01/07/2011

Episodes de la cruauté ordinaire

Génocide de 1972 au Burundi : Episodes de la cruauté ordinaire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Opinion

@rib News, 08/05/2010

La condamnation du 8 mai 1972.[1]

Application Immédiate

Transmission de Mémoire et Contribution à la Commission Vérité.

Témoignage.

Par Rose Ntwenga.

Aborder le contenu de cette condamnation signifie entreprendre le récit de l’épouvante. C’est décrire à l’attention du grand public, enfin, la manière dont le désordre a été semé au sein des cellules familiales, des initiatives commerciales et des autres cadres de rencontres. Le silence observé par la plupart des victimes du génocide de mai et juin 1972 au Burundi a fait croire que la férocité de la répression était justifiée et légitime. Alors que la réalité vécue et le déroulement des faits du génocide de 1972 démontrent, bien au contraire, l’aboutissement d’un sinistre projet datant d’une dizaine d’années auparavant[2].

Au quotidien, un dispositif s’est mis en place et demeure opérant jusqu’à aujourd’hui au Burundi comme dans les autres pays où résident des survivants, des témoins ou des acteurs/bénéficiaires du génocide de 1972.

En général, toutes les veuves, les enfants (filles et garçons), les ayants-droit ont été l’objet d’une attention toute curieuse. La plupart de ces personnes se sont retrouvées, de gré ou de force, sollicitées par des voyeurs malveillants. Des propositions d’aide totalement intéressées et des juxtapositions familiales ont été génératrices de climat irrespirable, fatales, dans certaines occasions, pour les survivants.    

Des persécutions se sont poursuivies sous couvert d’actes de la vie courante d’apparence inoffensive. En réalité, ce sont des péripéties bien agencées au quotidien où très peu de place est laissée à l’improvisation.

Péripéties dans la famille de Venant Ntwenga.

A la suite de la disparition de notre père, la famille de Paul Morisho, son épouse, Mama Anipha, et leurs nombreux enfants, nous avaient accueillis avec sympathie et générosité. Des années après, nous nous étions rendu compte que cette étape avait été un sérieux répit. Par contre, nous ne savions pas que notre présence leur amenait des problèmes.

Aussitôt, une jeune fille est placée pour surveiller et nuire.

Une grande en Terminale au Lycée d’Ijenda en 1972, Berthe, une connaissance de vue, nous avait rendu une visite faussement  amicale dans cette famille. En réalité, par le biais de cette visite, elle avait, imposé une présence supplémentaire à notre lieu de refuge. Par un stratagème, elle s’était incrustée, logeant là elle aussi. A notre départ, elle était restée chez Paul Morisho pour profiter ouvertement de l’hospitalité. Pourtant, sa famille n’était pas concernée par les violences consécutives au Génocide de 1972.

Berthe (Tutsi), avait été placée dans mon sillage et celui de mes frères et sœurs dès les premiers jours des grandes vacances en juillet-août 1972. Par cette proximité, elle assurait une étroite surveillance dans le but de réussir à peu de frais des nuisances en tous genres.

Son attitude envers nous et notre famille d’accueil demeure un mystère pour moi jusqu’à aujourd’hui.[3]

Une rafle lourde de conséquences.

C’était au soir du 31 décembre  1973.

Je n’avais pas résisté à l’invitation d’une soirée dansante dans le centre ville. Manque de chance, ce soir-là, une rafle avait été organisée. Avec d’autres filles, j’avais été accusée  de porter une mini-jupe. Nous avions passé la nuit en garde à vue dans les locaux de la Mairie de Bujumbura. Nous n’avions été libérées que le lendemain soir.

J’étais de sortie la nuit sans la permission de Paul Morisho, notre tuteur.

J’avais juste laissé un mot pour indiquer le lieu de la fête et rassurer de mon retour le lendemain. Dès que relâchée, j’avais compris ne plus rien avoir à faire chez lui.

J’avais deviné juste.

Paul Morisho avait appelé mon jeune frère, Valère, pour lui lire le mot laissé par mes soins. Il avait expliqué ne pas être en mesure de tolérer un tel comportement.

C’était sans rancune.

Ainsi, le surlendemain, Honorata et Valère, Félix Junior (Djuni N’guyen) m’avaient rejointe

 au Campement du secteur C. N°29 de Kamenge, à Bujumbura, où résidait alors notre mère.

L’Histoire de Jérôme (1) :

Gitega, sauvé par sa compagne et une plante sédative.

Mwalimu Proba habitait avec son compagnon Jérôme à Gitega dans le centre du pays.

J’apprenais par les voisins que Mwalimu Proba l’avait caché pour le soustraire des rafles. Elle lui avait fait absorber une plante sédative, capable de provoquer une somnolence une journée durant. La nuit, elle le réveillait pour l’aérer et le faire marcher. Pendant les trois mois qu’avaient duré les disparitions intensives, Jérôme était resté dans un état second. A la manifestation du ralentissement des rafles et d’autres signes d’accalmie, Jérôme avait réintégré son service. Tel un automate, il allait travailler et sa compagne gérait l’argent.

Le travail technique avait repris comme à l’accoutumée. Mais, il s’était mis à demander les nouvelles de ses collègues. Il s’étonnait de ne plus les apercevoir.

Jérôme s’était mis à  leur recherche. Il s’indignait sur un ton de révolte intolérable aux oreilles de certains collègues. Ces derniers estimaient vivre des semaines d’euphorie dues à la  « Victoire » après le génocide de mai et juin 1972.

Mwalimu Proba avait décidé de sa mutation à la Régie nationale d’eau et d’électricité, (REGIDESO), à Bujumbura.

L’Histoire de Jérôme (2) :

L’exfiltration vers Bujumbura.

Mwalimu Proba avait donc écrit une lettre manuscrite adressée à maman, Marcelline Ndikumana, faisant  part de sa prochaine décision de nous rejoindre dans le Campement.

Elle promettait la régularité de paiement du loyer. 

Jérôme était technicien à la Régideso. Après avoir quitté chez Paul Morisho, j’étais contente que quelqu’un de « notre famille »  se rapproche de nous. J’escomptais qu’elle nous aiderait.

Je me trompais.

A ce moment-là, je ne me souvenais pas du lien exact entre ma mère et elle. Elles étaient parentes. En ces temps troublés, c’était suffisant pour moi.

Dès le premier jour de leur installation dans la maison principale du Campement, tous les enfants[4] avaient constaté que nos vies seraient bien séparées comme pour une cohabitation polie avec des étrangers. Seules des salutations élémentaires de convenance étaient échangées.

Au poste de guet, les voisins, toujours au regard perçant, demeuraient à l’affût de l’insolite…

Ils étaient venus me dire que mon oncle Jérôme était particulier.

Non !  Je n’avais pas remarqué.

- Qu’y avait-il avec Jérôme ?

L’Histoire de Jérôme (3) :

Le secret de Mwalimu Proba éventé par nos voisins.

Mwalimu Proba avait pensé que dans la grande ville, sa particularité se fondrait dans les disparités de la capitale.

Eh, non.

Après avoir écouté comme un gentil garçon, le circuit à prendre, Jérôme partait sur son vélo. Il suivait à la lettre les recommandations de sa compagne.

Le harcèlement des voisins commençait à me gêner.

« - Ton oncle est envoûté. Observe ! », me disaient-ils avec insistance.

J’avais observé sans déceler d’anomalie.

Je trouvais, tout de même, étrange que Mwalimu Proba doive lui rappeler de me saluer et de sourire.

« - Jérôme, salue et souris ; C’est  Rose ! »

Ce rire !

Trois, quatre notes, de papier froissé, de clous qui tombent sur le carrelage.

C’était bizarre.

Les voisins étaient revenus.

Alors ? Je ne voyais rien d’anormal à part son rire.

Pour les voisins, je vivais sur une autre planète, quand ils ne me trouvaient pas bête.

« - C’est ton oncle maternel qui nous envoie. », m’avaient-ils dit.

Je ne connaissais pas d’oncle maternel.

« - Et pourtant, lui te connaît très bien. Ton oncle[5], celui qui se réveille un matin et peut déclarer en observant le troupeau, que l’une des vaches est triste. Celui qui, par simple application, à même la robe, d’une décoction de sa composition, parvient à la remettre sur  pied ! »

Je ne voyais pas de qui ils parlaient.

D’après les voisins, l’oncle maternel s’inquiétait. Il avait administré trop longtemps la plante sédative aux effets étourdissants. A ce rythme, bientôt, Jérôme oublierait son nom. S’il avait pu tenir aussi longtemps, c’est que la décoction administrée, était coupée par de la nourriture donnée aux lapins.

Ce qui l’intriguait le plus, c’était l’attitude des enfants. Comment ces femmes avaient-elles fait pour que leurs enfants ne se doutent de rien ?

J’avais eu l’ordre de surveiller.

- Alors ?

Les voisins étaient aux nouvelles.

Je ne voyais rien de particulier. Par contre, ils voulaient des indications sur la plante dont se nourrissaient les lapins[6]. L’oncle maternel leur avait affirmé que je la connaissais. Je leur décrivais la plante antiseptique, que bien des gens cueillaient par brassées au bord des routes. Tout le monde la connaissait car elle soigne les maladies de la peau. Cependant, elle était impropre à la consommation car provoquant des coliques.

Les voisins étaient aux nouvelles.

Je ne voyais rien de particulier à part que Mwalimu Proba n’invitait pas les jeunes enfants à partager les repas.

Que devenaient les restes ?

Elle avait précipitamment déménagé dans le secteur D dans la partie Fonds d’Avance de Kamenge.

L’Histoire de Jérôme (4) :

L’arrestation de l’« espion du Rwanda »

Jérôme s’était fait arrêter.

Je suppose que les doses de plante sédative avaient été progressivement diminuées. En fait, Jérôme n’avait plus suivi strictement le circuit immuable tracé par Mwalimu Proba.

De retour de la Régideso, un jour, peu après dix-sept heures, au niveau du rond point de l’avenue du Peuple Murundi, à l’intersection en direction de l’Ocaf, il avait bifurqué.

Il s’était retrouvé au Bar, le Carrefour des Révolutionnaires. Cet endroit, lui semblait connu. Il avait déposé son vélo, et, avait pénétré les lieux en habitué.

Il s’était installé avec un soupir d’aise.

A l’employé venu  prendre la commande, il lui avait offert une bière pour son labeur. Ensuite, il en avait commandé une autre pour lui.

Il s’était assis serein dans l’attente d’une bière fraîche.

A la place de la bière, une jeep de la gendarmerie était arrivée. Transportés sans ménagement, Jérôme et son vélo s’étaient retrouvés enfermés au Commissariat, accusés d’être des « espions du Rwanda. »

Ce genre de faciès n’existait plus. Grand, solide et à l’aise… Ce ne pouvait être qu’un mouchard.

L’Histoire de Jérôme (5) :

Perdre l’usage du français suite à un choc affectif.

Mwalimu Proba était venue me demander d’écrire des lettres pour  tenter de le faire libérer.

« - Jérôme ne fait pas de politique. Son incarcération est injustifiée. »

- Rose, écris.

Sur une feuille achetée pour la circonstance, j’avais compté les lignes pour éviter les ratures. Je lui avais résumé le contenu de la lettre en français.

Depuis quand n’était-elle plus capable d’écrire en français ?

J’étais intriguée qu’elle en revienne à mes services. Elle avait été institutrice, parmi les premières à être formées à Bukeye dans le centre du pays.

Elle était revenue à trois ou quatre reprises.

« - Jérôme ne fait pas de politique. Son incarcération est injustifiée. »

- Rose, écris.

Mwalimu Proba ne se moquait pas de moi, mais, mon scepticisme était palpable. Elle avait fini par m’avouer l’origine de son trouble. Lorsque ses deux enfants étaient morts, l’un après l’autre, à cause des terribles épidémies de maladies infantiles, elle avait décidé de ne plus parler le français. 

- J’avais cru aux slogans de l’Indépendance, m’avait-elle confié. Ces slogans martelaient :

« Le jour de l’indépendance serait le jour le plus beau. Après l’indépendance, il n’y aurait plus de corvée,  tout serait beau … »

- Mwalimu Proba,  m’étais-je exclamée avec l’incrédulité qui m’était tant reprochée. Ne me dit pas que tu as cru, qu’il n’y aurait plus de maladie !

Après cet aveu, j’avais probablement dû forcer le ton dans ma réclamation pour la libération de Jérôme.

L’Histoire de Jérôme (6) :

Sauvé une seconde fois.

A douze ans, Bosco, l’un des petits frères de Baudouin Ntidendereza (résident dans le secteur B.) de Kamenge avait bataillé à trois reprises contre la dernière compagne de son père pour récupérer un deux-pièces où vivre rassemblés avec les huit frères et sœurs. Il était venu m’avertir que les lettres écrites avec soin pour ma tante, n’étaient pas conformes aux normes des doléances.

Ma tante me faisait confiance à moitié. Elle les faisait relire. Invariablement, elle entendait dire que ces lettres n’étaient pas écrites par des gens vivant dans ce pays. 

Mwalimu Proba était rassurée ; j’avais traduit dans l’esprit et le sens.

« - Jérôme ne fait toujours pas de politique. Son incarcération est injuste.» 

Enfin, Jérôme avait été libéré. Malgré lui, il avait consenti à reprendre la plante sédative.

Ensuite, Mwalimu Proba avait à nouveau demandé une mutation pour Jérôme à la REGIDESO à Kigali au Rwanda.

L’Histoire de Jérôme (7) :

Epilogue au milieu des années 80.

Alors que le passé me semblait très éloigné, voilà qu’une personne m’avait joyeusement interpellée. Je ne l’avais pas reconnue. C’était Jérôme, le compagnon de Mwalimu Proba. Il poussait de petits gloussements de plaisir.

-          Je  suis guéri. Je suis guéri… !

Nous avions échangé une accolade bien chaleureuse, enveloppée de sa guérison. Je ne savais pas où me cacher. Sur le trottoir, devant le Pélican, l’Oiseau rare, les passants prenaient le temps de nous dévisager.

« - Ils m’ont dit que je guérirais le jour où je reconnaîtrais celui qui a écrit les lettres pour me faire libérer.»

Il l’avait dit en sautillant presque. J’en éprouvais une profonde gêne.

Et, il poursuivait :

«  - N’aies pas  honte. Ta tante m’a sauvé. Je suis vivant ! »

C’est vrai. Il avait recouvré ses esprits et sa totale liberté mais son petit rire détonnant était resté.

En effet, à Kigali, les thérapeutes Hutu rwandais,  lui avaient indiqué, strictement, de ne plus s’approcher, ni écouter Mwalimu Proba ainsi que l’ensemble des membres de la famille de cette femme.

Les thérapeutes semblaient être coutumiers de ce genre de patients.

Episode de la cruauté ordinaire (1) :

« L’Amnistie » de 1974.

Lorsque la rumeur de cette mesure « d’Amnistie » s’était propagée de bouche à oreille, au milieu de l’été 1974, Valère, Honorata et moi, nous nous étions précipités  l’annoncer au locataire rwandais du secteur D. De surcroît, nous avions exigé son départ.

Le lendemain, la famille des exilés Tutsi rwandais déménageait avec une partie de notre mobilier.

Notre initiative avait revigoré ma mère. Certains employés des chantiers parallèles, rescapés des rafles, étaient venus l’aider à nettoyer et à faire le décompte des affaires.

Il flottait comme un petit air de fête autour de nous. Discrètement, maman avait fait déplacer ses effets personnels. Les voisins étaient venus demander la date de notre déménagement. Nous étions restés tranquillement au Campement du secteur C en attente de son signe. (…)

Ma mère m’avait vu arriver toute souriante.

Elle m’avait demandé où j’allais.

Je venais voir comment serait agencée la disposition de l’habitation.

Elle s’était retenue de rire à gorge déployée.

Comme je la fixais d’incompréhension, elle s’était rattrapée. Elle m’avait dit :

«  - Tu constates  par  toi-même que les anciens locataires, sont partis avec une partie du mobilier. En attendant que j’en rachète dans quelques semaines, tu resteras au Campement  pour surveiller tes frères et sœurs. »

J’acceptais.

Par contre, mes pensées étaient brouillées par une forte pointe de désapprobation. Cette façon de me répondre m’avait paru  bizarre. 

Episode de la cruauté ordinaire (2) :

Spolier et accuser autrui.

Les semaines avaient passé sans que ma mère ne fasse signe d’être rejointe.

Les premières accusations m’étaient tombées dessus à l’improviste. Sur un ton de profond reproche, les voisines critiquaient ma supposée attitude. A leur étonnement sur l’absence des  enfants à ses côtés, ma mère avait répondu implorante, encore, sous le choc de l’affront.

«  - Mes enfants  se sont séparés de moi parce que nous ne sommes pas de la même race ! »[7]

C’était impossible et impensable qu’elle ait dit une pareille énormité ! avais - je alors pensé.

C’était elle qui m’avait demandé de rester au Campement !

Pourtant, l’indignation des voisines sonnait comme un sérieux reproche aux allures de répulsion. C’était beaucoup plus qu’un simple colportage de ragots.

Parfois, les voisins pouvaient se laisser aller à des commentaires désobligeants ou à des inventions fantaisistes.

J’interrogeais Valère et Honorata à ce sujet. Quelle n’avait pas été la désagréable surprise !

Nous nous rendions compte, qu’à chacun d’entre-nous, elle nous avait trouvé une raison exprès pour rester au Campement. Nous étions stupéfaits de son habileté. Surtout, nous étions malheureux de réaliser qu’elle ne voulait plus vivre à nos côtés.

Cependant, fallait-il nous accuser gratuitement ?

Elle aurait pu  nous le dire.

Episode de la cruauté ordinaire (3) :

Le supplice de la rumeur.

Comme si cette souffrance due au rejet de notre mère ne suffisait pas, voilà, que le quartier bruissait à nouveau  de rumeurs. Je n’avais pas prêté attention aux propos répandus.

Des gens, de retour (soit disant) du Rwanda, déclaraient à qui mieux-mieux que notre père était vivant. Les gens racontaient ce qui leur passait par la tête pour s’occuper. C’était un passe-temps favori pour certains et, pour d’autres, une vraie source de plaisir.

Mais, cette rumeur persistait. On avait convaincu Honorata et Valère que nous devions nous rendre au Rwanda pour le rencontrer. J’avais été étonnée du sérieux avec lequel ils projetaient ce voyage. Je leur avais rappelé que si notre père était vivant, il nous aurait écrit. Nous connaissions tous sa signature.

Je les avais persuadés que les derniers instants qu’il avait eus à vivre, notre père avait fortement pensé à nous.

-lI est à la prison de Mpimba, assurais-je. C’est par-là qu’il faudrait chercher.

Quant à celui qui répandait ce genre d’histoires, c’était un guignol comme le quartier en comptait beaucoup.

Un verre dans le nez, il se mettait à parler anglais. Il s’agissait de quelqu’un qui, pour faire rire les autres et combler le vide laissé par les disparus,  jouait au jeu : «  Je suis Bâtisseur. Et toi, quel est ton projet ? »   

L’explication de cette partie des faits était claire. Mais, l’intention du déclencheur de rumeur, n’était pas pour me réjouir. Un homme de la connaissance de ma mère s’était étonné de notre manque d’empressement pour nous rendre au Rwanda.

Ma mère lui avait répondu dans un sourire.

-Mais, vous les considérez comme bêtes. Ils ne sont que perdus. Ils ne sont pas partis à cause de la signature. Leur père avait une signature. Vous l’avez oublié, pas  eux.

Une sensation proche de la douleur me gagnait quand ma mère parlait de nous en notre présence de façon impersonnelle et détachée, comme si nous lui étions étrangers.

Ce n’était pas normal.   

Episode de la cruauté ordinaire (4) :

Condamnation à l’Ignorance.

Juin 1972. Valère B. Ntwenga, terminait avec succès l’école primaire Stella Matutina. Maman avait confié son bulletin à une de ses parentés pour lui trouver une place à l’école secondaire. Après trois mois, la personne avait ramené le bulletin avec le commentaire suivant :

«  J’ai fait le tour de toutes les écoles secondaires de la ville, aucun chef d’établissement n’a voulu de ce bulletin. »

Ce n’était même pas la peine de douter des propos ni de s’indigner sur le refus détourné. Nous aurions dû le comprendre plus tôt. Rendre ce service relevait, pour lui, du geste à ne jamais esquisser.

 Le réseau d’entraide avait passé le tuyau pour s’inscrire à l’école primaire de la paroisse Sainte Famille de Kinama dans le quartier populaire au Nord de la ville de Bujumbura.

Au bout de cette deuxième sixième, Valère avait réussi le Concours national. Alors, les tracasseries officielles étaient survenues pour décourager la scolarisation.

C’étaient les mesures dites de « l’Orientation. »

Désormais, l’accès à l’école secondaire de chaque élève se faisait en fonction de la colline d’origine du père. C’était de quel côté encore ?

Entre les différentes incarcérations, il avait eu juste le temps de nous emmener le même jour, saluer et marquer sa gratitude envers son père de naissance et son père « d’éducation moderne », le curé de la paroisse de Buraniro, à qui il devait son inscription à l’école primaire de Mugera.

Les mesures d’Orientation avaient décidé que Valère se ferait inscrire à Musema dans la province de Kayanza. Cette inscription à l’intérieur du pays entraînait, en plus, des différents frais élémentaires pour les fournitures scolaires, ceux  du transport.

Maman avait traîné les pieds. Cependant, nous étions parvenus à rassembler toutes  les fournitures exigées.

Après, deux trimestres de routine scolaire, les malveillants avaient trouvé que nous nous adaptions  un  peu trop facilement aux obstacles. Ils avaient demandé aux locataires de ne plus payer le loyer qui couvrait les frais de transports.

Ainsi, au dernier trimestre de l’année scolaire 1974-1975, le montant d’un seul ticket était disponible. J’avais convaincu Valère de me céder sa part. Lui, pouvait attendre quelques jours, le temps que les locataires reviennent sur leur décision. Renvoyée six semaines en début d’année, je ne voulais pas prendre le risque d’une absence à nouveau. C’étaient les derniers mois de la fin du cycle secondaire, les Humanités secondaires (l’équivalant du Bac français).

La scolarité de Valère s’était arrêtée dans ces circonstances. Il n’avait pas la somme nécessaire  pour payer son transport jusqu’à Musema.

Episode de la cruauté ordinaire (5) :

Médiation familiale et application d’une condamnation

Plus tard, alerté par les voisins et les autres personnes concernées par notre sort, François Shishikaye, le chef de zone était venu trancher sur ce cas de violence passive. Il avait désapprouvé le comportement de maman  (ainsi que celui d’autres femmes) de profiter du huis clos familial pour maltraiter les enfants en l’absence du chef de famille.[8]

Cette désapprobation m’avait un peu rassurée sur la perception à avoir sur la série de choses étranges autour de nous. Enfin, François Shishikaye avait fixé le montant et la manière de percevoir les loyers dont j’étais exclue d’office.[9]

Par ces quelques consignes,  j’étais condamnée à la pauvreté.

Péripéties dans le cercle des connaissances et des voisins d’infortune.

Episode de la cruauté ordinaire (6) :

Spoliation et assujettissement : le cas de Simon Mumpaye 

C’était comme pour la voiture de Simon Mumpaye, le précédent locataire de la maison principale de notre Campement du secteur C n°29.[10] 

Les voisins étaient venus attirer mon attention sur notre surveillance désormais inutile. Les cambrioleurs avaient déjà détaché du moteur les pièces importantes.

« - Dans cette parcelle, il ne reste plus personne. Que des femmes et des enfants ! » 

C’était un constat que je recevais avec  beaucoup d’amertume.

Le fils de Simon Mumpaye avait récupéré la carcasse. En échange, d’avoir échappé aux rafles, il s’était retrouvé à travailler comme « un secret*[11] ». Cette voiture récupérée était l’objet de chantage et le prix de la liberté.

Episode de la cruauté ordinaire (7) :

Banalisation de la cruauté : le cas des Parentés de M. Pattern.[12]

Une partie de sa parenté vivait dans le quartier de l’OCAF. Cette famille déplorait déjà la disparition de plusieurs de ses membres en octobre 1965. Au cours de ces mois d’arrestations,

(de mai et juin 1972 de façon intensive et moyennement tout au long de l’année 1973), les gens disparaissaient sans bruit.

Pour beaucoup, le danger n’était pas palpable. Le lien n’était pas fait sur l’identité commune des anciennes et futures victimes. Aucune animosité n’était perceptible de la part des voisins directs. Pourtant, le drame viendra de ce côté.

L’une des voisines de cette famille avait pour amant, un militaire.

La voisine avait confié à ce dernier avoir entendu plusieurs gens mal en point à cause du nombre de morts de plus en plus élevé. Elle n’avait jamais vu de corps sans vie.

Le militaire, lui avait juste demandé si elle connaissait un Hutu dans les parages.

« - Oui. Le voisin. » Ce voisin, c’était un neveu ou un cousin de Pattern.

Il dormait.

Il avait été réveillé, et c’était fini pour lui.[13]

Après ce meurtre, le reste de la famille avait quitté le quartier de l’Ocaf dans la précipitation.

Episode de la cruauté ordinaire (8) :

Condamnation à la pauvreté et spoliations : le cas de M. Paul Nzomwita

Je ne me souviens pas des circonstances de son arrestation entre mai et juin 1972. 

Le Capitaine[14], commandant du camp militaire de Katumba en 1972 était son beau-fils. Il semble que ce lien de famille, à lui seul, justifiait d’être aux arrêts. Le Capitaine avait été victime comme plusieurs autres officiers et hommes de troupe de l’exclusion méthodique et sanglante des  personnes d’origine Hutu de l’armée burundaise.

Paul Nzomwita, retraité de la Force publique des années soixante, était sorti de prison après plusieurs semaines d’incarcération. En juillet 1972, j’avais accompagné sa fille Godelieve à la prison de Mpimba lui porter le panier de nourriture. C’était pour moi l’occasion de chercher quelques nouvelles concernant mon père. Une fois sa liberté retrouvée, il s’était investi dans la livraison des vivres dans la plupart des internats scolaires de la ville de Bujumbura et la distribution de la bière Primus dans le quartier de Kamenge.

L’activité économique avait très bien marché et son fils, en rupture d’école, était venu l’épauler avec succès dans son travail.  Paul Nzomwita s’en était sorti de manière éclatante.

Aussitôt, « on » avait fait miroiter à son fils une fortune plus grande à l’étranger, au Zaïre par exemple. Le capital à investir correspondait à tout l’avoir de son père qui lui faisait une totale confiance. Un jour, en milieu de matinée, son fils avait rempli son cartable de tout l’argent liquide en sa possession.

Paul Nzomwita, s’était retrouvé à vivre au ralenti.

« L’Amnistie » de 1974 (Bis) :

Effacer les traces de leur existence et leur œuvre : le cas de Pierre-Claver Nuwinkware

Cette mesure « d’Amnistie », répandue de bouche à oreille dans le quartier, avait permis la restitution partielle des biens des disparus. La famille de Pierre-Claver Nuwinkware[15] avait récupéré une partie de leurs biens dans des conditions qui me sont inconnues. Cependant, « Quelqu’un » avait fait le tri des nombreux papiers laissés par l’ancien ministre de la justice. Parmi le tas de papier figurait une brochure[16] dactylographiée relatant les circonstances de l’assassinait du Premier ministre Pierre Ngendandumwe le 15 janvier 1965.

Ce « quelqu’un » de la connaissance de sa mère avait poussé le deuxième fils de Pierre-Claver Nuwinkware (le géomètre)  à le vendre. N’avait-il pas faim ?

Plusieurs personnes du quartier l’avaient dissuadé de détruire le travail de son père. Vu l’importance du contenu, ils m’avaient obligée à le parcourir avant son atterrissage dans les mains de la vendeuse de beignets contre une somme dérisoire.

Condamnation à l’Ignorance (Bis)

Octobre 1975. Un matin, Jimmy, de Kanyosha (province Bujumbura Rural), inscrit régulièrement à l’école secondaire des techniques administratives (E.S.T.A.),  avait été sorti de sa classe par le directeur de l’établissement. A sa grande surprise, ce dernier lui avait demandé avec insistance de ne plus revenir dans l’établissement. Il n’en avait pas le droit.

Son inscription avait été une erreur monumentale.

Avant de rentrer chez lui, Jimmy  était passé au Campement  partager ce moment de profonde déroute.

Etc.

Ainsi, à chaque moment propice, la condamnation du 8 mai 1972 s’est appliquée ouvertement sans susciter de protestation solide.

Montpellier, le 8 mai 2010.

Rose Ntwenga.


[1]- Message de « Victoire sur les rebelles » lu par  le président de la République Michel Micombero, le 8 mai 1972, sur les ondes de la Voix de la Révolution (la radio nationale).

- Condamnation  des familles survivantes au génocide de 1972  à l’ignorance, à la quarantaine sociale, à être déconsidérées auprès de quiconque leur  porte intérêt ou marque de respect…

L’application de ces consignes poursuivie sans relâche pousse les cellules familiales à se déliter. L’objectif recherché est de dissuader les survivants et leurs familles d’entreprendre toute forme d’évocation et de revendication en rapport avec ce génocide.

Cette condamnation a, aussi,  autorisé de torpiller d’une manière ou d’une autre toutes les initiatives entreprises par les familles survivantes.

-Naho mwasigaye mutahonye : « Ntaco muzomara, ntacomuzokwimarira, ntacomuzoronka, ntacomuzoturonkana, …Ntacomuzoshikako ! (…) Nuwo wafashije azokugaya, n’umwana wavyaye azoguhinduka. »

-Un groupe de personnes a été témoin direct (ou mis au courant) de tous les actes commis à la prison de Mpimba dès les premières arrestations du 30 avril 1972. Elles ont été délibérément relâchées par la suite avec la mission de raconter aux familles l’atmosphère  horrible des derniers instants des différentes victimes.

Dans un premier temps, cette apparente magnanimité avait pour but de faciliter les spoliations dans un climat serein. Dans un deuxième temps, des  pressions/agressions étaient téléguidées pour effacer toute trace de la victime et ainsi dissuader toute revendication de la part de sa famille, des ayants-droits et du système d’entraide.

[2] Chronologies du site AGNEWS BURUNDI depuis 1961.

[3] A compléter par la famille de Morisho (si nécessité).

Des années après, Mama Anipha avait eu à  m’avouer que les difficultés endurées à cause de notre présence chez elle, ne provenaient pas de nous. (…)  Par contre, après notre départ, ses enfants avaient changé d’attitude à notre contact. Ils s’étaient mis à protester régulièrement pour un oui ou pour un non et à obtenir  gain de cause. J’ai du m’adapter, avait-elle constaté.

[4] Nous vivions entassés dans l’une des annexes du Campement, sur décision de notre mère.

[5] Oncle (ou un  autre membre de la famille de ma mère Marcelline Ndikumana, du côté maternel), fait partie des Tutsi dont la particularité est d’être soigneurs de bétail. Ils utilisent une variété de cannabis sauvage pour soigner certaines maladies du bétail (exclusivité de certaines races de vaches) ou pour lui faire parcourir de longues distances en cas de vol, transhumance, etc.

 Dans d’autres civilisations ou d’autres contrées arides, les éleveurs procèdent de façon semblable …

A compléter par  les « Archives de la Tradition Orale. Comment se définissent et se racontent les Tutsi par eux-mêmes »  par Kajugiro Musinga en 1967. (Et les observations complémentaires d’autres personnes)

Du côté des Hutu, certains sont éleveurs, aussi, de quelques races de vaches (différentes de celles des Tutsi) et d’autres bêtes, reconnaissables  aux  noms que certains hommes portent. Citons, Yabigabo, Gashaza, Ruvuzo, Nuwimkware, Mamera etc.

Des noms comme Kibwa ou Kabwa désignent des dépositaires de « Dresseurs », certains à chercher du côté des propriétaires du chien Piri-Piri (résident à l’Ocaf dans les années 60).

Quelques uns  portent encore (peut-être) le nom de l’Oiseau Totem du clan des Abahanza.

A compléter.

[6] Au Burundi, la pharmacopée traditionnelle a atteint un niveau expert de connaissance et de maîtrise des substances extraites des ressources naturelles locales, notamment  celles des végétaux. Autant certaines personnes ont eu une philosophie de l’alimentation et de l’entretien de la santé par les plantes exclusivement, autant d’autres ont détourné ces pratiques à des fins de spoliation ou de destruction.

La Commission Vérité devra se pencher sur certains cas d’administration abusive de ces médicaments.

[7] Ethnie (c’est plus approprié)

-Balinikatala kwa juu atuko kabila moja.

[8] « Mwa bagore, muraririye abana mu nzu. »

[9] Après le génocide de mai et juin 1972, je dois  mon équilibre émotionnel et la réussite de ma scolarité à tout un réseau d’entraide et de solidarité. Dans le désordre,  ma gratitude s’adresse à notre voisinage direct, la vendeuse (Muvira) de beignets qui avait demandé à un enseignant congoman de me payer le ticket aller pour le Lycée, la mère et le père de Biromo, Anna, la fille du  Cuisinier du Mwami Mwambutsa IV, qui a demandé à son grand frère Joseph, de payer plusieurs  tickets de bus pour se rendre au Lycée d’Ijenda.

A l’infirmier (congoman  muluba),  qui m’a délivré des attestations médicales de complaisance pour justifier mes retards au Lycée.

Bien sûr, aux insoupçonnés «  Gardiens de la Mémoire » et « Invisibles » qui ont tenu promesse des volontés des derniers instants des Bâtisseurs à la prison de Mpimba en mai 1972.

[10] A compléter par les autres dépositaires. Son nom en premier. Simon Mumpaye est originaire de la province de Bujumbura Rural. Puis, les prétextes formulés pour enclencher son arrestation, les tractations pour protéger sa famille et les conditions d’accaparement de ses biens.

[11] Indicateur (de l’administration). Il devait rapporter à la demande les faits et gestes d’autrui.

[12] Le père de Goretti Nduwimana, ministre des Affaires sociales en l’an 2003.

[13] A compléter par sa famille et les autres dépositaires.

[14] Son nom. A compléter par ses enfants, sa famille et les autres dépositaires qui m’ont confié ses derniers instants avant son arrestation suivie de son exécution.

Le poste militaire de Katumba se trouve à quelques mètres de la frontière naturelle et officielle entre le Burundi et le Zaïre (actuelle.  R.D. Congo). Des passeurs lui ont proposé leur savoir faire pour atteindre la frontière par les sentiers détournés. Juste quelques pas, et il est dans un autre pays…

Il avait dit : « J’ai compris ce qui se passe. Mais,  je suis, en premier, un militaire. Je ne me sens pas endosser dans ces circonstances, le statut de déserteur. Quoi qu’il se passe, la hiérarchie me retrouverait avec des arguments… »

[15] Ministre des différents gouvernements du Royaume du Burundi de 1961 à 1966.

De la Justice le 18 septembre 1961 ;

De la Justice en Octobre 1961.

Des Affaires sociales le 18juin 1963 ;

Des Affaires sociales le 10 avril 1964 ;

De la Justice  le 15 janvier 1965 ;

De la Justice et de la Sûreté le 16 janvier 1966 ;

Cfr : Burundi 1965 : La première crise ethnique. Genèse et contexte géopolitique. Par Augustin Mariro.

[16] A côté de brochures  de recueil sur la Tradition orale, Zacharie Ntiryica, ministre des Travaux Publics, le 18 juin 1963, avait aussi écrit sur les circonstances de l’assassinat du Premier ministre Pierre Ngendandumwe le 15 janvier 1965 (…)   

D’autres brochures dactylographiées (de divers auteurs) ont circulé « sous le manteau », notamment, une,  sur la description du comportement des élèves au Collège du Saint-Esprit en  mai et juin 1972.

 

12:35 Écrit par victor ntacorigira dans Rose Ntwenga, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/06/2011

Mon Père est parti le 14 mai

@rib News, 14/05/2010

Mon Père est parti le 14 mai....

Par Paul Ndayikengurukiye

Nous sommes dimanche le 14 mai 1972. C’est cette date qui sonna comme un point final à une vie familiale, à la grandeur et aux rêves, le jour où l’impasse s’abattit en plein jour sur ma mère et ses enfants mais sans doute aussi sur notre regretté père, qui d’un seul coup se verra séparé définitivement de tout ce qui lui était le plus cher.

Monsieur Mathias BIGARIHIYE était notre Papa, un tonton, un cousin ou un ami pour les autres ….Bref un proche pour beaucoup. Pendant plusieurs  années il avait travaillé pour l’école primaire de RUKINA dont il était l’initiateur alors qu’il était catéchiste à la même école. Je dis bien “initiateur” parce que seule la première classe était à l’époque agréée par l’Etat. Et, feu mon père avait réuni les notables de cette zone pour construire eux-mêmes des locaux de classe afin que les enfants poursuivent leurs études sur place au lieu de se rendre à RUMEZA, soit plus de 15 km plus loin.

Grâce à son dévouement, monsieur BIGARIHIYE parvint à faire construire jusque en 1972 quatre locaux supplémentaires c’est à dire jusqu’en cinquième année primaire. Les briques, la construction des murs ainsi que la toiture était l’œuvre des parents, quant aux tuiles et les bancs de classe c’était la paroisse qui s’en chargeait. Je rappellerai ici que l’éducation de base était entre les mains de l’église catholique et même l’inspecteur au niveau diocésain (provincial) était un abbé (l’abbé Bacinoni Balthazar).

Je n’ai pas retenu grand chose de l’historique des événements juste avant la mort atroce de notre Papa. Nonobstant, je voudrais simplement signaler que les rumeurs disaient que le roi déchu, NTARE NDIZEYE, serait entré au Burundi par bateau…. Quelques jours plus tard j’apprenais que des hommes très courts portant des casques ressemblant aux assiettes (ubugabo bugufi bwambaye amasahani) tuaient à la machette des gens à Rumonge et à Vyanda. J’apprenais que le célèbre docteur SIMBIYARA de Bururi en était mort et que le très populaire administrateur Nyawakira Antoine y avait échappé de justesse. Dans notre famille, j’apprenais la première mort, monsieur Ntadambanya fils de Ntamamiro.

La situation de peur régnait. J’étais franchement terrassé par la frayeur et angoissé par les affres du doute d’une éventuelle arrivée de ces hommes qui me couperaient la tête à la machette. J’ai de temps à autre entendu des cris d’alerte (induru). Et, moi, notre Mère avec tous les enfants, nous nous cachions dans ces légumineuses toute à la fois buissonneuses et épineuses (imibambangwe) avec à la portée de main une cuvette d’eau. Il y avait une sorte de légende en effet qui disait que si ces petits hommes appelés « Mulele » arrivaient, il fallait les asperger de l’eau par la bouche et dire ”amazi gusa” c’est à dire  uniquement de l’eau et leur pouvoir de tuer tombait à l’eau. Je croyais si fort qu’avec l’eau je survivrais avec ma maman, mes frères et sœurs qui me sont si chers, comme si c’était cette naissance de l’eau de la bible (baptême de Jésus) qui nous promet la vie éternelle. Bref, point de protection contre ces ”sauvages” en dehors de cette eau. Quant à feu mon père il fallait qu’il passe la nuit et jour avec tous les autres hommes de la colline pour ”kuvijira” c’est à dire peut être veiller pour ne pas être pris au dépourvu quand l’ennemi surgirait.

Pendant cette période trouble qui avait débuté le 29 avril, toute la vie s’était estompée. Pas même les célébrations eucharistiques jusque là inévitables dans notre routine.

J’apprenais que la radio avait annoncé que les Mulele avaient été anéantis. Quel Bonheur, quel ouf de soulagement de tout ce monde qui attendait avec si grande douleur l’arrivée malencontreuse de ces criminels sans nom.

Monsieur BIGARIHIYE décida d’ouvrir l’église ce dimanche du 14 mai 1972 pour que tous rendent hommage à Dieu pour ces crimes que l’Etat venait de mettre fin pour notre bien être. Cependant il apprenait qu’à Rumeza son petit frère qui enseignait la septième préparatoire (Monsieur RIZI) ainsi que son cousin Monsieur GITENGERI lui-même enseignant au même endroit, étaient emportés la veille par la police (babatwaye) expression pure et dure au superlatif qui a toujours voulu dire qu’ “ils ne reviendront plus et qu’on ne les verra plus jamais ». Combien d’années, mon Dieu, m’a-t-il fallu pour savoir que mon père ne reviendrait plus. La douleur était si grande que je n’y ai jamais cru. Je continuais à penser que Mon père reviendrait un jour. En effet, j’apprenais tous les jours dans les sermons du dimanche, que mon père présidait tous les dimanches, (et l’église était toujours pleine), que les commandements de Dieu devaient être scrupuleusement suivis. Je n’avais jamais vu un mort et je ne m’imaginais jamais la notion d’un mort encore moins un tué par  méchanceté.

Ce dimanche 14 mai 1972, mon père se leva très tôt le matin et tout le monde devait s’apprêter à aller à la messe. Il aurait dit à ma mère “aujourd’hui tout le monde va avoir les lances sur eux mais moi je préfère porter l’évangile (bible)”.  Ma mère apparemment inconsciente n’a rien dit mais comme toutes les mères africaines qui s’occupent de leurs  enfants, elle s’est  assurée qui d’entre nous allait aller dans la première messe ou dans la deuxième. Je ne l’avais pas entendu moi-même mais ma mère nous répétait toujours ces mots qui lui semblaient les plus chers de sa vie ; Ce sont les derniers mots de son Mari.

Le 13 mai 1972, Feu mon Père, ce jour là, n’a pas passé la nuit dehors, il l’avait consacrée à la préparation de la célébration dominicale. Très tôt le matin, tout le monde est parti pour la première messe et moi, je suis resté à la maison pour garder les vaches (une vingtaine) pour aller dans la deuxième messe qui allait avoir lieu aux environs de 10 h-11h. Lorsque je suis parti pour la deuxième messe, il n’y avait pas beaucoup de monde à l’église, seuls les membres du mouvement d’action catholique, les légionnaires de Marie “abarejiyo”, que mon père encadrait, étaient présents dans un local non fermé appelé  « ishure y’abigishwa » c.à.d. la classe pour les catéchumènes.

Soudain, je vis surgir beaucoup d’hommes avec à leur tête le chef de zone (Monsieur Munori) portant des lunettes fumées (Je ne l’ai plus revu), lui n’était pas de la région mais tous les autres je les connaissais. Et monsieur SEKANUMA Célestin entra dans la maison de conférence, Inzu y’inama cfr à la salle des Barejiyo. Il revint avec mon père qui se dirigeait vers le chef de zone et les hommes qui avaient encerclé ce petit centre religieux. Quelques instants après, monsieur KIROMBA, collègue à mon père, sortit de la salle pour aller voir ou demander ce qui se passait. Il fut arrêté avec mon père. Feu Mon père, en passant devant moi avec monsieur SEKANUMA, m’a donné une accolade la main sur la tête et ne m’a dit aucun mot, puis est parti avec ce cortège mortifère. On nous annonça que la deuxième messe n’allait plus avoir lieu. Nous sommes restés là un bout de temps puis avons quitté les lieux. De retour à la maison, arrivé au tournant célèbre appelé « mw’ikorosi » nous avons rencontré monsieur RUGONDEYE ligoté, accompagné par le même SEKANUMA Célestin, et nous a dit « n’agasaga » c-à-d adieu. Tout le monde a pleuré et les adultes l’ont béni. Plus tard, j’ai réalisé que ces gens avec qui j’étais, étaient des Tutsi et ils pleuraient sincèrement.

Arrivé à la maison, ma mère me demanda les nouvelles apparemment qu’elle connaissait déjà puisqu’elle était en pleur. Les voisins qui étaient allés à la deuxième messe étaient partis en hâte pour tout lui raconter. Je lui ai dit ce que j’avais vu.

Ma mère nous a envoyé à l’école le lundi 15 mai, c’est ce jour là que j’ai appris que ceux qui partaient étaient « abahutu et abamenja » c.à.d. « les Hutu et les traîtres ». Je n’avais jamais entendu ces vocables et je suis allé dire à ma maman que seuls les Hutus et les Bamenja étaient concernés par les arrestations sachant que mon père n’était ni dans l’un ni dans l’autre. Ma mère ne m’a rien répondu. J’apprenais le lendemain par mes condisciples d’une façon la plus méprisante que j’étais l’enfant d’un traître, c’est à dire « umwana w’umumenja ».

Ce 14 mai 1972, j’ai appris que c’était la catastrophe dans toute la région. Monsieur Patrice l’ami à mon père et le père de Nzojibwami Augustin et Jean Bosco Ndayikengurukiye, Monsieur GASEKE, monsieur KITITERURA, tous les fils de monsieur MATERITERI, excepté le Président du CNDD Honorable Léonard Nyangoma, et du monde et du monde étaient parti ligotés avec mon père vers l’innommable, la mort sans scrupule par des humains. Ils étaient d’abord rassemblés à Kiryama au bureau de zone pour être ensuite transférés à MATANA, le centre communal, pour enfin être transportés à Bururi au camp militaire.

L’impensable a continué jusqu’au mois d’août, et tous les Hutu vivaient en cachette. Mon père ne saura pas que son fils ainé Audace Simbizi (dont Agnews mentionne la fondation) subira le même sort en 1991. Ce dernier disparaîtra dans le camp Muha de Bujumbura que tous les militaires avaient déserté puis que personne n’en sait quelque chose et il se serait explosé pour disparaître puisque nous n’avons jamais eu son cadavre.

Je rends ici l’hommage solennel aux familles des cuisiniers (ababoyi) témoins de l’arrestation qui ont tous été décimés lorsque ma famille a commencé à réclamer Simbizi mort ou en vie.

De 1972 j’ai retenu deux témoignages :

1.                 Un abbé, ami à moi qui était parti avec un haut cadre du clergé du nom de BB chez le major Samuel Nduwingoma le gouverneur d’alors (de la province de Bururi) à l’occasion de la mort d’un de ses parents, ce dernier disait ceci, « ntiwibuka ga B yuko nahamagaye i Bujumbura nti ubwo bugabo buri ku musozi umwe mu Rumonge kandi ko ngira ndabwaserkle (encercler), ntiwibuka ko bambwiye ngo bareke babanze batangure ngize ndavuga ntiwibuka ko bambwiye ngo utinya iki nt’uri umusoda » c.à.d. « Ne vous souvenez pas que j’ai annoncé que les agresseurs ne sont que sur une même colline et que je pouvais les neutraliser et la réponse qui m’a été donnée était de les laisser commencer et à mon étonnement on me répliqua qu’il ne fallait que j’aie peur parce que j’étais militaire ». Et moi de me dire que les responsables c.à.d. les commanditaires venaient d’en haut et il appartiendra aux responsables militaires et politiques notamment le seul Simbananiye Arthemon membre du gouvernement et bras droit du Président Micombero d’en dire quelque chose avant le temps ; que les journalistes et autres, historiens notamment fassent leur travail. Cet homme seul membre du gouvernement d’alors aurait dit qu’il se marierait lorsque son enfant lui demanderait à quoi ressemblait un Hutu.

2.                 J’ai rencontré Isidore (originaire de Vugizo) mon ancien condisciple depuis la 7ème  année jusqu’à l’Université, on ne partage pas la même ethnie mais il n’est que la sincérité incarnée et il m’a dit que, dans les premiers jours des événements de 1972 seuls les Tutsi fuyaient, je ne l’avais jamais entendu.

Par ailleurs, je voudrais faire deux considérations suivantes :

1° Il semble qu’il y ait une commission de réconciliation nationale au Burundi appelée Commission vérité-réconciliation, à l’image de celle de l’Afrique du Sud. Lorsque j’ai vu son Président saccager et saboter l’administration de la commune dont il est originaire pour des fins absurdes, personnelles et politiques, je me suis dit que cette commission n’est là que pour ceux qui l’ont mise sur pied et ses salariés.

2° Le Burundi et ses frontières n’existent que grâce à nos héros dont jusqu’ici personne ne se soucie, mais ils ont donné un espace de vie aux Batwa, Batutsi et Bahutu.

Paul Ndayikengurukiye

16:55 Écrit par victor ntacorigira dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

25/06/2011

A l'épreuve du génocide de 1972

 

@rib News, 02/05/2011

 

A l’épreuve du génocide de 1972 au Burundi.

 

La jeunesse constitue l’avenir de toute une Nation. Pourtant, en mai et juin 1972, les jeunes Burundais ayant en commun le fait d’appartenir à l’ethnie Hutu n’ont pas été épargnés par une violence programmée. Elèves du secondaire, étudiants de l’Université et innombrables autres personnes dans le même cas, ont été la cible du pouvoir de l’époque. Cette décision d’éliminer cette force vive, avenir du Burundi, a introduit des bouleversements profonds dans la marche à suivre du pays. Les arrestations à l’Université officielle de Bujumbura ont été particulièrement féroces comme le témoigne Domitien Ngendakumana, alors étudiant à la faculté d’Agronomie.

 

Propos recueillis par Perpétue Nshimirimana

 

Je suis né en 1952. J’ai grandi à Bujumbura avec ma famille installée au « Camp Belge » (actuellement le quartier de Bwiza). J’ai fait l’enseignement primaire à l’Ecole de la paroisse Saint-Michel et l’enseignement secondaire en deux phases : trois ans d’humanités inférieures à l’Ecole Moyenne Pédagogique du Faubourg (actuellement quartier de Kinama) tenue par les frères de Notre Dame de la Miséricorde (Schaeppers) et trois ans d’humanités supérieures scientifiques au Collège du Saint-Esprit à Bujumbura, tenu par les Pères Jésuites, où j’ai terminé en juillet 1971. J’ai commencé immédiatement l’Université Officielle de Bujumbura (U.O.B.)  en octobre 1971 à la faculté d’Agronomie.

 

L’ambiance de la première semaine du mois de mai 1972.

Durant la période précédant avril 1972, je n’avais pas observé de tension palpable d’origine ethnique entre les étudiants. Je venais à peine d’entamer ma première année d’université. Néanmoins, l’entente entre les étudiants Hutu et Tutsi n’était pas très cordiale. Par exemple, au restaurant universitaire, la séparation était clairement remarquable au premier coup d’œil. Par un stratagème tacite, les Hutu se retrouvaient d’un côté, les Tutsi de l’autre, sans très bien situer l’origine du réflexe de regroupement ethnique au moment du repas.  A y regarder de près, les deux groupes  n’avaient pas beaucoup de relations dans leur vie quotidienne.

Un ou deux jours après le 29 avril 1972, les agents de la sûreté nationale  étaient venus arrêter les dirigeants Hutus de l’Union Générale des Etudiants de Rumuri (UGER)[1], dans les homes (chambrettes) des étudiants. Quelques jours plus tard, avait eu lieu la grande rafle : nous étions entrain de suivre un cours de physique aux environs de onze heures du matin, au premier étage de l’actuel Campus Mutanga quand nous avions vu des agents de l’ordre en civil, pistolets au poing, faire irruption dans l’auditoire (l’amphithéâtre). Ils nous avaient ordonné de descendre pour un rassemblement. Là, dans la cour, nous avions trouvé les étudiants des autres facultés déjà regroupés. Et à notre surprise, à peine arrivés dans la cour pour les rejoindre, nous nous trouvions  encerclés par des militaires en tenue de combat,  à la mine terrifiante. Ils avaient tout de suite fixé les baïonnettes sur leurs fusils. En  face de nous, se tenaient des agents de la sûreté nationale, des officiers et des camions militaires. Un des agents  avait sorti une liste. A l’adresse du rassemblement, il avait  dit que quiconque entendrait son nom cité devait s’avancer et se mettre à l’écart du groupe. Et, il avait procédé à l’appel.

Tous les étudiants cités étaient Hutus.

Chacun était immédiatement escorté vers les camions par un militaire au fusil et la baïonnette encore pointés vers lui, et, qui lui criait : « Haut les mains ». Ensuite, l’étudiant devait se coucher à plat ventre dans la poussière. A la fin de l’appel, ils avaient été embarqués dans les camions à plat ventre encore une fois, empilés les uns au-dessus des autres. En dernier lieu, les militaires surmontaient l’empilement vivant d’étudiants avec les baïonnettes au bout des fusils toujours pointés vers eux. Ils avaient été emmenés vers une destination inconnue et n’ont plus jamais été revus. Un professeur Suisse[2] de la faculté d’Economie, indigné par ce triste spectacle, avait manifesté son désaccord mais s’était heurté aux menaces d’arrestation de la part des militaires. Fort heureusement, cette liste d’étudiants Hutu n’était pas exhaustive. Ceux qui l’avaient dressée ignoraient-ils l’identité ethnique de certains étudiants ou s’agissait-il simplement d’un oubli ?

Nous ne le saurons jamais. 

Cependant, pour ces quelques rescapés, ce n’était pas, pour autant, la fin du calvaire. Par la suite, nous apprendrons que l’un ou l’autre étudiant Hutu avait été  arrêté dans les homes des étudiants ou en errance dans les cités de Bujumbura. La plupart d’entre eux n’étaient pas rentrés chez eux en raison de la restriction de mouvement entre les provinces, imposée par les nouveaux gouverneurs,  désormais tous des militaires. Pour circuler librement, il fallait présenter un laissez-passer délivré par le gouverneur en personne.

Plus tard, nous avons dénombré que seule une dizaine d’étudiants Hutu avait réussi à passer entre les mailles des filets et sortir du pays.

Pour ma part je me suis retrouvé parmi ceux qui ne figuraient pas sur la liste. Mon jour n’était pas encore arrivé, comme on dit communément chez nous.

Une fois que j’ai eu l’impression d’avoir eu la vie sauve momentanément, ma première réaction avait été de me rendre le plus discret possible en rentrant dans ma famille à Bwiza et espérer voir passer la tempête. 

Le retour chez moi s’était déroulé aisément. Ce n’était pas loin du Campus et aucun  barrage des Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore (J.R.R.), milice affiliée au parti UPRONA au pouvoir, n’était à franchir en cours de route.

J’ai tout simplement dévalé la légère pente qui mène chez moi en quelques minutes sur mon vélo de course. Ma vie dans le quartier ne posait aucun problème avec mon entourage. Les amitiés d’enfance n’avaient pas été affectées par les conflits ethniques. Je redoutais plutôt le campus universitaire.

Le Zaïre, terre d’accueil et de promesse d’un meilleur avenir.

J’ai quitté le Burundi en raison des arrestations et  des disparitions en masse de Hutu qui se passaient quotidiennement tout autour de moi et à travers tout le pays. La cadence des arrestations n’avait pas l’air de s’atténuer. En tant qu’étudiant Hutu de l’Université, j’ai ressenti progressivement une sensation comme celle d’un étau, se resserrer autour de moi. Si je n’avais pas pris la décision de partir, mon arrestation suivie d’une mort certaine serait intervenue inéluctablement.

En voici l’illustration : un étudiant Tutsi en patrouille dans le quartier de Bwiza m’avait aperçu assis devant notre domicile. Il m’avait demandé les raisons de ma désertion du campus universitaire. Je lui  avais répondu que je prenais quelques jours de repos chez mes parents. Il ne l’avait pas entendu  de cette oreille et  avait décidé de me ramener au campus. Je n’opposais pas de résistance pour ne pas alerter les J.R.R. ou les militaires. En cours de route, en raison des lamentations de ma mère et de ma sœur, il m’avait relâché. 

Deux semaines plus tard, Emmanuel, un ami Tutsi d’origine rwandaise du quartier m’informait de l’imminence de l’organisation des recherches des étudiants Hutu de l’université encore présents dans le quartier et me  conseilla de me réfugier au Zaire.

Dès lors, ma décision était prise de quitter le Burundi dès la première opportunité.

La traversée de la frontière Burundi /Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo) était très périlleuse. Le projet de fuite avait été l’objet d’une minutieuse préparation. Après un mois passé chez mes parents, la première tentative s’était déroulée un certain dimanche, en compagnie de mes amis cyclistes du quartier de Buyenzi (j’étais moi-même un cycliste de compétition à Bujumbura). Nous nous étions dirigés vers la frontière de Gatumba.

Pour atteindre cette localité, il fallait d’abord franchir un barrage militaire au niveau de  l’Etablissement Chanic, six barrages en chaîne des J.R.R. en cours de route et un autre barrage militaire à Gatumba frontière. Ces barrages de filtrage avaient eu pour conséquence (si ce n’en était pas le motif) de décourager les Hutu à chercher refuge au Zaïre. En effet, beaucoup de personnes identifiées comme Hutu lors du  passage de ces barrages y laissaient  leur vie.

Notre apparence fièrement affichée était celle de cyclistes en randonnée sportive. A deux barrages de la frontière avec le Zaïre, nous avions rebroussé chemin après avoir aperçu dans un camion militaire le cadavre d’un homme fraîchement tué.

Le dimanche suivant, une deuxième tentative avait été  menée. Cette fois-ci, je partais seul, les amis cyclistes s’étant désistés, craignant pour leur sécurité. Toutefois, ils avaient pris soin de me fournir des papiers d’identité zaïrois adéquats.

En tenue de sport, fermement juché sur mon vélo de course, apparemment calme mais intérieurement angoissé, je réussissais à franchir tous les barrages. Mon vélo m’avait été d’une importance capitale car il me permettait de parcourir rapidement les distances entre les barrages.

Arrivé à Uvira au Zaïre, perdu dans ce pays dont je foulais le sol pour la première fois et sans aucune référence humaine, je me suis dirigé immédiatement vers le stade de football où se déroulait un match qui avait drainé une grande foule.  J’y ai trouvé deux jeunes Burundais de Bujumbura réfugiés au Zaïre une semaine auparavant. Ils m’avaient invité gentiment à passer temporairement  la nuit là où ils étaient eux-mêmes hébergés. Depuis le 29 avril, j’ai ainsi savouré ma première nuit de bonheur grâce à une sensation intense de sécurité retrouvée.  Une simple natte posée à même le sol me servait de lit !

Je n’étais plus un homme traqué susceptible de passer de la vie à la mort à tout instant.

Après quelques jours, j’étais hébergé par un couple mixte dont le mari était zaïrois et l’épouse burundaise, avant d’apprendre dans la semaine suivante qu’un prêtre à Bukavu accueillait les élèves et étudiants burundais  pour faciliter leur intégration dans les différentes écoles du Zaïre.

Il s’agissait du Père Henri Farcy de la congrégation des Pères Blancs. Je partais le rencontrer à Bukavu. L’accueil était chaleureux et fructueux. Après quelques temps passés à l’ancienne maison communale de Bukavu (Sud Kivu) où il logeait temporairement les réfugiés burundais étudiants, je poursuivais mes études d’agronomie au campus de Kisangani dans le Haut-Zaïre.

J’aimerais profiter de cette occasion pour rendre hommage précisément au Père Henry Farcy, et également à un Pasteur Scandinave (probablement Suédois) Mr. Gunnar Normann qui assurait son relais en nous ( les étudiants réfugiés burundais) faisant inscrire sans beaucoup de peine au campus de Kisangani où il occupait un important poste administratif.

Aujourd’hui, ces deux bienfaiteurs sont tous décédés.

Ils nous ont témoigné une chaleur humaine et accordé un soutien matériel dont nous avions désespérément besoin à ce moment-là.

Nous saluons leur mémoire.

Domitien NGENDAKUMANA, Bruxelles, Belgique.

16:14 Écrit par victor ntacorigira dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |