28/05/2012

40 ans de génocide Pourqoui commémorer?

 

POURQUOI COMMEMORER ?

 

Par Abbé Daniel Nahimana, prêtre de la Diaspora burundaise,

 

Curé-Doyen de Barvaux-sur-Ourthe

 

Commémoration du 40ème anniversaire du génocide commis contre les Hutu du Burundi

 

Bruxelles, 28 avril 2012.

 

Nous sommes venus parce qu’il est de notre devoir de faire mémoire. Notre patrie a été gravement meurtrie par ce qu’on appelle « pudiquement » les événements. Or ce n’étaient pas des événements ordinaires, c’était l’innommable, « ikiza », le crime des crimes, le génocide. Curieux, tout de même. Partout où l’on a commis un génocide, il a fallu batailler pour faire admettre l’évidence. Voilà la question burundaise.

 

Il est capital, pour nous Burundais, que ce génocide soit reconnu.

 

D’une part, on ne peut tourner la page sans porter préjudice aux nombreuses familles des victimes, qui n’ont jamais eu la liberté de faire le deuil, qui n’ont jamais pu panser leurs plaies encore béantes, qui se sentent frustrées et humiliées à jamais.

 

D’autre part, on ne peut maintenir des milliers de victimes dans l’opprobre où les criminels les ont enfermés, leur refusant une sépulture digne, les cataloguant comme ennemis de la patrie et interdisant toute action visant à réhabiliter leur mémoire.

 

La reconnaissance de ce génocide passe par le devoir de mémoire. On le sait, le négationnisme puise sa force dans le silence des témoins qui, pour une raison ou une autre, choisissent de se taire et de fermer les yeux. Je n’en citerai que deux.

 

La première raison, celle qui révolte par sa violence, est l’interdiction de parler des victimes. La propagande officielle du régime criminel les avait réduites à l’état d’animaux nuisibles à la société, et donc à abattre, « twa mujeri », à l’état de monstres sanguinaires à pourchasser, « ba mpemayuzuye », à l’état d’ennemi public à éradiquer.

 

Dans ce climat de terreur, personne n’osait se réclamer de la famille des suppliciés. Les enfants, quand ils parvenaient à comprendre le martyre qu’on avait fait subir à leurs pères, devaient étouffer leurs sanglots, « avaler » leurs larmes et cacher leur chagrin sous peine de se voir sévèrement sanctionnés. L’interdiction a eu sur les consciences un tel impact qu’encore aujourd’hui, elle est tacite mais toujours efficace.

 

Deux articles ont même été diffusés l’an dernier au mois d’avril pour fustiger ceux qui osaient commémorer. Le premier brandissait l’interdit que le régime criminel a toujours assené aux descendants des victimes. Il menaçait de s’en prendre à ceux qui iraient manifester dans la rue contre le génocide commis sur les Hutu. Le second injuriait carrément les Hutu jugés à leur tour de génocidaires récidivistes. Pour couronner le tout, l’opération était couverte par le site « tutsi.org ». C’est dire combien le négationnisme est enraciné dans les cercles proches des vieux criminels.

 

La deuxième raison est que le Murundi a une conception de l’histoire plutôt biaisée. Vous évoquez des crimes atroces et on vous rétorque spontanément : « Agapfuye kabazwa ivu » - « le mort déjà en terre n’intéresse plus personne ». Ou alors, on vous prie de cesser d’indisposer les gens avec vos histoires macabres : « Nta kuzura akaboze » - Ne déterre pas ce qui est pourri ». Et les moralistes finissent par vous convaincre que la meilleure attitude, c’est une amnésie volontaire : « Intibagira ntibana » - « Il faut oublier afin de permettre le vivre ensemble ». Par convention, on préfère donc se taire pour ne pas paraître importun ou agressif. C’est le politiquement correct du Murundi, diplomate de par sa nature, réservé de par sa culture. Peu importe si l’on fait semblant que tout va bien et qu’on oublie exprès qu’étouffer la douleur n’est pas soigner la maladie et qu’un génocide, ça laisse de profondes blessures, et pour des générations.

 

La première raison tient du système politique, la dictature, qui se nourrit de génocides et exerce d’énormes pressions sur ses subordonnés. Tout le monde devient complice, les victimes autant que les acteurs. Les seuls hommes libres, dans ce jeu, ce sont ceux qui tirent les ficelles, - comble de l’injustice  - les bénéficiaires du système, les vrais génocidaires.

 

La deuxième raison tient d’une culture où ce sont les apparences qui comptent, et où chacun donne l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. « Bite ? Ni amahoro ».- Comment ça va ? C’est la paix », vous répondra-t-on invariablement, alors qu’on pavoise sur des fosses communes ou qu’on a la trouille au ventre. Si aucune voix ne s’élève pour crier stop, trop c’est trop, le cycle se renouvelle au fil des années, sans états d’âme. Voilà le climat qui a prévalu dans notre cher Burundi, devenu, ces quatre dernières décennies, la « caserne » des hommes sans cœur.

 

Le devoir de mémoire est un travail de libération qu’il importe d’accomplir en faveur des uns et des autres. Il permet aux criminels de mesurer la gravité de leurs crimes et de s’amender. Il donne aux rescapés de guérir de leurs traumatismes. Il dessille les yeux aux complices qui se désolidarisent de toute entreprise criminelle.

 

Je rêve d’un Burundi où les Hutu et les Tutsi se retrouveront ensemble pour commémorer. Pour ce faire, il n’y a pas de négociations à organiser, pas de décrets à respecter, pas de permission à attendre, même pas d’invitations à lancer. Chacun se laissera guider par son sens d’humanisme comme cela se pratique sur nos collines quand le voisin est en deuil. Cette sensibilité citoyenne sera la première véritable victoire sur le génocide. Car, c’est par la compassion qu’on se relève du crime des crimes et non par des accords âprement négociés. C’est en puisant au plus profond de nous-mêmes cette capacité de nous émouvoir que nous grandissons en humanité et tournons le dos aux violences. C’est en renversant le mur que les idéologies criminelles avaient érigé entre « nous » et « les autres » que nous découvrons qu’en face, nous n’avions pas affaire à des sauvages mais à nos propres semblables. Le jour où vous découvrirez que l’autre peut souffrir comme vous, et que vous aussi vous pourriez vous retrouver dans sa situation déplorable, alors vous aurez gagné un frère, vous aurez brisé les chaînes du génocide.

 

Commémorer, ce n’est pas cultiver la vengeance. Commémorer, ce n’est pas répandre des discours incendiaires. Commémorer, ce n’est ni séparer ni diviser les gens. Commémorer n’a rien de criminel. C’est tout simplement un devoir pour tout homme qui a encore du cœur. Et cela fait peur aux auteurs du génocide. Car c’est le début de la révolution. C’est la clé du « plus jamais ça ». C’est la porte de la réconciliation.

11:10 Écrit par victor ntacorigira dans Actualités, commémorations, Daniel Nahimana | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/08/2011

La première alerte qui brisa la loi du silence "Ntega et Marangara"

Félicitations pour cette initiative dans la lutte contre l’oubli.


Le lendemain du 15 août 1988, dans l’après-midi, alors que j’étais allé saluer

les ouvriers de la briqueterie de Kabgayi (Gitarama), je fus interpellé par un monsieur.

-Toi, tu as l’accent burundais. Serais-tu originaire du Burundi ? - C’est exact.

-Désolé de t’annoncer de mauvaises nouvelles : Buyoya est en train de  rééditer 1972. Au moment où je vous parle, les massacres sont en cours dans les communes du nord du Burundi.

Sa parole tomba comme un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Je lui objectais  que j’étais suffisamment informé de ce qui se passe au pays et que je n’avais rien entendu

de pareil. – Depuis hier, précisa-t-il, nous accueillons à Butare des flux de réfugiés.

Mon informateur était un haut fonctionnaire du ministère des Affaires Sociales.

J’avais intérêt à le croire.

 

Je rentrai précipitamment dans mon bureau, appelai mon ami de Butare, le professeur

Emmanuel Gahungu. Il ne savait rien. Et pourtant mon informateur était formel.

Je décidai de partir le lendemain très tôt à Butare. L’abbé Juvénal Bamboneyeho se joignit à moi.

Arrivés à Butare, nous cherchons à rencontrer ces réfugiés. Mais de tous ceux que nous interrogeons

personne n’est au courant, ni les Frères de la Miséricorde, qui pourtant sont en contact permanent avec les Burundais, ni le professeur que j’avais appelé la veille.

 

Gahungu me proposa alors de faire un tour du côté de la frontière. On nous assura qu’il n’y avait rien à signaler du côté de Higiro, le poste frontière qui  contrôle la route Butare-Ngozi. Rien non plus du côté de la route asphaltée qui va sur Kayanza. Ce n’est pas un bon chemin pour des fugitifs.

Notre choix se porta sur Kirarambogo, un coin perdu aux confins du Rwanda et du Burundi. Le petit centre avait comme unique fierté un dispensaire tenu par des volontaires  Italiens. Nous allons directement au dispensaire. Nous avions vu juste : une dizaine de blessés par arme blanche étaient déjà pris en charge par le centre. D’autres réfugiés étaient là attendant les secours de la commune.

Nous nous improvisons journalistes. Nous avions du mal à suivre les récits terrorisés  des fugitifs. Chacun voulait raconter son histoire, sa chance d’avoir franchi le marais  de l’Akanyaru, son inquiétude pour les siens qui n’avaient pas eu la même chance que lui.

On nous conduisit quelques mètres plus loin du dispensaire. Nous nous retrouvons au sommet d’une colline qui domine toute la vallée de l’Akanyaru. En contre-bas, on contemple

les collines du Burundi, voilées d’une fine brume, comme d’un linceul. Tout semble  calme sauf que, par-ci, par-là, on voit s’élever silencieusement une fumée blanche…

des maisons en feu ! Un silence chargé d’horreur. L’angoisse nous saisit à la gorge…

 

Nous courons vers le marché qui se tenait ce jour-là à Kirarambogo. Certains paysans Étaient venus de l’autre côté de la frontière pour vendre et acheter comme d’habitude

et ne comprenaient pas la rumeur des massacres qui grandissait heure par heure.

Ils se demandaient s’il fallait rentrer voir la famille ou s’il fallait chercher un asile.

Nous venions d’apprendre, quant à nous, qu’un conseiller communal était à peine arrivé  avec un groupe de rescapés.

C’est grâce à cet homme que nous allons essayer de reconstituer le film des événements,

en recoupant les divers récits. Le conseiller insista : « S’il vous plaît, faites connaître  au monde ce qui se passe à Ntega et à Marangara. Qu’on vienne à notre secours,

autrement les militaires vont massacrer tous les hutus de la région. Nous avons laissé derrière nous, cachés dans le marais, des personnes faibles, des vieillards, de femmes

des enfants, et plusieurs bléssés. L’armée de Buyoya n’épargne personne.

Elle tire sur tout ce qui bouge. Des hélicoptères mitraillent les personnes qui se regroupent,

des centres de négoce sont brûlés au napalm, et des commandos armés jusqu’aux dents ratissent la campagne.

S’il vous plaît, faites vite. Chaque minute compte ».

 

Le soir même, nous sommes rentrés à Butare, avons rédigé un texte que nous avons faxé à nos correspondants de Bruxelles. Ce fut la première alerte qui brisa la loi du silence.

 

Dan.