01/07/2011

Vérité et Réconciliation

Conférences : "Vérité et réconciliation au Burundi : État de la question" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Analyses

@rib News, 16/11/2011

Burundi : Vous avez bien dit post-ethnique ?

Repenser l’engagement politique dans le contexte actuel. Enjeux, défis et perspectives.

Emmanuel BamenyekanyePar Emmanuel Bamenyekanye

Justification

Certains de nos concitoyens pensent que nous avons vidé le contentieux ethnique, et que nous serions passés à un Burundi post-ethnique. Ils en veulent pour preuve les conclusions tirées du récent rapport du NDI – Le chemin devant – dans lequel 500 électeurs burundais sondés dans des groupes de discussion au sortir des urnes de 2010 déclarent ne plus tenir compte de la dimension ethnique dans le choix de leurs dirigeants. Nous vivons dans un pays schizophrène, dans la mesure où, paradoxalement, Arusha nous impose un jeu d’équilibres ethniques où, sur des listes bloquées, les électeurs sont obligés de choisir des dirigeants représentant les différentes communautés ethniques du Burundi. Un système de cooptation permet aussi une représentation des Batwa, véritables damnés de la terre burundaise et des institutions de notre République.

Sans entrer dans la polémique déclenchée par ce bricolage institutionnel qui, quelque gauche qu’il soit, nous a jusqu’ici assuré une paix relative, après des décennies de tragédies sans nom, nous pouvons constater que le discours politique burundais, repris comme une sorte d’incantation par divers acteurs, nationaux et internationaux, soutient que la question ethnique n’a plus de pertinence dans l’espace public. La gestion calamiteuse des fonds publics et des enjeux sécuritaires par la nouvelle équipe donne aux tenants de ce discours des munitions supplémentaires : dominé par la majorité hutu, le leadership politique actuel ne parvient pas à faire mieux que les régimes précédents, comme pour faire la preuve que, quelle que soit l’ethnie des dirigeants, la politique burundaise est la même : la corruption règne partout, les prisons sont pleines, les exécutions extrajudiciaires continuent et Bujumbura capte invariablement la majeure partie des ressources du pays, laissant l’arrière pays à son dénuement, etc. Plus ça change… plus c’est la même chose, diraient les cyniques. Désormais, soutiennent certains, il faut placer la lutte uniquement sur le terrain de la bonne gouvernance et de la défense des droits humains. La preuve en est que, dans les interactions de la vie quotidienne, les Burundais sont déjà passé à autre chose…

Au-delà et en marge des cadres institutionnels classiques comme les partis politiques, l’engagement politique au Burundi ne s’est jamais aussi bien porté : à travers les médias, à travers la société civile, à travers les ONG, nombre de Burundais s’investissent pour redonner du sens à l’appartenance à la communauté nationale. On pourrait se demander si cet engagement suit encore les lignes de fracture ethnique ou s’il reflète lui aussi, s’il reflète déjà, ce Burundi post-ethnique. On pourrait aussi se demander si le grand déballage mémoriel auquel nous prépare la Commission Vérité et réconciliation, que nous attendons toujours, risque de compromettre cet élan vers la liquidation du contentieux ethnique.

La conférence que je propose se donne comme objectif d’explorer ces voies et moyens de cheminer vers des lendemains qui chantent, parce que, précisément, ils ne sont plus placés sous la signe de la confrontation ethnique, de la guerre de tous contre tous.

Avons-nous vraiment vidé le contentieux ethnique ?

Poser des questions sur la liquidation du contentieux ethnique au Burundi relève de la provocation ou, pour certains, de la « ringardise ». J’ai été pris à parti au Burundi par un de mes amis quand j’ai soulevé la question de l’image du Burundi telle qu’elle apparaît sur nos écrans de télévision, suivant en cela les réflexions que l’on mène en Occident au sujet d’une juste représentation des composantes de la population dans ces espaces symboliques que sont nos écrans de télévision. Il m’a été reproché d’être dépassé par l’évolution du Burundi où ces questions d’ethnie ne font plus l’objet de débat, ayant eu, déjà, leur réponse. J’imagine que mon ami aurait réagi de la même manière si je lui avais dit que je déteste le film Na Wewe, parce qu’il présente les résistants armés comme des monstres, apparus en 1994, sans se questionner sur le ventre où ils ont pris naissance.

Mais la réponse institutionnelle aux déchirements ethniques, à qui nous devons cette embellie, nous empêche-t-elle de mener d’autres batailles notamment sur le terrain des symboles pour une plus juste représentation des composantes de la mosaïque nationale ? Telle profession représentée à 80% par une ethnie nous ressemble-t-elle ou faut-il travailler à la rendre plus représentative de nos différences ? Les tutsis sont-ils contents quand une délégation envoyée à l’étranger est monoethnique hutue ? Les hutus sont-ils contents quand une délégation à une foire internationale est monoethnique tutsie ?

Poser ces questions n’est ni ringard ni irresponsable. Quand il a fini sa rédaction du livre Portrait du colonisateur et portrait du colonisé, Albert Memmi s’est rendu compte que son analyse s’appliquait à toutes les formes de domination. Nous ne pouvons pas liquider en moins de 10 ans un système de ségrégation qui a marqué le pays et les esprits pendant si longtemps. Mais nous pouvons travailler à améliorer les institutions que nous avons mises en place en nous assurant que chacun y est représenté, sans forcément viser à aligner des statistiques. Il faut avoir le courage de bousculer les consensus factices, de ramer à contre-courant, en posant les questions qui dérangent !

La première série de conférences sera co-animée par deux éminents chercheurs :

1. Dr Fabien Cishahayo.

Professeur au département de communication de l’Université de Sudbury, en Ontario (Canada) Fabien Cishahayo a une double formation en langue et littérature françaises (Université du Burundi, Licence) et en communication (Université de Montréal, Maîtrise et Doctorat).

Titre : « Avons-nous vraiment vidé le contentieux ethnique au Burundi ? »

2. Dr Angelo Barampama

Dr en géographie, Professeur chargé de cours à l’Université de Genève et enseignant au Collège de Genève.

Titre : « Grands Lacs africains : Sortir définitivement de l’ethnisme pour empoigner les vrais défis du moment »

Lieu :

  • Bruxelles :   Samedi 18 juin 2011 de 14h à 16h

                           Auberge de la Jeunesse Jacques Brel

                           30, Rue de la sablonnière

                           Zavelputstraat

                           1000 Bruxelles

  • Lausanne :  Dimanche 26 juin 2011 de 15h00 à 17h00

                           Espace Riponne, Place de la Rippone 5

                           (En face de la cathédrale du Valentin,

                            2 parkings couverts à proximité)

 

13:42 Écrit par victor ntacorigira dans Conférences, Emmanuel Manirakiza | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les victimes de 1972 se racontent

Les victimes du génocide de 1972 au Burundi se racontent Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Opinion

@rib News, 30/04/2010

Hommage à Gérard Ndayavurwa : Mort en 1972, Décédé en 2008

Par Emmanuel Manirakiza - Canada

C’était au courant du mois de mai 1972, alors qu’il était dans sa classe de 6ème, à l’école primaire de Ndagano, en pleine leçon avec ses élèves, la porte s’ouvrit et une voix s’écria: “Vous devez être Gérard Ndayavurwa?” Et toute la classe sursauta… Oui, …il y a un problème?... Sous la stupeur de ses élèves, trois gendarmes armes jusqu’aux dents bondirent sur lui, commencèrent à le matraquer et le jetaient dans un camion militaire déjà superchargé d’autres fonctionnaires, commerçants et paysans Hutu du coin. Quelques heures plus tard vers la tombée de la nuit, tous sans exception aucune, sans procès ni autre procédure, devraient être fusillés à bout portant.

Gérard avait été  arrêté deux semaines auparavant mais il s’en était plutôt bien sorti sur intervention de l’abbé Gérard Nzeyimana, recteur du séminaire de Buta d’alors. Un certain Kirima, voisin et chef de secteur à l’époque, s’était introduit chez nous et l’avait conduit à “l’abattoir” de Muzenga, en compagnie de son petit frère Gaspard. Mes deux grandes sœurs, militantes éclairées de la Chiro, avaient accouru pour informer l’abbé Gérard à Buta. Sans poser d’autres questions, celui-ci était vite monté sur sa moto et les avaient retrouvés déjà attachés dans une salle à Muzenga, attendant l’heure de leur exécution. Il les avait fait libérés et cette fois-ci, ils étaient rentres saint et sauf.

Pour revenir à la fusillade dont j’évoquais plus-haut, un miracle (ou malheur diront certains) s’était produit, cette-fois ci ce n’était pas Nyanzira, ni le gros et grand militaire noir dont j’ai oublié le nom, qui devait procéder à la fusillade comme d’habitude, mais un jeune caporal, ancien élève de mon frère Gérard. Selon certains, le caporal aurait averti mon frère qu’il tirerait au dessus de sa tête, et que ce dernier devrait faire le mort.  D’autres racontent qu’il aurait tout simplement tremblé devant la silhouette de son meilleur prof et que la balle aurait raté sa cible. Tout ce qu’on sait, c’est que mon frère a fini inconscient dans une fosse commune comme tout le monde pour ne réapparaître que deux jours plus tard à la maison, tout couvert de sang et complètement débile.

Ce fut le début du calvaire pour lui-même, ses amis et toute la famille.

En effet, mon frère Gérard est devenu dès ce jour fou et a passé tout le reste de son existence (sa vie lui ayant été enlevée) comme un chien, errant partout dans le pays. Tantôt il passait des semaines à camper aux alentours de ses anciennes écoles dont l’Athénée et l’École normale de Gitega, tantôt il revenait à la maison quand il n’avait plus d’énergie pour vadrouiller ou lorsque quelqu’un lui avait fait du mal. Les anciens du séminaire de Buta doivent tous le connaitre car il a passé la majeure partie de son temps à chanter pour eux ou à faire des devoirs pour d’autres et surtout à manger dans leur poubelle.

Sa fiancée, tutsi comme la plupart de femmes des intellectuels Hutu de l’époque, est morte malheureuse, célibataire quelques années plus tard.

Et notre famille? Quel gachi! Mon père a vendu presque toutes ses vaches et une partie de notre lopin de terre pour tenter de faire soigner son fils. Ils sont allés d’hôpital en hôpital, de Kamenge à Buye, en passant par les hôpitaux de Gitega, Bukeye, jusqu’en Tanzanie pour finir dans la médecine traditionnelle à Buha. Tout cela pour rien.

Gérard est finalement décédé en Aout 2008, après tant d’années de souffrance.

Paix a son âme.

Emmanuel Manirakiza

Calgary, Alberta

Canada

12:40 Écrit par victor ntacorigira dans Emmanuel Manirakiza, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |