Tutsi qui se sentaient menacés par le coup de balai Frodebiste, autant dans l’armée que dans la fonction publique, l’une et l’autre solidement contrôlées par des Tutsi, le défi que posait l’élection de Melchior Ndadaye à cette situation d’apartheid était perçu comme inacceptable (Lemarchand 1998).

Nous avons déjà évoqué les terribles massacres de Tutsi après l’assassinat de Ndadaye. Mais peut-être faudrait-il ici aussi introduire une référence aux événements de 1972. Un membre du clergé hutu, interrogé par la commission internationale d’enquête de 1995, rapporte les paroles d’un tueur hutu : ‚ En 1972 ils nous ont eus ; ils ne nous auront plus. “ Sommé de ne plus ‚ verser de sang “, un autre répond : ‚ Depuis 1972 c’est notre sang qui a été versé. Aujourd’hui on apprend que le Président Ndadaye a été tué. S’ils ont pu faire cela, demain ce sera nous [...] “ (Lemarchand 1995). Comment ne pas voir dans cette rage meurtrière les réminiscences d’un génocide dont personne ne parle, mais dont beaucoup se souviennent ?

Restituer la mémoire

Pourquoi, dira-t-on, mettre à nu les blessures de l’histoire ? Certains y verront un geste d’hostilité à l’encontre de la communauté tutsi, d’autres diront qu’il ne sert à rien d’évoquer un passé lointain, si tragique soit-il, sinon à compliquer davantage encore les efforts de cohabitation entrepris à Arusha. Mon intention est tout le contraire. Rien n’est plus dangereux que le nondit, a fortiori le négationnisme. L’un et l’autre ne peuvent qu’attiser la haine née d’une mémoire tronquée, ethnicisée, qui met les bons d’un côté et les méchants de l’autre.

Au Burundi comme ailleurs dans le monde  et aujourd’hui de manière particulièrement dramatique en Israël et en Palestine  il n’y a pas de communauté qui peut honnêtement se dire innocente. Ce que l’histoire nous révèle c’est que les deux communautés partagent la responsabilité des crimes que l’une impute à l’autre. Qu’on le veuille ou non, des Hutu et des Tutsi se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité, au Rwanda comme au Burundi, mais il est tout aussi vrai que nombre de Hutu et de Tutsi ont aussi donné la preuve de leur commune humanité : combien de Hutu, en 1994, ont risqué leur vie pour protéger celle de leurs voisins Tutsi ?

Combien de Tutsi, en 1972, à l’instar de Boniface Kiraranganiya, n’ont pas hésité à dénoncer les crimes du gouvernement Micombero, et à protéger leurs amis Hutu ?

Ce que dit Benjamin Stora (2002) des ‚ retrouvailles de la mémoire “ en Algérie, s’applique aussi au Burundi : ‚ Elles permettent de regarder l’histoire en face, de pouvoir l’écrire, mais elles sont aussi révélatrices de problèmes. Le risque existe d’une apparition de mémoire communitarisée où chacun regarde l’histoire de l’Algérie à travers son vécu, son appartenance familiale. Ce regard particularisé ne permet pas le métissage des mémoires pour éviter que l’histoire ne se rejoue. Un retour problématique répète le cloisonnement des mémoires où chacun vient disputer une date, un lieu
de commémoration. “

‚ Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire “, nous dit Milan Kundera dans son Livre du rire et de l’oubli. Mais alors quelle mémoire restituer ? Deux écueils sont à éviter, celui de la mémoire sélective et celui qui consiste à niveler les crimes. La première évacue du souvenir les crimes des uns pour mieux souligner ceux des autres. Le danger de cette mémoire sélective est apparu de manière particulièrement choquante au Rwanda lors des récentes commémorations du génocide rwandais, où seule fut saluée la mémoire des victimes tutsi. Exclus de cet hommage commémoratif, aucune parole, aucun geste ne vint rappeler aux prières du public la disparition de dizaines de milliers de Hutu, les uns massacrés par les milices d’Habyalimana, les autres par les troupes du FPR. Claudine Vidal (2001) est parmi les rares observateurs à avoir relevé cet ‚ oubli “ : ‚ Les commémorations du génocide, depuis 1996, non seulement excluent du deuil national les victimes hutu des génocides, mais refusent explicitement le statut de victime aux très nombreux autres Hutu qui, sans avoir été des bourreaux, furent massacrés à titre de représailles et pour instaurer un climat de terreur [...]. Comment parler de réconciliation si l’exposition des squelettes consiste à rappeler à certains que les autres ont tué les leurs ?

C’est maintenir les uns dans une position de culpabilité éternelle, ce n’est pas seulement raviver la haine chez les autres, c’est ne pas permettre à leurs plaies de se cicatriser. La haine grandissante d’un côté, de l’autre la peur permanente. “ N’est-ce pas aussi le danger qui menace le Burundi lorsque le pouvoir ne cesse d’attirer l’attention sur le génocide commis par les Hutu à la suite de l’assassinat de Ndadaye, mais ne souffle mot de celui de 1972, infiniment plus dévastateur par le nombre de victimes ?

C’est tout aussi injuste d’invoquer un principe d’équivalence qui consisterait à mettre à égalité dans le crime les victimes et les bourreaux. S’il est vrai que le nombre des victimes de 1972 est très largement supérieur à celui des Tutsi massacrés au Burundi en 1993, il est non moins évident, même
si les chiffres restent encore très approximatifs, que l’échelle des tueries commises contre les Tutsi en 1994 dépasse de loin les massacres de Hutu au Rwanda. Certes l’horreur ne se mesure pas par des chiffres. Mais comment ne pas admettre, avec Pascal Bruckner (1995 : 224) ‚ qu’il est des degrés dans l’infamie, que tous les meurtres ne se valent pas “.

Le moment est venu de restituer leurs mémoires aux communautés hutu et tutsi, une mémoire ni sélective ni vengeresse, mais une mémoire ‚ métisse “ qui maintienne vivante la commune humanité des uns et des autres. Et ceci pour mieux les libérer du cancer de l’ethnisme et du fantasme, en un mot pour faciliter le travail de conscience qui s’impose à tout un chacun. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’un nouveau Burundi pourra renaître des cendres de son passé.



2. Très contestable, en revanche, est l’affirmation d’Augustin NSANZE (1998 : 121) selon laquelle la rébellion ‚ comportait aussi des éléments banyamulenge, donc d’anciens Tutsi Rwandais. Ceux-ci auraient été utilisés par le pouvoir de Bujumbura pour suivre les préparatifs des rebelles et concevoir une répression en conséquence “. Malgré l’emploi du conditionnel, c’est avec la plus grande réserve qu’on doit accueillir cette information.

3. Les milices Sans-Échec et Sans-Défaite et espèces apparentées, coupables de douzaines d’assassinats de Hutu Bujumbura, sont les descendants directs des jeunesses rwagasore. Voici comment un journaliste belge les décrivit en septembre 1967 : ‚ Ces jeunes gens, le plus souvent sans armes, barrent les routes, arrêtent le trafic parfois durant des jours, molestent, injurient, enlèvent des adversaires politiques, sans provoquer jusqu’ici de véritables réactions du gouvernement, qui paraît les redouter. Progressivement incontrôlables, ces milices jouent au Burundi le rôle que jouent au Congo (Brazzaville) les JMNR et à Kinshasa les JMPR, masses de manSuvre qui peuvent se retourner contre leurs initiateurs mais qui, en attendant, procurent aux chefs politiques le personnel des basses besognes dont ils ont besoin. C’est ainsi que la vague d’enlèvements dont sont surtout
victimes les Hutu qui sévit maintenant à Bujumbura doit leur être attribuée “, Le Soir, 16 septembre 1967.

4. Notons en passant l’affirmation totalement fantaisiste du Colonel Albert Shibura dans son livre Témoignages : ‚ C’est la CIA qui a envoyé Ntare à Kampala, en compagnie de ses agents et qui a obligé Idi Amin, sa créature, de le livrer au Burundi “ (cité in NSANZE 1998 : 14). En fait tout donne à penser que l’opérationfut menée par ses soins, en collaboration étroite avec le ministre de la Justicede l’époque, Artémon Simbananiye, le véritable chef d’orchestre du génocide,depuis lors reconverti en ‚ born again Christian “.
5. Le Soir, 25 mai 1972.

6. Information extraite des télégrammes confidentiels envoyés au Départementd’État par l’ambassade des États-Unis à Bujumbura, 25 mai 1972. Plusieurscentaines de ces dépêches font partie de ma collection de documents sur leBurundi. Ils sont disponibles auprès de la bibliothèque de l’université de Floride.(Lemarchand papers, American Embassy Cables, Box 11. website : www.uflib.ufl.edu/cm/africana/fulltext.htm).

7. 27 mai 1972.

8. Quelques données sur les arrestations et les départs dans les écoles secondaires et supérieures du Burundi : événements du 29 avril 1972 et des mois de mai et juin ; liste arrêtée le 2 juillet 1972. Comme le précise ce document, les données qui suivent ne sont pas complètes : ‚ Les chiffres donnés sont des chiffres minima. Pour certaines écoles, nous n’avons pas ou peu de renseignements précis. Toutefois la liste est assez complète ; s’il y a des corrections à faire, elles obligeraient surtout à augmenter les chiffres “ (Lemarchand papers, University of
Florida, op. cit.).

9. US. Embassy cables, no 1028, 25 juillet 1972. Lemarchand papers, op. cit.

10. 25 mai, ‚ a missionary from the interior fears Hutu may be reaching breaking point [...]. Increasing number of educated Hutu in eastern Burundi have fled towards Tanzania border [...] “ ; 26 mai, ‚ no respite, no letup. What apparently is a genocide continues. Arrests going on around the clock. Charge d’affaires’laundry boy fled JRR band last night, says they are killing most Hutu on the spot [...] “ ; 11 juillet, ‚ Tutsi reprisals unabated in interior but have slackened somewhat in Bujumbura [...]. In north Hutu take cover upon arrival of any vehicle, reflecting pervasive fear. Tutsi continue to be haunted by fear for their own survival no matter how casually they may saunter around. Hutu males normally go at a dogtrot in groups of 7 or 8 as night approaches [...] “ ; 21 juillet,‚ in two days following July 14 three new ditches filled with Hutu bodies near Bujumbura airport. Arrests have continued throughout the week in Bujumbura, in the hills around town, in Ngozi region and in central Burundi. Military unit sent north of Bubanza to carry out widespread organized reprisas “ ; 25 juillet,‚ repression against Hutu is not simply one of killing. It is also an attempt to remove them from access to employment, property, education, and the general chance to improve themselves. In Bujumbura the Hutu who were in prison whenthe new government was named have apparently been executed “ ; 4 août, ‚ killings have not stopped but they have slackened off while arrests continue in almost all parts of the country, with particular concentration on Ngozi “ ; 11 août,‚ we have clear report mass graves near airport again utilized at beginning of week. Prime Minister Nyamoya continuing his stumping of the country “, (ibid.).

12. Le Monde, 11 juin 1972.
13. Le Monde, 8 juin 1972.
14. Le Soir, 4 octobre 1972.
15. Ibid.
16. Ibid.

17. La présence de la Chine communiste à Bujumbura est signalée dans un documentconfidentiel d’octobre 1964, probablement d’origine missionnaire, destiné aux chancelleries occidentales : ‚ L’emprise des Chinois communistes devient chaque jour plus forte. Bien que leur objectif principal soit la conquête du Congo à travers l’aide qu’ils donnent aux rebelles et à tous ceux qui s’opposent au gouvernement de Léopoldville, ils ne négligent pas leur action au Burundi même [...].Les champs d’action et d’influence des Chinois sont multiples ; ils font montre d’une grande activité et d’une remarquable puissance de séduction. Ils misent à fond sur les sentiments anti-américains et anti-belges des Barundi ; et par ce biais, ils arrivent même à des positions tolérantes à l’égard de leurs activités chez certains membres du clergé local. Les hommes politiques sont, évidemment,l’objet de leur attention, et ils ne manquent pas de leur faire des cadeaux importants pour obtenir leur sympathie et leur appui [...] “, L’action communiste auBurundi (octobre 1964), archives personnelles. L’assassinat du Premier ministre hutu, Pierre Ngendadumwe, en janvier 1965, est à mettre en relation directe avecla pénétration chinoise au Congo : c’est pour s’être opposé à voir le Burundi devenir le point de transit des armements chinois à destination de la rébellion‚ muleliste “ de 1964-1965 que Ngendadumwe devint la cible des Tutsi ‚ durset purs “ de l’Uprona. Notons pour mémoire que de nombreux réfugiés tutsi dela révolution rwandaise rallièrent la rébellion, et que c’est un réfugié tutsi duRwanda qui fut chargé de tuer Ngendadumwe, à la sortie de l’hôpital rwangasoreoù sa femme venait d’accoucher

18. Le résumé de cet extraordinaire colloque m’a é




Burundi, 2007-04-29 (Cahiers d’Études africaines, 167, XLII-3, 2002, pp. 551-567.) -

René Lemarchand

23:43 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, Communiqués, Rapport, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/08/2011

Entre 1972 et 1993 quelle est la place de 1988

i.

NET PRESS

 

Spécial « 23ème anniversaire  des massacres de Ntega et Marangara ».

 

Une fête de l’Assomption marquée par les larmes et le sang.

 

Bujumbura, le 15 août 2011 (Net Press). Faut-il parler de simples massacres, de révolte ou de génocide pour qualifier ce qui se passa lors de l’Assomption sanglante du 15 août 1988 ? Toujours est-il que ce jour-là, la machine meurtrière s’abattit sur des familles entières au Nord du pays, et plus précisément celles de la commune Ntega en province Kirundo et de Marangara en province Ngozi.

 

Comme chaque fois dans pareilles circonstances, les deux principales composantes de la Nation burundaise se rejettent la responsabilité, les uns cherchant à grossir le nombre de victimes dans leur camp tout en minimisant et même en justifiant les pertes du camp d’en face. C’est de cette manbière que les uns et les autres virent ce qui se passa en 1965 et en 1969 et surtout lors des « événements » de 1972, tout comme 11 ans plus tard après l’assassinat de Melchior Ndadaye.

 

Pour revenir sur la crise de Ntega et Marangara, l’intervention tardive et timide – aux yeux d’une partie de l’opinion – de l’armée contribuera à limiter les dégâts humains qui s’annonçaient massifs. Alors, qui a tué qui ? Au sein de la communauté tutsi, on reste convaincu jusqu’à ce jour que c’est une horde de génocidaires hutu en provenance du Rwanda appuyés par ceux de l’ex-Zaïre qui déferlèrent sur les deux communes susmentionnées afin de liquider leurs compatriotes n’appartenant pas à leur ethnie. Au sein de la communauté hutu en revanche, on est tout aussi persuadé dur comme fer, que c’est l’armée « monoethnique tutsi » de Pierre Buyoya qui a décidé de réprimer les membres de leur ethnie pour les réduire au silence, parce que « trop » revendicatifs pour l’avènement d’une réelle démocratie.

 

Pendant ce temps, où était le président ?

 

Le 15 août 1988, le successeur de Jean-Baptiste Bagaza depuis moins d’un an se trouvait en visite de travail au Congo-Brazzaville, sur invitation de son homologue Denis Sassou Nguesso. Informé d’urgence des massacres qui venaient de s’abattre sur le Nord du pays, le commandant en chef des forces armées et de sécurité ne jugea pas opportun de rentrer au pays tout de suite, afin de ne pas manquer à un « grand » rendez-vous à Brazzaville très important à ses yeux, celui de déposer une gerbe de fleurs sur la tombe de Marien Ngouabi, le prédécesseur de Sassou Nguesso, assassiné en juillet 1977.

 

Le major fut longtemps critiqué pour cette mauvaise appréciation des événements, mais ses inconditionnels le défendent en affirmant que dès l’annonce des massacres personne ne pouvait s’imaginer un seul instant qu’ils allaient avoir l’ampleur qu’ils ont eu dans la suite.

 

Réponse de Buyoya à la crise : Le pardon et la réconciliation.

 

Qu’aurait fait Jean-Baptiste Bagaza face aux massacres de 1988 ? En tout cas pas du tout ce que fit son successeur, répondent en choeur les admirateurs du fondateur de la IIème République. Dans leur esprit, soit les insurgés de 1988 n’auraient pas franchi le rubicon pour massacrer leurs « frères »  Tutsi, parce qu’ils se sentaient suffisamment heureux, - ce qui au passage a toujours été contesté par de nombreux milieux -, soit ils les auraient réduit au silence par une intervention rapide et musclée avant que le nombre des victimes n’atteigne celui d’il y a 23 ans.

 

Mais le major avait une toute autre vision du règlement de la crise : le pardon et la réconciliation. Il choisit en effet de pardonner les massacreurs et leurs commanditaires, non seulement en ne les faisant pas traduire devant les instances judiciaires, ce qui était le minimum aux yeux de certains, mais en leur construisant des maisons alors qu’ils avaient détruit ou brûlé celles des autres.

 

Cette politique de la main tendue sera accompagnée de la désignation d’un premier ministre hutu, Adrien Sibomana, et de l’association au gouvernement d’un plus grand nombre des personnalités de l’ethnie majoritaire, bien au-delà des deux ou trois ministres sous Micombero et Bagaza que l’on qualifiait ironiquement de « Hutu  de service » ou de « Hutu de faire-valoir »  parce qu’ils détenaient des portes-feuilles de seconde zone, tel que la jeunesse et les sports ainsi que les affaires sociales. Et lorsque, cinq ans plus tard, les électeurs hutu seront invités à dire « merci » au major dans les urnes, ils le feront de la manière que l’on sait, en l’envoyant à la retraite anticipée.

 

Cinq ans « seulement » pour s’émouvoir des morts de Ntega et Marangara.

 

1988-1993 fut la seule période où l’on évoqua les massacres de Ntega et Marangara, les uns pour condamner ceux qui les déclenchèrent, les autres pour dénoncer la répression de l’armée et le major Buyoya enfin pour associer les Hutu au pouvoir et enclencher le processus de la politique d’unité nationale qui devait culminer avec le vote massif en faveur de la charte du 5 février 1991.

 

Cependant, après l’assassinat de Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993, les massacres qui suivirent atteignirent un tel degré d’horreur que ceux qui avaient eu lieu cinq ans auparavant furent perçus comme « un petit détail de l’histoire » pour reprendre la formule choquante de Jean-Marie Le Pen évoquant l’holocauste des Juifs, ou une séance de réchauffement pour emprunter le langage des préparateurs physiques des joueurs de football.

 

Depuis lors, seuls les morts de 1972 et ceux de 1993 sont évoqués pour émouvoir les Hutu et les Tutsi dans une sorte d’équilibre de la terreur, 1993 ayant été la « réponse » de 1972. Quant aux disparus de Ntega et Marangara, ils sont rangés dans un tiroir de l’histoire, au même titre que ceux de 1965 et dans une moindre mesure ceux de 1969, les seuls à avoir eu « la chance » de bénéficier d’un semblant de justice.

 

L’hebdomadaire « Jeune Afrique » et la crise politico-ethnique de 1988.

 

Dans le numéro de l’hebdomadaire « Jeune Afrique » paru juste après les massacres de Ntega et Marangara, le journaliste Hamza Kaïdi qui, avec Sennen Andriamirado, étaient les deux à couvrir régulièrement l’actualité burundaise, évoqua la crise d’août 1988, en la réduisant à une lettre  ouverte que les intellectuels hutu venaient d’adresser au major Pierre Buyoya, en ayant même l’audace de lui donner un ultimatum pour qu’il leur ait donné la réponse.

 

Cette lettre fut intégralement reproduite dans le magazine de Béchir Ben Yahmed, mais sans qu’il se sente obligé d’accorder la même place et le même sentiment de compassion aux familles qui avaient été endeuillées au début des massacres. Mais les signataires de la lettre furent surpris de ne pas subir les foudres auxquelles ils se seraient attendus sous un Micombero ou sous un Bagaza, et certains même parmi eux furent rappelés de la cachette où ils se trouvaient terrés afin qu’ils fassent partie des institutions «  démocrahutisantes » pour imiter certains milieux tutsi très en colère de voir la manière dont l’ancien président traita la crise de Ntega et Marangara.

 

Et lorsque Béchir Ben Yahmed visitera le Burundi pour la première fois en juillet 1989, d’autres Tutsi s’en prirent à son magazine, fulminant contre la vision subjective de « Jeune Afrique » lorsqu’il abordait l’actualité de leur pays. C’était les réfugiés rwandais installés dans notre pays, qui ne comprenaient pas du tout que depuis son lancement en octobre 1960, ce magazine n’avait jamais consacré une seule ligne à ces réfugiés, condamnés pour toujours par le régime Habyalimana à ne jamais revoir leur pays natal, même le temps d’un week-end.

 

Un an plus tard, Fred Rwigyema ouvrait les hostilités à Byumba au Nord du Rwanda et moins de quatre ans plus tard, Paul Kagame marchait triomphalement sur Kigali et depuis 17 ans, « Jeune Afrique » consacre régulièrement sa « Une » au pays de Paul Kagame et surtout au génocide des Tutsi qui fit entre 800.000 et un million de victimes.

23:19 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, commémorations, Rapport, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/08/2011

Maintenant,la situation dépasse la limite du tolérable

Lettre ouverte au Président de la République du 22 août 1988

Excellence Monsieur le Président,

Nous venons porter à votre connaissance la prise de position des hutu sur les événements qui sont en train de se dérouler au Burundi depuis le début du mois d’août. Nous nous attacherons ici de relever les contradictions que masque l’information officielle, légitimant ce que nous croyons être un nouveau « Plan Simbananiye » (génocide 1972). Certains d’entre nous avaient bien voulu l’exprimer samedi au cours des réunions du Parti ; mais comme les interventions étaient manifestement programmées à l’avance dans l’intention de consacrer l’attitude extrémiste tutsi dirigée en faveur d’un plan d’extermination qui transparaissait si clairement dans les idées et surtout dans la note finale dans toutes les localités de la capitale, nous nous trouvons dans l’obligation de résumer notre réaction à travers cette lettre ouverte, et nous osons espérer que vous y réserverez une bonne suite. Nous savons d’avance que ceci peut susciter des conséquences, puisque votre entourage risque d’y voir une justification des répressions que nous sentons venir : la Radio vient de l’annoncer par des termes révélateurs comme « ceux entendus depuis dimanche, trahissant le principe même de la transparence que le régime évoque et que le gouvernement vient de réaffirmer alors que des hutu sont déjà massacrés sans procès.

Avant d’entrer dans le vif de la question, nous demandons déjà à la Communauté internationale, en particulier, les missions diplomatiques accréditées à Bujumbura, de suivre de près la situation. Nous tendons la main aux pays voisins, à l’O.U.A., aux organismes du système des Nations Unies, à la Communauté internationale ainsi qu’aux différents organismes humanitaires... de suivre l’évolution des événements et d’intervenir si besoin pour éviter un massacre qui n’est plus caché.

Excellence Monsieur le Président,

Point n’est besoin de détailler le caractère préoccupant de la situation socio-économique difficile qui produit ce triste résultat. Les inégalités et les injustices sociales sont d’une réalité qui semble être cautionnée par le pouvoir en place dans le pays, en dépit des contestations incessantes des esprits progressistes et des promesses du discours politique. Il apparaît bien que les positions acquises depuis plus de vingt ans par la classe dirigeante doivent être sauvegardées, et tous les moyens sont devenus bons à cette fin. Le pouvoir reste régional, clanique et surtout tribal. Or, malheureusement, le Burundi, petit et pauvre, rend difficile le partage du gâteau qui s’amenuise de jour en jour ; cela n’est même plus possible à l’intérieur du groupe des dirigeants au pouvoir fussent-ils d’une même ethnie ou d’une même région. Lorsque cette contradiction, aujourd’hui matérialisée par l’enlisement des dossiers des anciens dignitaires du régime Bagaza coupables de crimes de haute trahison ou de détournements, entraîne une guerre froide entre l’ethnie dirigeante, il se trouve toujours un moyen de chercher les raisons ailleurs et de désigner des cibles. Comme en 1972, après le procès surprise des hommes de Muramvya, la communauté hutu devient « l’ennemi de la Nation » ; il faut la décapiter pour rétablir le dialogue tutsi menacé d’éclatement.

Le discours officiel se trouve, cependant, vite contredit par les faits.

1. Dans les événements de Marangara et Ntega, on parle de réfugiés hutu qui auraient entraîné d’autres à l’intérieur du pays de prendre des machettes et des lances pour massacrer les tutsi. Mais cela fait maintenant plus d’une semaine qu’on connaît les coupables, mais on n’a pas encore dit qui ils sont, comment ils s’appellent, d’où ils sont venus, les noms de ceux qui les aident, etc ; alors qu’on annonce l’ouverture prochaine des procès dans la transparence, on apprend en même temps l’exécution sommaire des intellectuels hutu et on couvre la nouvelle de beaucoup de secret alors que le mensonge surgit à la face du monde. Qui sera par exemple capable de montrer devant les barres Côme Bibonimana, ancien député, et depuis longtemps poursuivi pour avoir dénoncé les statistiques tribales du ministère de l’Éducation et qui vient d’être exécuté avec beaucoup d’autres ?

2. On a vite conclu à une rébellion paysanne inspirée par des intellectuels hutu, or d’après des informations convergeants, les événements qui ont commencé à Marangara au milieu de la première semaine du mois ont une grande explication qu’on n’a jamais dite à travers l’information diffusée par le pouvoir. On signale en effet la présence des militaires du 4e bataillon de Ngozi en manoeuvres dans la localité sans avoir prévenu la population, erreur qui a été notée par les paysans lors d’une « campagne de pacification » et qui a été reconnue par un chef militaire qui a parlé d’un ordre recu « du haut ». Cela se passait plus de dix jours avant le début des massacres. L’histoire dira comment les événements ont dégénérer en conflits sanglants, se déplaçant de Marangara à Ntega pour finalement gagner les communes environnantes. L’information officielle le cache, mais il est sûr que l’avenir le démontrera.

3. Officiellement, on apprend depuis mercredi que le calme est revenu et que la situation est maitrisée, mais le gouvernement instaure en même temps un couvre-feu sur tout le territoire national en priant la population de ne croire qu’à l’information de la Radio nationale. Et quand la presse internationale le dément, on reconnait qu’il y a encore quelques affrontements ! Oui, l’armée a provoqué des tensions ; oui, la même armée a amené la répression dans les campagnes. Des camions ont évacué les familles tutsi de la région vers Ngozi pour les sécuriser, pendant que des blindés, appuyés par des hélicoptères s’attaquaient aux hutu. Les survivants sont parvenus à fuir vers le Rwanda, et il est curieux d’entendre que des hutus exterminent les Tutsis et se comptent en même temps en grand nombre parmi les réfugiés !

4. Comment expliquer que les militaires aient refusé d’intervenir au début desdits massacres alors que leur premier devoir est d’arrêter rapidement tout danger en empêchant toute progression ? Il a fallu attendre quelques jours après pour faire croire à la paix alors que les engins militaires se mettaient à l’action. Cette abstention nous semble être une légitimation de l’agression pour rééditer la répression de 1972. Un montage donc ? Encore une fois, l’histoire le dira. élèves et les étudiants tutsi ont participé à une campagne d’intimidation au niveau national. Les coupables sont connus. Les dossiers sont là. Mais, paradoxalement, ce sont les hutus, forcés de quitter les écoles, sous la menace des couteaux comme ce fut le cas à l’École Technique Secondaire d’Art de Kamenge et des fusils à l’Université. De la même façon, le hutu va faire le drame des massacres actuels. Pourtant, quelques éléments tutsi progressistes et modérés ont souligné dans les réunions du Parti que le problème fondamental du Burundi actuel était essentiellement d’ordre politique et fondé sur les inégalités sociales ; ils ont attiré l’attention du public que la classe dirigeant pourrait être plus responsable que d’autres dans cette affaire.

Excellence Monsieur le Président,

Nous aimons la paix. Contrairement à ce que l’aile extrêmiste tutsi pourrait vous faire croire, seul moyen de maintenir sa place dans l’arène du pouvoir, en perpétrant un génocide nul hutu sensé ne rêve d’exterminer les Tutsis. Bien au contraire ! D’autant qu’il existe d’ailleurs des Tutsis prêts à construire le pays avec les hutus, l’obstacle étant l’absence de dialogue. Maintenant, la situation dépasse la limite du tolérable.

C’est pourquoi, Excellence Monsieur le Président, si vous visez l’objectif d’une paix durable au Burundi, nous vous proposons les quelques solutions suivantes : 1. Suspendre les massacres et les arrestations arbitraires des hutu, 2. Désigner avant la fin de cette semaine une Commission nationale multi-ethnique et représentative chargée d’analyser sans complaisance les mesures structurelles qui s’imposent pour éviter le pire. Nous recommandons qu’on y adjoigne des observateurs extérieurs pour garantir la neutralité de la commission. 3. Voir dans quelle mesure les hutu peuvent être associés à la Défense et à la_ Direction politique de leur patrie. Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Président, l’assurance de notre considération très distinguée.

LES SIGNATAIRES

Habonimana Aloys

Sunzu Salvator

Ntabona Venant

Bampigiza Lin

Ndayakire Térence

Ndabashika Benoît

Ngendakumana Patrice

Nziya Zacharie

Niyonzima Alexandre

Busabusa R

Masabo Joseph Martin

Nsanze Augustin

Nsabimana Audace

Ntarataze Daphrose

Vyungimana Fréderic

Ndikumana Léonce

Birabisha Didace

Nyandwi Emmanuel

Hakizimana Déo

Nibogora Oscar

Mbonabuca Térence

Nyabenda Louis

Bahati Constantin

Ndaruhitse Jérôme

Katiyunguruza Gervais

Nshimirimana Pasteur

Ntimbirantije Abel