01/07/2011

Adieu mes amis,Adieu mes frères

29 avril 1972 : « Adieu mes amis, Adieu mes frères !...» Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Analyses

@rib News, 29/04/2009

29 AVRIL 1972 : « ADIEU MES AMIS, ADIEU MES FRERES !... »

De Nils Gasarara – Correspondance particulière

Burundi : Génocide 1972En ce week-end de fin avril 1972, une sanglante jacquerie éclata depuis le sud du Burundi. Le régime de Michel Micombero déclencha une brutale répression. Ce fut le premier massacre d’ampleur de l’Afrique dite indépendante.

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible. » (Albert Camus, La Peste)

Les chefs d’Etat de l’East African Community (EAC), organisation qui regroupe le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi, tiennent, en toute vraisemblance, leur dixième Sommet ce 29 avril 2009. Y aura-t-il une pensée pour les victimes de la folie meurtrière du président Michel Micombero, en avril – mai 1972 ? Ces massacres et ceux qui allaient suivre, pour autant –plaise à Dieu !- que la liste macabre soit close, ont durablement compliqué les relations entre les pays de la Communauté. Trois exemples.

Premièrement, pour échapper à la machine infernale, les différentes vagues de réfugiés prirent en prédilection ces pays. La haine entre le Burundais Michel Micombero et le Rwandais Grégoire Kayibanda, ainsi que les éditoriaux enragés du griot Maceri sur les ondes de la radiodiffusion nationale, en 1972, ont failli provoquer le pire entre les deux pays et peuples dont la fraternité (faux jumeaux) et l’histoire en vases communicants sont un vrai cas d’école.

Deuxièmement, à Mwanza (Tanzanie), peu avant la chute de Sylvestre Ntibantunganya (juillet 1996), Julius K. Nyerere –aujourd’hui en voie de canonisation- a réitéré, en guise de témoignage, les griefs qu’il émit en 1972 à l’encontre de Michel Micombero : arrêter les massacres ou subir, comme son ami Idi Amin Dada de l’Ouganda, l’envoi de troupes tanzaniennes pour le faire. L’ancien président recevait alors la classe politique burundaise pour la convaincre d’accepter une aide armée. La duplicité de Nduwayo (Premier ministre) et du colonel Daradangwe (représentant l’Etat-major de l’armée) provoqua le coup de force de juillet 1996 et, par ricochet, le blocus économique dont les Burundais non amnésiques se souviennent encore.

Troisièmement, le roi Ntare V (Charles Ndizeye), fut livré par Idi Amin Dada et enlevé par Arthémon Simbananiye, homme lige de Michel Micombero et exécuteur des basses besognes du régime. Charles Ndizeye fut faussement mêlé à l’imbroglio de 1972. Il fut abattu à Gitega, au centre du Burundi, et jeté dans la brousse, connaissant par-là un sort inférieur à celui d’un vulgaire chien. Le mal fait à ce chef d’Etat, à son père et prédécesseur à la tête du Burundi, le roi Mwambutsa IV Bangiricenge (dont les restes gisent à l’étranger), l’ingratitude des autorités à l’égard d’une famille à qui rien n’est reproché, etc., sont probablement sans équivalent dans les pays ci haut cités.

Les « nobles bagabo »

A côté de l’Université officielle de Bujumbura (UOB) et des autres établissements d’enseignement supérieur, les massacres de 1972 ont ravagé et saigné, au propre comme au figuré, les écoles secondaires du Burundi. Sauf erreur, le Lycée Clarté Notre – Dame (filles) et le Petit Séminaire Notre – Dame de Fatima (garçons), sis à Bujumbura, firent exception. Quant aux parents des élèves, du ministre au manant, ils périrent souvent dans les fosses communes qui jonchent les vertes collines du Burundi. Massacrés avec les moyens de l’Etat par des agents de l’Etat et du parti unique. Contrairement à une opinion couramment admise, la veuve et l’orphelin n’étaient pas épargnés. Ni Diallo Telli à l’OUA (ancêtre de l’UA), ni Kurt Waldheim à l’ONU, ni Paul VI au Vatican, ne purent ramener Michel Micombero à la raison…

Ces élèves et étudiants, broyés en 1972, étaient les plus forts de leur génération. Autant dans les salles de classe que sur les terrains de sport. Ils brillaient de mille feux en athlétisme, au football, au basket-ball, dans les arts, etc. Le fameux Collège du Saint –Esprit est… un cas d’école. En matière de théâtre, il se joua « L’Esprit de Mwanga », une pièce à nulle autre pareille, peu avant 1972. Des jeunes gens y tenaient le rôle de « nobles bagabo », hommes dignes, honnêtes, sages et intègres, socles et garants de la concorde nationale. Citons, parmi eux, Jean–Baptiste Magera, François Ryoni, Dismas Nzoronka… Après les « vacances » de Pâques 1972, nous ne les revîmes plus. Certains, bacheliers en juillet 1971, s’étaient inscrits à l’UOB. Les expatriés qui y dispensaient des cours, dans la Faculté des Sciences Economiques en particulier, parlent aujourd’hui encore de cette tragédie comme si elle s’était produite hier…

Les justes

Nous avons souvenance de deux personnalités hors du commun à l’image du docteur Bernard Rieux. « Selon la loi d’un cœur honnête, il a pris délibérément le parti de la victime et a voulu rejoindre les hommes, ses concitoyens, dans les seules certitudes qu’ils aient en commun, et qui sont l’amour, la souffrance et l’exil. C’est ainsi qu’il n’est pas une des angoisses de ses concitoyens qu’il n’ait partagée, aucune situation qui n’ait été aussi la sienne.» (Albert Camus, La Peste)

D’abord, Léopold Ngaruko. Haut de taille, fine silhouette noire, tiré à quatre épingles, costume–cravate de lundi à dimanche, on le disait à l’abri du besoin. A côté de son domaine à la campagne où il résidait le plus clair de son temps, il possédait des biens à Bujumbura. Ce catholique pratiquant ne manquait quasiment jamais la grand-messe dominicale de sa paroisse, Buhonga. Il y venait souvent en famille, au volant de sa voiture Mercedes noire. Il fut longtemps administrateur de la commune de Kanyosha, dont les bureaux étaient à Musaga. Président de la puissante ACB (Association des commerçants Barundi), membre influent du parti Uprona et réputé proche du prince Louis Rwagasoré, il connut une chute brutale et injuste dès la prise du pouvoir par la force du colonel Jean–Baptiste Bagaza (Ier novembre 1976), tombeur de Michel Micombero. Très écouté de ce dernier, il le convainquit de ne pas dépêcher des militaires dans sa commune, en 1972. Il assura lui-même le contrôle et l’encadrement de la population. S’appuyant sur les bashingantahe, hommes réputés loyaux et intègres, Léopold Ngaruko assura la concorde durant la tempête. Ne périrent que ceux de Kanyosha qui travaillaient à Bujumbura et qui y furent bloqués. Traîné dans la gadoue par la presse étatique de Bagaza, blessé dans son honneur, il ne tarda pas à mourir. En 1974, il avait organisé sur les hauteurs de Bujumbura de fastueuses cérémonies d’investiture des nobles bagabo qui l’avaient aidé à sauver sa commune du fléau (ikiza).

Ensuite, Pierre Nkanira. Par son engagement citoyen et sans faille en 1972, la prise de position publique de cet universitaire, durant les événements dits de Ntega–Marangara (août 1988) n’en prend que plus de teneur… Cette sombre année-là, un jour avant le 29 avril, à la tombée de la nuit, un élément étranger est découvert par hasard par des élèves dans un coin d’une aile du rez-de-chaussée d’un dortoir. Trapu, ne parlant ni le français, ni le kirundi, mais s’exprimant en un mauvais swahili, cet homme singulier, manifestement drogué, est tout sauf un Burundais. Le Petit Séminaire Notre–Dame de Fatima, sis à Kanyosha, dans la capitale, et dont l’abbé Pierre Nkanira est le digne recteur, bruit alors de toutes les rumeurs. L’étranger est frappé à mort par des élèves désireux d’en savoir davantage sur l’objet de sa mystérieuse visite en ces lieux. Ce meurtre s’arrête-là, puisque, dès le lendemain à l’aube, l’attaque à l’arme blanche des présumés rebelles, venus du sud du pays, est avérée. La cohorte de malheurs est manifeste. L’administrateur communal de Kabezi tombe parmi les premières victimes, tandis que les rescapés ensanglantés trouvent refuge au Séminaire.

Pierre Nkanira fait retirer illico du réfectoire le poste radio qui diffuse les nouvelles nationales à l’heure des repas. Quotidiennement, lui-même donne l’information à ses élèves. Il ne cache rien. L’enlèvement, par des militaires, de l’abbé Gabriel Ngeza, éminent érudit qui enseignait le kirundi en particulier, est annoncé. L’on pouvait poser des questions ; d’où celle-ci, toute naïve : « Des soldats peuvent-ils arrêter un prêtre sans l’accord de l’évêque (de Bujumbura) ? » En commençant par les chefs de classe, le doyen de l’école et son adjoint, Pierre Nkanira donne des consignes strictes à tenir et reste vigilant. Quatre élèves de quatrième, récalcitrants, sont exclus du Séminaire, après enquête menée selon les règles de l’art. Ce sont G.M., J.-B.N., P.B. et D.B. Des écoles publiques du pays les reprennent. A cette heure, le dernier nommé, économiste de son état, vit au Canada. Les trois autres sont décédés, rongés par la maladie. Le premier, diplômé en droit, a travaillé dans une riche société de la capitale ; le deuxième mourut lieutenant-colonel ; le troisième, ingénieur de talent, presta dans l’ex-Zaïre et rendit l’âme en Afrique du Sud des suites d’un accident de travail…

Pierre Nkanira est assurément un visionnaire. Sous sa houlette, Adrien Sibomana, futur Premier ministre (19 octobre 1988 – 10 juillet 1993), grand joueur de basket-ball devant l’Eternel, accéda à cette époque révolue au poste prestigieux de doyen du Petit Séminaire. Le Burundi a toujours besoin de ce noble mugabo de 56 ans. Sous Pierre Nkanira, Sévérin Mfatiyé composa, puis joua dans les grandes écoles du pays « Semasunzu yasize araze », une tragédie profondément autobiographique dont la renommée conquit les frontières nationales…

Pierre Nkanira a œuvré de concert avec ses collaborateurs, en particulier le préfet des études, l’abbé Charles Rusagabandi (aujourd’hui décédé), ainsi que les enseignants expatriés. Sur la route de Rumonge, l’on pouvait observer depuis les salles de classe de l’étage, de jour, des « assaillants » battus à mort par des militaires gouvernementaux. Excédé, le Père italien Bianchi, qui enseignait le latin, laissa tout tomber et rentra chez lui...

En 1998, Elie Bakiza, professeur de lettres françaises à l’Université du Burundi, a confirmé : « Durant la nuit, cette année-là, lorsque les autres dormaient, les ‘’grands’’ montions la garde, en veillant dans la cour. Des militaires venaient nous exciter, en nous demandant ce que nous attendions pour ‘’commencer’’, puisque les autres écoles étaient déjà en ébullition. » Nous ne nous revîmes  plus. Elie Bakiza mourut peu après d’un palu mal soigné à la Clinique hospitalo-universitaire de Kamenge (CHUK)...

Salut Alexis !

Nombreux sont les rescapés de 1972 qui ont été occis lors des crises qui suivirent. Nous évoquons la mémoire de cinq d’entre eux. Ils sont partis au printemps de leur vie ; personne n’avait plus de quarante-cinq ans.

(1) Herménégilde Runambi. Sa fuite vers le Rwanda, avec un ami d’enfance de Gitega, P.N., fut contrariée par des JRR (jeunesse révolutionnaire Rwagasore) qui écumaient le pays par monts et vallées. Il devint plus tard administrateur communal de Mutimbuzi, dans Bujumbura rural. A la faveur du multipartisme, dans les années 90, il adhéra au PRP (parti royaliste parlementaire, à l’origine) de Mathias Hitimana, dont il devint vite le secrétaire général. Après un détour dans une société de transport lacustre d’un richissime homme d’affaires, il se rendit chez lui gérer une commune de la province de Gitega. C’est là que des malfrats le chopèrent dans un minibus pour lui ôter la vie. Le jovial Runambi croquait la vie à pleines dents. Que la terre des ancêtres lui soit légère !

(2) Alexis Hatungimana, dit Bucucu, fut un football de talent. Peut-être le plus brillant de sa génération. Son salut vint-il de là ? Il était, en avril 1972, à l’Athénée de Bujumbura. Il fut à deux doigts de la mort. Diplômé d’histoire, enseignant, directeur de l’Ecole technique des métiers de Gihanga, directeur de cabinet au ministère de la Santé publique. Notre dernière poignée de mains remonte en 1994, à la Meridian Bank, peu avant sa dissolution. De retour de Kamenge pour d’instantes raisons familiales, ce natif de Bujumbura rentrait calmement chez lui à Mutanga sud. Ce week-end là, Alexis Hatungimana fut hélé par une position armée au lieu dit « la gare du Nord ». On ne retrouva jamais son corps qui aurait été jeté dans la rivière Rusizi. Le sens de l’amitié d’Alexis était légendaire.

(3) Antoine Muhitira. Ce natif de Gatumba se retira, en 1972, à Uvira voisin (ex-Zaïre), interrompant ainsi ses études à Kanyosha. Enseignant, puis chef de la zone Gatumba, il s’engagea tôt dans l’opposition démocratique. Pendant la folie meurtrière de novembre 1991, Muhitira ne réapparut plus. Avec lui disparurent une dizaine de personnes, dont le dénommé Sodibu. Une enquête fut diligentée. Le commandant N., chef de la brigade de gendarmerie de Gatumba, fut mis aux arrêts sur ordre du président de la République. Une première dans l’histoire du Burundi. Le commandant N. a-t-il agi seul ? A-t-il payé pour d’autres ? Mystère ! Il a bénéficié de l’amnistie du président Melchior Ndadaye, en 1993, peu avant l’exécution de ce dernier par des militaires, crime demeuré impuni à ce jour –malgré les faux -semblants-. Comme Antoine Muhitira, d’autres commerçants, dont le vénérable Nzirukanyo et ses amis conduits sans retour au camp militaire de la place, étaient abattus à Muzinda.

(4) Térence Ndayakire. Il interrompt brutalement ses études au Collège du Saint-Esprit où les pères jésuites sont débordés par les violences menées contre une partie des élèves. Après une parenthèse comme enseignant du primaire, il les poursuit à l’INTA, ancêtre de l’ESTA. Il rejoint l’IPD (Institut panafricain pour le développement), sis à Douala (Cameroun). Haut cadre des sociétés et entreprises RTNB, Camofi, Hydrobur, Ecodi et Brarudi. Cet ami du président Cyprien Ntaryamira, montra à votre serviteur, un certain soir de 1989, Melchior Ndadaye, avec ces mots –alors énigmatiques, mais prémonitoires- chuchotés à l’oreille : « Cet homme ira loin ! »

Térence Ndayakire fut le dernier Hutu à être abattu de coups de feu avant le coup d’Etat de juillet 1996. Ce crime fut perpétré de sang-froid, sur le coup de douze heures, à l’Ecole Michel–Archange, sise à un jet de pierre de la Mairie de Bujumbura.

(5) P.N. En lieu et place de l’UOB, ce brillant bachelier fut conduit par les « événements » à enseigner le dessin et la musique à Bukeye. Plus tard, pour l’art du journalisme, il fréquenta l’INA (Paris) et l’Ecole internationale de Bordeaux. Responsable de la Médiathèque à la RTNB, élu du peuple en 1993, directeur de publication de L’Aube de la démocratie. L’assassinat des présidents Melchior Ndadaye et Cyprien Ntaryamira resta comme un os au travers de la gorge de P.N. Selon les normes du CIRC, il fut porté disparu en 1998, dans une caserne militaire, à Makamba. Aimant paraphraser le Mahatma Gandhi, ce disciple de Mercure disait souvent qu’ils n’auraient jamais son obéissance. « Ô mort, où est donc ta victoire ? », s’interrogent les Saintes Ecritures !...

Tous n’eurent pas le destin exceptionnel de Jean Ntagwarara, qui, en 1972, eut… la chance d’un pendu. Détenu parmi une dizaine d’autres malheureux attendant l’infâme exécution, il vit surgir monseigneur André Makarakiza qui le tira des griffes de la grande faucheuse. Sa foi chrétienne se raffermit davantage : « Dieu, pourquoi moi ? » Nous souhaitons à l’évêque de Bubanza de vivre aussi longtemps que Melchisédech…

A côté de journaux et revues, tels Remarques africaines, Le Soir, le Monde, Jeune Afrique et Africa International, qui, en son temps, ont publié des papiers sur le sujet, le lecteur intéressé suivra avec un intérêt certain cette bibliographie sélective d’auteurs burundais et étrangers : Patrick Sabatier, René Lemarchand, Filip Reyntjens, Jean–Pierre Chrétien, Boniface Kiraranganya, Marc Manirakiza, Raphaël Ntibazonkiza, Augustin Nsanzé, Sylvestre Ntibantunganya, Laurent Kavakure.

Tous comptes faits

Primo. Ces quelques lignes constituent un témoignage. Si, en disparaissant, les notes n’ont pu résister aux aléas et pérégrinations de la vie, la mémoire, elle, demeure solide. Toute affirmation relève de l’intime conviction. L’on peut retrancher, remodeler, contribuer ; mais pas polémiquer. Sinon, notre relation de cette tragédie et de ses funestes conséquences aurait raté son but. En cette matière, toujours démentir le vieux dicton chinois qui veut que « lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. »

Secundo. Peut-on inventer la roue, en ce siècle, en repoussant la triptyque Vérité–Justice–Réconciliation aux calendes grecques. Cette dernière peut-elle ignorer les victimes et la réparation ? Rime-t-elle avec l’oubli, l’amnésie ? Est-il conforme aux enseignements de nos ancêtres (et de la civilisation) de balayer d’un revers de la main le devoir de mémoire ? Ces questions restent posées ! Tant et si bien que, comme l’affirme Alain Genestar, « l’histoire marque la mémoire des peuples d’un fer rouge. »

Tertio. Et toi, lecteur inconnu, mon ami, mon frère, où que nous nous trouvions dans le vaste monde, à défaut de faire sonner les cloches des églises, si midi sonne à nos montres, le 29 avril, observons une minute de silence. Chaque année que Dieu fait. En hommage aux innocentes victimes, connues et inconnues, de la folie meurtrière des hommes qui s’est abattue sur le Burundi, depuis le funeste 13 octobre 1961, -y compris Ernest Manirumva-. Mission impossible ?

Quarto.« Adieu mes amis, adieu mes frères… Car si j’ai gravé vos noms dans ma mémoire, vous êtes pour moi à jamais disparus ». Lorsque, jeunes, nous reprenions cette rengaine de l’inégalable Nana Mouskouri, nous étions loin de penser que la fatalité allait si rapidement rattraper la vie.

 

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13:01 Écrit par victor ntacorigira dans DE Nils Gasarara, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

N'oublions jamais

29 avril : Commémoration du génocide contre les Hutu du Burundi en 1972 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Opinion

@rib News, 29/04/2010

N’oublions jamais le Génocide de 1972 au Burundi !

Enfant avec un bras décapité, image symbole du génocide perpétré contre les Hutu du Burundi en 1972Ce 29 avril 2010 est une occasion renouvelée de rappeler que le génocide de 1972 a anéanti plusieurs milliers de Burundais dont l’identité commune était d’appartenir à l’ethnie Hutu. Les familles des victimes aux premières heures des arrestations et la nouvelle génération de leurs descendants, doivent témoigner pour attester des actes ignobles et sanguinaires subis par les disparus et les survivants. Cette démarche permet de les sortir de l’oubli décrété par les acteurs politiques Tutsi de 1972.

Quelques-uns de ces derniers sont encore vivants et influents sur la scène politique burundaise.

Rappeler l’existence subitement interrompue des nombreux disparus de 1972 est une façon des les faire vivre à nouveau.

Ce 29 avril 2010 est le moment, aussi, de dénoncer ces crimes commis, certains imprescriptibles, restés impunis jusqu’à aujourd’hui.

Ce 29 avril 2010 permet de formuler encore une fois le besoin de justice au Burundi.

Ici, le témoignage d’Elie Niyoyitungira, ancien journaliste à la Radio Télévision Nationale du Burundi (de 1981 à 1993)

1972, a été une année d’horreur pour lui.

Il se souvient.

Voici ses propos recueillis par Perpétue Nshimirimana :

« La question ethnique est venue interférer dans ma vie en 1972. C’est là où j’ai commencé à comprendre qu’il y avait des Hutu et des Tutsi au Burundi.

Quand, j’ai vu des gens partir, j’ai posé la question à un enseignant qui  s’appelait Hicuburundi. Sinon, avant, rien. Je n’avais rien entendu sur les troubles de 1965 ni sur ceux de 1969. 

En fait, en 1972,  le Concours National de fin d’école primaire n’a pas eu lieu. Les écoles secondaires du diocèse de Muyinga ont demandé que chaque école primaire choisisse trois noms d’élèves susceptibles d’aller dans leurs classes de septième. Ainsi, monsieur Hicuburundi,  a donné mon nom, en plus de deux noms d’élèves Tutsi. C’est comme cela que je suis entré en classe de septième.

Savait-il que j’étais Hutu ou croyait-il que j’étais Tutsi ? Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je pense qu’il ignorait qui j’étais.

J’étais très doué. Les deux autres l’étaient aussi. Nous n’avons pas passé le Concours  National à cause des « Evénements »[1]

1972 a été une année d’horreur pour moi.

J’ai perdu beaucoup de personnes de ma famille et d’autres connaissances pendant les « Evénements » de cette année  comme mon oncle Bernard et mes deux cousins Alexandre et  Cassien Bitama. Il faut dénombrer aussi parmi les disparus, Déo ainsi que plusieurs de mes enseignants très proches.

Parmi tous, c’est la mort de Vincent qui m’a le plus bouleversé. Il m’a enseigné en classe de deuxième année et en classe de quatrième année de l’école primaire. Il me considérait comme son fils parce qu’il me trouvait  intelligent. Il aimait mes parents. Je le considérais comme mon père. Je connaissais tous les membres de sa famille, de sa femme Pascasie à tous ses enfants.

En plus de Vincent, d’autres enseignants ont disparu comme Charles Muserebanyi, Joseph Hicuburundi, Cassien Bitama, mon cousin, Charles Mukubitenimbwa,  Bernard et d’autres dont j’ignore les noms.  Beaucoup de gens  ont été arrêtés sur les collines et dans les écoles. On ne savait pas ce qui se passait. On ne savait pas où ils partaient.

Un fait m’a beaucoup marqué. Un jour, j’ai vu des camions remplis des gens ramassés à l’école comme du bétail. On les faisait grimper pour rentrer dedans. Les élèves les voyaient depuis la cour de l’école. J’ai, alors, demandé à M. Hicuburundi, (l’enseignant qui avait donné mon nom pour que je puisse aller en classe de septième) où allaient tous ces gens?

La réponse de l’enseignant à son élève a été : «  Si tu veux les suivre, tu peux les suivre. » Puis, moi, j’ai eu peur. J’ai décidé de ne plus poser de questions. C’était très délicat. J’ai paniqué.

Je n’ai  pas compris comment cet homme qui m’a donné une réponse aussi menaçante était le même qui m’avait choisi parmi les quelques candidats aptes à entrer en classe de septième »

Sur l’ambiance qui régnait à l’école après toutes ces disparitions, Elie Niyoyitungira poursuit :

« Je crois qu’il y avait une grande peur à l’école. Je ne sais pas. Je ne peux pas  dire exactement si tous les enfants posaient des questions sur ce qui se passait. Mais, les enfants voyaient que leurs proches partaient. Moi, la seule question   posée, je l’ai adressée à cet enseignant là. J’ai reçu une réponse un peu bizarre de la part d’un éducateur.

Mes deux cousins morts, Alexandre et Cassien, étaient des jeunes. Ils n’étaient pas encore mariés. C’étaient les neveux de ma mère. Ma mère ne nous parlait pas beaucoup de cette question d’actualité.  On a vu les gens partir et disparaître à jamais. On avait peur de le dire.

Je crois que ma mère avait aussi peur d’en parler. Je dois préciser que mon père,  Henri Casame[2] (pendant le déroulement du génocide  de 1972) venait de sortir de prison.Moi, je l’ai vu pour la première fois à l’âge de neuf ans. J’étais craintif en présence de mon père. Il m’impressionnait.

Je passais toujours devant une église avant d’arriver à l’école. Pour rentrer à la maison, j’empruntais le même chemin.  Chaque jour en cette période là, je m’arrêtais dans cette église pour faire une petite prière pour mon père. Une prière pour qu’il ne disparaisse pas comme les autres.

Je disais simplement : « Dieu, faites qu’on ne prenne pas mon père ».

Dieu m’a entendu. Il est resté.

Bizarrement, il est resté. Par contre, moi, je demeurais inquiet pour lui.  A la maison franchement, personne ne parlait des difficultés autour de nous. 

De peur peut-être de nous faire peur.

Parler des disparitions de 1972, était un sujet tabou.  A part mon cousin Honoré qui a perdu son frère Cassien, personne n’en parlait jamais. Pendant des années, il nous a souvent parlé de son frère. Je dois préciser aussi  que Cassien m’avait dit avant sa disparition  ceci : « Si jamais tu réussis l’examen pour aller en classe de septième (il ne savait pas ce qui allait se passer), je vais tout t’acheter. Je vais t’acheter les chaussures, des habits.  Je me chargerais de tout »

Et puis, il a été arrêté comme beaucoup d’autres. Le  Concours  National n’a pas été organisé cette année-là.

Cassien était quelqu’un qui m’était très cher.

Officiellement, rien n’a été dit sur ces disparitions.

C’est un deuil qui n’a pas été fait. Et, c’est dommage pour les Burundais et pour le Burundi. Comment est-il possible que des centaines de milliers de personnes puissent disparaître et que le mutisme reste complet à leur sujet ?

Pourquoi personne ne sait où sont passées toutes les personnes arrêtées? Que  sont-elles devenues ?

Même aujourd’hui, des années et des années après, les questions sont toujours sans réponse.

Le Burundi ne peut pas évoluer normalement en niant son passé. Cette couverture sur les pages sombres de son histoire doit être retirée. Je crois que cette situation ne peut pas continuer ainsi. Il faut que le deuil se fasse. Il faut que les gens parlent. La réalité aussi terrible qu’elle a été, doit être dite aujourd’hui comme elle s’est déroulée et comme elle est toujours »

A l’évocation de l’infortune de son frère, Elie Niyoyitungira ne parvient pas à contenir son émotion :

« Mon frère Stanislas Banyankindagiye est mort en 1973, une année après  le Génocide de 1972. Il était directeur de cabinet au ministère des finances. C’était quelqu’un de très brillant. De la première année  de l’école primaire jusqu’à la fin de l’école secondaire, il était toujours le premier de  sa classe. C’est peut-être la raison pour laquelle il est devenu directeur de cabinet. Il était très jeune. En 1973, il avait 25 ans. C’était quelqu’un de très gentil qui aimait accueillir beaucoup de personnes chez lui, des Tutsi et des Hutu confondus.

D’après ce qui nous a été rapporté, il a été nager au lac Tanganyika avec des amis. On l’a étranglé et on l’a noyé  dans le lac. Son corps  a été retrouvé flottant sur le lac, trois jours après. Les tueurs, au lieu d’avertir et de dire que quelqu’un  est mort dans le lac, se sont rendus chez lui. Ils ont  dévalisé sa maison. 

Tout, ils ont pillé tout. Il ne nous est resté de lui qu’un petit poste de radio. Ce petit poste de radio a été d’une importance capitale dans ma vie. C’est en écoutant les journalistes parler, grâce à ce petit poste de radio, que j’ai eu envie de devenir journaliste moi-même. 

Les tueurs de mon frère, eux, courent toujours. Les témoins se taisent toujours.

Cela s’est passé à Bujumbura, à 200 kilomètres, de chez nous à Karuzi. Personne ne nous a dit un mot sur ce drame. A vrai dire, personne dans la famille ne sait exactement les détails de cette sombre histoire.

A part que mon grand frère Stanislas a été étranglé et noyé dans le lac Tanganyika.

Le corps a  été retrouvé mais nous, la famille ne l’avons pas vu pour l’identifier. Nous, nous étions à l’intérieur du pays. Selon les informations d’un cousin vivant à Bujumbura, il a vu le corps de Stanislas dans un état très avancé de décomposition. Quant à l’enterrement, des démarches officielles en cette circonstance, rien ne nous a été communiqué.

Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé à Bujumbura.

Je crois que c’est le cousin qui l’a enterré. C’est lui qui nous a dit que sa maison avait été pillée.

Le jour où la triste nouvelle arrive, ma mère a dit à mon père de me l’annoncer. Elle lui a recommandé de m’empêcher de pleurer. Il ne fallait pas pleurer avait-elle ajouté, de peur d’attirer les regards des gens. Elle ne voulait pas que les gens  se doutent que quelque chose n’allait pas  bien à la maison.

Je ne suis pas certain que mes parents ont pleuré, même en cachette.

Je ne les ai pas vus le faire. Je ne suis pas sûr que mon frère et mes sœurs ont pleuré, non plus. Tout le monde a fait semblant comme si rien de très grave ne s’était passé. Nous avons appris les faits alors que nous étions à 200 kilomètres de Bujumbura et puis voilà.

Les tueurs courent toujours.

Personne n’a suivi ce dossier, personne.

Mais, ce que je me pose comme question aujourd’hui : « Comment ce petit poste de radio nous est-il parvenu à l’intérieur du pays? Parce que ce poste de radio, nous l’avions en main comme le dernier témoin de Stanislas. 

Est-ce mon cousin qui l’a amené ? Ou une autre personne ? Je n’en sais rien. »

Propos recueillis par Perpétue Nshimirimana


[1] « Les Evènements de 1972 », désignés ainsi  par  analogie aux « évènements » d’Algérie en 1945. En réalité, ce qui se déroule au Burundi en mai et juin 1972,  puis tout au long de l’année 1973 est un Génocide.

Le Rapport Whitaker des Nations Unies en fait une description. (Rapport Whitaker. Commission du Conseil économique et social des Nations-Unies sur les droits de l’homme. 2 juillet 1985)

Pour les mêmes faits, la tradition a retenu,

-Ya mvura (yahitana abahutu mu 72)

-Igihe abahutu bahona (mu 72)

[2]  Incarcéré pour des motifs inconnus en 1959,  7 jours après la naissance d’Elie, Henri Casame, le père de ce dernier, a été libéré 9 ans plus tard pour des raisons tout aussi inconnues. Il disparaît dans les années 2OOO pendant que son fils est établi en Suisse.

La nouvelle de son décès ne lui parviendra que plusieurs mois plus tard !

 

 

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Les victimes de 1972 se racontent

Les victimes du génocide de 1972 au Burundi se racontent Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Opinion

@rib News, 30/04/2010

Hommage à Gérard Ndayavurwa : Mort en 1972, Décédé en 2008

Par Emmanuel Manirakiza - Canada

C’était au courant du mois de mai 1972, alors qu’il était dans sa classe de 6ème, à l’école primaire de Ndagano, en pleine leçon avec ses élèves, la porte s’ouvrit et une voix s’écria: “Vous devez être Gérard Ndayavurwa?” Et toute la classe sursauta… Oui, …il y a un problème?... Sous la stupeur de ses élèves, trois gendarmes armes jusqu’aux dents bondirent sur lui, commencèrent à le matraquer et le jetaient dans un camion militaire déjà superchargé d’autres fonctionnaires, commerçants et paysans Hutu du coin. Quelques heures plus tard vers la tombée de la nuit, tous sans exception aucune, sans procès ni autre procédure, devraient être fusillés à bout portant.

Gérard avait été  arrêté deux semaines auparavant mais il s’en était plutôt bien sorti sur intervention de l’abbé Gérard Nzeyimana, recteur du séminaire de Buta d’alors. Un certain Kirima, voisin et chef de secteur à l’époque, s’était introduit chez nous et l’avait conduit à “l’abattoir” de Muzenga, en compagnie de son petit frère Gaspard. Mes deux grandes sœurs, militantes éclairées de la Chiro, avaient accouru pour informer l’abbé Gérard à Buta. Sans poser d’autres questions, celui-ci était vite monté sur sa moto et les avaient retrouvés déjà attachés dans une salle à Muzenga, attendant l’heure de leur exécution. Il les avait fait libérés et cette fois-ci, ils étaient rentres saint et sauf.

Pour revenir à la fusillade dont j’évoquais plus-haut, un miracle (ou malheur diront certains) s’était produit, cette-fois ci ce n’était pas Nyanzira, ni le gros et grand militaire noir dont j’ai oublié le nom, qui devait procéder à la fusillade comme d’habitude, mais un jeune caporal, ancien élève de mon frère Gérard. Selon certains, le caporal aurait averti mon frère qu’il tirerait au dessus de sa tête, et que ce dernier devrait faire le mort.  D’autres racontent qu’il aurait tout simplement tremblé devant la silhouette de son meilleur prof et que la balle aurait raté sa cible. Tout ce qu’on sait, c’est que mon frère a fini inconscient dans une fosse commune comme tout le monde pour ne réapparaître que deux jours plus tard à la maison, tout couvert de sang et complètement débile.

Ce fut le début du calvaire pour lui-même, ses amis et toute la famille.

En effet, mon frère Gérard est devenu dès ce jour fou et a passé tout le reste de son existence (sa vie lui ayant été enlevée) comme un chien, errant partout dans le pays. Tantôt il passait des semaines à camper aux alentours de ses anciennes écoles dont l’Athénée et l’École normale de Gitega, tantôt il revenait à la maison quand il n’avait plus d’énergie pour vadrouiller ou lorsque quelqu’un lui avait fait du mal. Les anciens du séminaire de Buta doivent tous le connaitre car il a passé la majeure partie de son temps à chanter pour eux ou à faire des devoirs pour d’autres et surtout à manger dans leur poubelle.

Sa fiancée, tutsi comme la plupart de femmes des intellectuels Hutu de l’époque, est morte malheureuse, célibataire quelques années plus tard.

Et notre famille? Quel gachi! Mon père a vendu presque toutes ses vaches et une partie de notre lopin de terre pour tenter de faire soigner son fils. Ils sont allés d’hôpital en hôpital, de Kamenge à Buye, en passant par les hôpitaux de Gitega, Bukeye, jusqu’en Tanzanie pour finir dans la médecine traditionnelle à Buha. Tout cela pour rien.

Gérard est finalement décédé en Aout 2008, après tant d’années de souffrance.

Paix a son âme.

Emmanuel Manirakiza

Calgary, Alberta

Canada

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