07/09/2011

Ayant réglé le sort des pères,ce sont maintenant les fils de...

GÉNOCIDE SÉLECTIF AU BURUNDI
PARTIE 1: par le PROFESSEUR RENÉ LEMARCHAND

L'histoire n'enregistre guère d'équivalent à l'hécatombe de vies humaines qui ensanglanta le Burundi en 1972, dénouement d'une lutte sans merci entre les deux communautés ethniques principales du pays, Hutu et Tutsi. Autant que par le chiffre des victimes (les estimations varient entre 80 et 100.000 morts) on reste confondu par l'indifférence, pour ne rien dire de l'incompréhension, de l'opinion publique devant les dimensions du massacre. Environ 3,5% de la population totale du pays (3,5 millions) furent "nettoyée' en l'espace de quelques semaines, ce qui, en termes comparatifs, signifierait une perte de près de deux millions de personnes pour la France et de 350.000 pour la Belgique. Parler d'un "génocide sélectif" pour qualifier une violence politique d'une telle ampleur, c'est à peine exagérer la réalité.

S'il est encore impossible de déterminer l'impact à long terme de ces événements sur l'ensemble de la société du Burundi, il est en tout cas indéniable qu'une véritable métamorphose sociale en est résultée. A l'heure actuelle le Burundi est le seul état indépendent d'Afrique noire à défendre les droits d'une société de caste, autrement dit à fixer le monopole du pouvoir entre les mains des Tutsi, ceux-ci ne représentant que 15% de la population. Sur la base de critères culturels et régionaux, ce pourcentage pourrait même tomber à moins de 4%. Toute différence raciale mise à part, la situation la plus proche de celle du Burundi se retrouve en Afrique du Sud et en Rhodésie. Cette suprématie s'étend pratiquement à tous les secteurs, limitant à la seule minorité dominante l'accès à la richesse matérielle, à l'éducation et à la participation au pouvoir. Pour qui a eu l'occasion d'apprécier le système de stratification relativement "ouvert" et souple qui caractérisait autrefois la société du Burundi, une telle transformation n'est rien moins qu'effarante.

La trame de ce qu'on appelle pieusement à Bujumbura "les événements" ne sera probablement jamais connue. L'enchaîriement des faits qui ont finalement conduit à la crise est aussi complexe que les motifs qui ont poussé les deux communautés à s'entre-tuer. Départager les faits des rumeurs est encore rendu plus malaisé par l'intensité des passions déchainées parmi les acteurs (et aussi les spectateurs) à la suite des atrocités commises de part et d'autre, par le dosage d'objectivité et d'affabulation savamment distillé par les communiqués officiels et enfin à cause de la répugnance des témoins oculaires à rapporter ce qu'ils ont vu. Les données dont nous disposons sont néanmoins suffisantes pour "faire le point" sur les circonstances qui ont précédé le massacre, et par là même dissiper préjugés et malentendus tant en ce qui concerne la structure sociale du Burundi que les causes profondes de sa récente agonie.
Le contexte: Le pays et sa population

Situé dans la grande faille de l'Afrique Centrale, au coeur même du continent, le Burundi a une superficie équivalante en gros à celle de la Belgique (28.000 km2). Avec son voisin du nord, le Rwanda, le Burundi revendique la plus forte densité de population de l'Afrique (120 habitants au km2). Ses problèmes économiques et sociaux trouvent leurs origines dans la pression croissante exercée par l'augmentation de la population et la rareté des ressources naturelles. Mis à part quelques petits gisements de cassitérite, l'économie du pays dépend quasi exclusivement de l'agriculture. La découverte récente dans le sud-est du pays d'importants gisements de nickel pourrait changer du tout au tout la carte économique d'ici quelques années: mais il faut bien avouer que jusqu'à présent, rien n'a été entrepris pour utiliser ce nouveau potentiel industriel. Le café vient en tète des exportations de produits agricoles, représentant à peu près 80% des échanges commerciaux du Burundi, soit 14 millions de dollars US annuellement; il faut y ajouter quelques récoltes marginales de thé, de coton et de riz. La production agricole n'est toutefois pas suffisante pour répondre aux besoins toujours croissants de la population, et loin de produire le surplus nécessaire pour assurer un essor économique rapide.

La rareté des ressources constitue une donnée essentielle du système socio-politique contemporain, comme ce fut le cas durant la période coloniale et même pré-coloniale, alors que le Burundi faisait par tie d'une pleiade de royaumes traditionnels éparpillés à travers la région des Grands Lacs. Bien plus nettement qu'auparavant, cependant, les effets de la pénurie économique se définissent aujourd'hui dans un contexte ethnique et régional. Il s'agit là d'une mutation capitale. Pour en saisir l'importance ouvrons une brève parenthèse pour exposer la nature du système de stratification sociale propre au Burundi traditionnel, l'un des plus complexes et des plus méconnus de tout le continent.

Les écrits de l'époque coloniale nous présentent généralement la société Rundi sous la forme d'une pyramide ethnique dans laquelles les éleveurs de troupeaux, les Tutsi, représentant 14% de la population, détenaient les leviers du pouvoir; ensuite venaient les paysans Hutu qui formaient le gros de la population (85%), tandis qu'à la base de cet édifice, on trouvait le pygmoides Twa, groupe numériquement insignifiant (1%). On admettait que les caractères physiques communément attribués à chaque ethnie, renforçaient encore cette hiérarchie du pouvoir et des privilèges: proverbialement grands et filiformes, les Tutsi étaient dépeints comme "possédant la même indolence gracieuse de la démarche qui caractérise les peuples d'Orient"(2). Les Hutu, par contre, étaient "un peuple de taille moyenne aux corps lourdaux et disgrâcieux, révélant l'habitude d'un travail pénible et acharné, se courbant patiemment dans une servilité abjecte devant les derniers arrivés, les Tutsi, devenus la race dominante" (3).

Quoique satisfaisante aux yeux de la plupart des observateurs européens, cette image de la sociéte traditionnelle en défigure les traits au point de la rendre méconnaissable. Car elle masque des lignes de clivage importantes au sein de chaque ethnie, et exagère en même temps les discontinuités socio-culturelles qui traditionnellement les séparaient. Ces distorsions sont étroitement fiées entre elles. Passer sous silence les clivages intra-ethniques entraîne le risque de sousestimer l'existence de liens inter-eihnique, et de réduire à une parodie de la réalité les caractéristiques physiques et culturelles de chaque groupe.

On doit d'abord souligner l'existence de deux catégories distinctes de Tutsi, ceux de la "caste inférieure" ou Tutsi



Hima et ceux de la "caste supérieure" ou tutsi-Banyaruguru, littéralement "ceux qui viennent du noria". Il faut noter aussi que le terme "ruguru" a d'autres significations, voulant dire "venant d'en haut" et donc de régions de plus haute altitude ou, au figuré, possédant une condition supérieure, c'est à dire "proche de la Cour". Les observateurs étrangers se sont généralement appuyés sur la dérivation géographique du terme, au point de considérer tous les Banyaruguru comme étant des Tutsi du nord, ce qui est loin d'être le cas. On trouve des Banyaruguru dans les provinces du nord et dans les provinces du sud, et ceci vaut également pour les Hima. Au moment de la rédaction de ce rapport (1974), le gouverneur de la province de Ruyigi, un diacre anglican défroqué du nom de John Wilson Makokwe, est un Hima de Buhiga, localité située au Nord du pays. Affirmer que les Hima sont inévitablement des gens du sud et les Banyaruguru des gens du nord, comme beaucoup d'observateurs ont tendance à le faire, est certainement un abus de langage. Le moins qu'on puisse dire est que l'équation Hima-sud et Banyaruguru-nord appelle certaines nuances.
Les premiers seraient arrivés dans le pays, venant des régions frontalières de l'est, vers le 17 ou 18ème siècle, soit quelque deux ou trois cents ans plus tard que les Banyaruguru. il faut admettre cependant que jusqu'à présent aucune réponse définitive n'a pu être apportée à la question de savoir le quel des deux groupespourrait revendiquer le titre de "premier occupant". En revanche il est certain que les Hima étaient traditionnellement frappés d'interdits pour ce qui était de leurs relations avec les familles Tutsi-Banyaruguru les plus "cotées", et a fortiori avec la famille royale. Ils ne pouvaient garder leurs vaches ni leur fournir d'épouses.
L'attitude des Banyaruguru à leur égard était généralement teintée de méfiance et de mépris. On les considérait en quelque sorte comme des parvenus, certes doués d'ingéniosité et de débrouillardise mais totalement dénués de prestige social. Est-ce pour renverser cet ordre social que les Hima, à partir des années 60, se sont hissés au pouvoir aux dépens des Banyaruguru?Quoiqu'il en soit les Hima occupent aujourd'hui une position dominante dans le système politique du Burundi. "Les Hima" ' écrit le Père Rodegem, "semblent doués pour le commandement et l'action directe ~ jugement largement confirmé par le profil des élites politiques aujourd'hui au pouvoir. Un pourcentage appréciable des élites détentrices de postes de commandement dans l'armée et l'administration sont recrutées parnù les Hima de la région de Bururi. Le Président Micombero est lui-même un Hima de Bururi. Les Banyaruguru, par contre, quoique représentés au sein du gouvernement sont virtuellement sans pouvoir.

Ajoutons à cela les distinctions de prestige et de rang social qui jouent à l'intérieur de chaque ethnie, Hutu, Tutsi et Twa, distinctions fondées sur la hiérarchie des lignages (imiryango). Il existe une démarcation très nette entre les "très bonnes" familles, les "bonnes" familles, celles qui ne sont "ni bonnes ni mauvaises" et enfin les "mauvaises". Dans la seule souche Tutsi-Banyaruguru, on ne compte pas moins de 43 types différents de lignage, qui se décomposent chacun en une hiérarchie sociale spécifique. De telle sorte que des affiliations fondées sur le lignage rectifient parfois la hiérarchie qui découle des divisions ethniques. Il arrive que l'appartenance à des échelons sociaux différents à l'intérieur même de l'ethnie Tutsi soit plus perceptible et socialement plus importante que les différences entre Tutsi et Hutu. Cette multiplicité de "paliers sociaux" à l'intérieur de la même ethnie a été génératrice de multiples conflits entre clans, familles et lignées.
Mais encore faut-il noter la fluidité de cette hiérarchie sociale: l'appartenance à un imiryango n'est pas nécessairement fixée une fois pour toutes, ni même dans certains cas l'appartenance à uni ethnie. On se heurte parfois à beaucoup d'ambiguité lorsqu'il s'agit de définir de façon précise l'appartenant d'un individu à un clan, une famille, voire une ethnie. cas typique est celui du "clan" appelé Basapfu, Voici comment le Père Rodegem en explique l'origine: Tutsi de statut hiérarchique élevé, ils descendent initialement des Hima. Mais pour certaines raisons que tradition a omis de préciser, le Roi, un jour, déci( qu'ils devaient tous être massacrés. Il confia cette t, au clan Abongera qui organisa proprement la razzia tous les troupeaux Abasapfu, pilla leurs récoltes, ni le feu à leurs craals et massacra tout ce qui trouvait leur chemin. Un des survivants était un petit garçor avait trouvé refuge derrière un écran de roseaux (sai Après le départ des auteurs du raid, il fut découveri par un passant qui décida de le conduire au Roi Nu Ce dernier le garda à sa Cour sous sa protection et pela Musapfu pour commémorer cette aventure.(5)

Que les Basapfu soient réellement d'origine Hima est une question qui reste à débattre; ce qui est beaucoup plus significatif du point de vue de cette discussion est qu'a jourd'hui les Basapfu s'identifient et sont souvent iden comme n'étant ni des Hirna ni des Banyaruguru. On le désigne purement et simplement par le terme Basapfu, comme s'ils formaient un groupe distinct ethniquement parlant. Ce caractère sui generis du groupe Sapfu, et ai le fait qu'ils soient répartis un peu partout à travers le nous permet de mieux comprendre pourquoi certains élements Sapfu sont parvenus a se poser comme arbitres 1 de conflits régionaux ou ethniques. Notons à ce propo malgré l'influence préponderante du groupe Hima de E dans l'armée et l'administration, certains Basapfu occu à l'heure actuelle des postes importants au sein du gouvernement(6).
Relevons enfin un dernier point: ni les Hutu ni les Tut ne jouissaient de prérogatives politiques importantes d le contexte de la société traditionnelle Rundi. Lorsqu' poste de commandement leur était confié par la Courc il s'agissait d'une concession et non d'un droit. Les véritables détenteurs du pouvoir étaient les princes du sang (ganwa). De par leur position sociale et politique privilégiée ceux-ci ont fini par être vus comme formant un groupe ethnique distinct, dont le pouvoir et le prestige dépassait beaucoup ceux des Hutu ou Tutsi. Les ganwa constituaient le noyau de l'élite politique traditionnelle. Malgré leur position privilègiée (peut-être en raison même de leurs privilèges) ceux-ci n'ont jamais fait preuve de cohésion. L'histoire précoloniale du Burundi est jalonnée de luttes intestines entre princes du sang, certaines entretenues des haines dynastiques, d'autres par des conflits de personnes, mais chacune visant en fin de compte à briser 1, pouvoir des uns pour mieux renforcer celui des autres. affrontements atteignent leur point culminant vers la moitié du l9 ème siècle lors des guerres que se livrèrent les fils roi (mwami) Mwezi Kisabo (1852-1908) et les descend de son prédécesseur, Ntare Rugaamba (1795-1852). La en place de l'appareil colonial aboutit rapidement à la j en veilleuse des vieilles querelles dynastiques entre les descendants de Mwezi (les Bezi) et de Ntare (les Batare niais sans toutefois les faire disparaitre. A la veille de l'indépendence, alors que s'amorce la montée d'une élite neu dynamique et en quelque sorte "accréditée" on assiste l'èlement à une résurgence spectaculaire des antagonisme princiers. Ainsi, même à cette époque relativement récente, le jeu politique ne s'exprimait pas en termes de conflits.



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ethniques niais sous la forme de luttes de factions entre représentants de différentes dynasties.

A la fois fluide et hiérarchisée l'organisation sociale du Burundi ancien n'était cependant pas dénuée de cohésion. Au role unificateur de la Couronne s'ajoutaient les facteurs de cohésion du milieu social. Car en dehors de l'élite princière aucune ethnie, aucun lignage ne pouvait se prévaloir d'un statut privilégié. Les divisions entre Hutu, Tutsi et Twa n'avaient qu'un rapport lointain ou inexistant avec le rang social, la richesse et le pouvoir. Bien que le pouvoir politique fut en principe le monopole des princes, les chefs subalternes étaient en fait recrutés autant parmi les Hutu que parmi les Tutsi. De plus le jeu des rivalités princières obligeait parfois les "grands" à rechercher indifféremment l'appui des uns et des autres, situation qui n'est pas sans rapport avec le phenomène relevé par Georg Simmel: "Les conflits peuvent avoir pour conséquence d'amener la collaboration de certaines personnes ou groupes qui, dans d'autres circonstances, n'auraient eu aucune raison de s'unir .,,7 Les solidarités nouées à travers les liens de clientèle contribuaient également au maintien du tissu social: à travers l'institution du "contrat de clientèle" (bugabire) un vaste réseau de solidarités recouvrait la pyramide sociale, liant les individus les uns aux autres par la confiance et l'intérêt indépendemment de considérations ethniques. Chaînon central de cet agencement, le Mwarni était le point de convergence des rapports de clientèle entretenus a divers échelons du système. C'est aussi et peut-être davantage encore à travers les rites, les céremonies et les interdits qui l'entouraient que la monarchie affirmait sa puissance "totalisante" et unificatrice. Jusqu'à présent aucun symbole de légitimité n'a reussi 'a acquérir un prestige comparable a celui qui entourait le tambour royal (karyenda), symbole supreme de la monarchie.

Il faut donc admettre,que si la société Rundi renfermait en elle même les germes d'un conflit ethnique, ce type de conflit était sinon inexistant en tout cas extrêmement rare dans la société traditionelle. Voir dans la saignée du printemps 1972 la preuve d'une, "manifestation extrême du vieux problème tribal africain"(8) c'est travestir les faits et fausser les données de l'histoire. Dans le cas qui nous intéresse le terme "tribalisme" ne peut se rapporter qu'à un phenomène relativement récent, exprimant à la fois les transformations radicales subies par la société coutumière et le blocage des mecanismes qui jusqu'alors lui donnaient son équilibre et sa cohérence. Au Burundi comme ailleurs les phénomenes "tribaux" sont indissociables des transformations introduites sous l'égide du colonisateur.
Dimensions du Conflit

Sous son aspect le plus aigu et le plus meurtrier le conflit HutuTutsi apparait comme le stade ultime d'une série d'affrontements d'origines diverses s'échelonnant sur une période d'au moins 12 ans. Ces affrontements recoupent pratiquement toute la gamme des oppositions latentes contenues dans la société coutumière, mais ils expriment aussi les multiples tensions engendrées par l'Etat colonial. Sur une toile de fond traditionnelle se dessinent des formes d'expression politique inédites (partis, syndicats, institutions parlementaires), comme pour rechercher dans le passé la justification des transformations à venir. De cette combinaison d'élements fort disparates est né à la veille de l'indépendence un régime complexe, hybride, dont les contours deviendront de plus en plus flous.

L'introduction du vote en 1956, six ans avant l'indépendence, marque le début d'une prise de conscience politique dont les effets vont peu à peu se faire sentir à chaque échelon de la société. C'est d'abord au niveau des familles princières que se déclenchent les oppositions, mettant aux prises Batare et Bezi; puis viennent les luttes entre monarchistes et républicains, à peine édulcorées par les dissensions internes au sein de chaque groupe; c'est ensuite l'Armée qui prend la relève des élites civiles pour battre en brèche la monarchie et finalement l'abattre. Or malgré le crédit populaire dont elle jouit auprès des générations montantes, l'Armée reste impuissante devant la montée des antagonismes régionaux (nordsud) et ethniques (Hutu-Tutsi). Jusqu'au début des années 60 les clivages de type traditionnel ont en quelque sorte joué le role de brise-lames, freinant la mobilisation des ethnies, ou la canalisant au profit de l'une ou l'autre des factions princières. Contrairement à ce qui s'est passé au Rwanda en 1959-60, où rien n'entravait la montée des antagonismes ethniques (et où l'administration belge laissait délibérement le champ fibre aux têtes de file du mouvement Hutu), au Burundi ces antagonismes ne pouvaient s'exprimer ouvertement qu'en franchissant les frontières du champ politique traditionnel.

Jusqu'à sa chute, en 1965, la monarchie s'efforça de délimiter le domaine du politique pour mieux se prémunir contre les attaques de ses détracteurs; bloquer les relais d'élites tout en restreignant l'amplitude de la contestation ethnique, tels sont, en gros, les objectifs de la Cour.

S'il est vrai que la monarchie ait fixé entre ses mains les fruits de l'indépendence sans pour autant apporter de solution durable au conflit Hutu-Tutsi, il serait injuste de lui attribuer la responsabilité première des "évènements" de 1972. Il serait encore plus aberrant, répétons-le, d'y voir la prolongation du passé précolonial. Sans doute est-il tentant de se référer aux observations d'Hans Meyer au début de l'époque coloniale: "aussi longtemps que les Batussi [sic] sont les maîtres de ce pays, tout progrès spirituel et culturel est impossible pour le peuple du Barundi, car ce n'est qu'à la situation inférieure présente des Bahutu, isolés du monde depuis des siècles, que les Batutsi doivent leur domination". 9 L'argument manque de poids, confondant à la fois le politique, le social et l'économique; ajoutons à cela qu'une distinction évidente s'impose entre un potentiel de conflit et le conflit devenu réalité: celui-là était sans doute inscrit dans le contexte de la société traditionnelle, mais pour que ce potentiel devienne réalité il fallait qu'une nouvelle "règle du jeu" se substitue à celle de la société coutumière et qu'en même temps se pétrifient les rapports entre ethnies.

Il fallait, en bref, que la situation coloniale redéfinisse ces rapports sur au moins deux plans, ethnique et social. En réduisant l'identité des individus à une dimension essentiellement ethnique (au détriment des dimensions sociales et culturelles) et en donnant une valorisation sociale à l'appartenance ethnique, une nouvelle société prend forme entre les mains du colonisateur; une société de caste pratiquement calquée sur celle du Rwanda.

Notons à ce propos, et sous forme de parenthèse, l'influence décisive de la révolution rwandaise (si tant est qu'on puisse véritablement parier de "révolution") sur l'attitude des groupes dirigeants Hutu et Tutsi du Burundi. La prise du pouvoir par les élites Hutu du Rwanda a eu pour effet de susciter les mêmes espoirs chez leurs "frères de race" du Burundi, et chez les Tutsi la crainte de se voir balayer par une tourmente révolutionnaire à la rwandaise. D'où ce
durcissement des attitudes de part et d'autre, les uns s'estimant lèsés, les autres menacés. En un sens c'est à travers une sorte de "prophétie autoréalisante'(10) que se développe la dynamique du conflit Hutu-Tutsi à partir de 1960.

Que le Rwanda ait servi de modèle pour certains - et de repoussoir pour d'autres - se comprend d'autant mieux lorsqu'on songe que le colonisateur belge avait déjà modelé la société du Burundi à l'image de celle du Rwanda. Bien avant que les dirigeants Hutu du Burundi ne cherchent à émuler les objectifs du "menu peuple" rwandais le Rwanda était devenu une sorte de territoire-modele pour les Résidents du Burundi. N'était-il pas plus simple et plus efficace du point de vue de l'administration de considérer le Burundi comme composé d'une aristocracie Tutsi et d'une masse paysanne Hutu, et de faire reposer l'appareil administratif sur l'hégémonie présumée de la minorité Tutsi? Relativement peu d'efforts furent faits pour donner aux éléments Hutu de véritables chances de réussite sociale, et pratiquement rien pour leur faciliter un apprentissage politique. Les registres d'inscription de l'Ecole des Frères de la Charité (rnieux connue sous le nom de "Groupe Scolaire d'Astrida") montrent une nette prédominance de Tutsi par rapport aux Hutu, disproportion encore plus flagrante évidemment dans le cas du Rwanda, ainsi que le révèle le tableau suiv
ant:

Les résultats de cette politique é taient prévisibles: à la % de l'indépendence tout au plus une poignée d'éléments pouvaient se réclamer du nom d'élite au sens moderne d terme. Conscients du fait que la puissance administrante n'avait laissé se constituer parmi eux qu'une faible mino d'hommes de mérite reconnu, ils n'étaient que trop imp tients pour traduire dans les faits leurs aspirations égalitaires Pour cette même raison les tentatives de nivellement so amorcées par les éléments Hutu allaient inévitablement susciter la méfiance du groupe Tutsi. L'extension du droit de vote sur la base du suffrage universel ne pouvait que renforcer la suspicion de la minorité Tutsi: si l'égalité so était synonyme de déchéance pour cette minorité, la loi du nombre ne pouvait en fin de compte que hâter sa dégringolade.

Même dans son sens le plus restrictif (impliquant une re sentation égale des intérêts ethniques dans les instances gouvernementales et administratives), l'égalité ne devin jamais une réalité acquise dans la politique du Burundi Un simple coup d'oeil sur la répartition ethniques dans emplois de l'administration civile en 1965 révèle l'étend de la domination Tutsi dans les hautes sphères du pouvoir.

Nous ne disposons pas des chiffres d'inscriptions pour les années 50-52. Les chiffres ci-dessus sont emprintés au registre d'inscriptions du Groupe Scolaire d'Astrida.

On arrive à la même conclusion à la lecture de la répartition ethnique des sièges au Conseil Supérieur du Pays (CSP) et aux Conseils de Territoire (CT), au niveau du pays et des territoires. L'étude d'Aloys Munyangaju ("L'Actualité Politique du Rwanda-Urundi", Bruxelles 1959) en
fournit la preuve:



Comme le révèlent les chiffres ci-dessus, au cours des années qui suivirent l'indépendance (1962) le décalage entre les aspirations des élites Hutu et leur participation aux responsabilités politiques s'accentue. L'injection de quelques éléments Hutu dans l'appareil gouvernemental ne suffit évidemment pas à apaiser leurs revendications: la disproportion entre leur importance numérique et leur participation effective au pouvoir est trop manifeste pour ne pas susciter leur mécontentement; la dissipation des revenus de l'Etat au profit d'éléments minoritaires (Tutsi et ganwa) ne fait que renforcer leurs griefs.
A partir de 1966 la relève des élites princièrespar dejeunesTutsi d'obédience républicaine confirme l'impuissance du groupe Hutu. Les tentatives de coups d'état montées contre le gouvernement s'avèrent toutes infructueuses. Incapables de se frayer une voie par la force, encore moins par la politique, les élites Hutu restent néanmoins sensibles aux poussées de leurs adversaires, d'autant plus que ceux-ci sont profondément divisés. A partir de 1970 la scène politique du Burundi apparait grouillante d'instigations, de manoeuvres et d'initiatives à partir des quelles s'amorcent des opérations de revanche ou de récupération. Avant d'entrer dans les details de cette situation, il convenient de rappeler brièvement les étapes de la crise.
Le terme "secrétariat" se rapporte aux secteurs du gouvemement qui, en 1963, ont été placés directement sous la juridiction de la Couronne. On peut dégager au moins quatre phases dans l'histoire récente du Burundi, chacune d'elles correspondant à une disposition différente de l'échiquier politique.

Phase 1 (1957-1961): Bezi contre Batare - Les années précédant l'indépendance ( 1962) se signalent par le continuation des rivalités précoloniales sous le couvert de partis politiques à consonance moderne. Les deux protagonistes principaux sont "Le Parti de l'Unité et du Progrès National (UPRONA)- et "Le Parti Démocrate Chrétien (PDC)", chacun dominé par un groupe distinct, le premier par la "famille" des Bezi, le second par la "famille" des Batare. Sous la conduite du fils aîné du Mwami Mwambutsa, le Prince Rwagasore, I'UPRONA s'affirme rapidement comme le plus dynamique, emportant une victoire décisive aux élections de septembre 1961. Disposant de 58 sièges sur un total de 64 à l'Assemblée Nationale, Rwagasore pouvait normalement s'attendre à être élu chef du gouvernement après l'indépendance. Le sort en décida autrement. Son assassinat, en octobre 1961, par un tueur à la solde des dirigeants du PDC, met une fin brutale à sa carrière politique.
L'événement devait peser de façon décisive sur les destinées du royaume. Privé de son chef l'UPRONA se trouve tout à coup en proie à de graves dissensions; quant aux dirigeants du PDC ceux-ci sont publiquement exécutés à Gitega le 14 janvier 1962. L'embryon de partis politiques né à la veille de l'indépendance disparait donc avant même que ceux-ci aient pu jouer le role qui leur avait été dévolu. Devant ce vide politique la Cour n'hésite pas à récupérer le pouvoir à son profit.

Phase Il (1961-1965): La Couronne contre le Parti - La période qui suit la mort de Rwaagasore verra le pouvoir de la Cour se constituer contre l'UPRONA, tandis que certains de ses dirigeants (comme l'ex-Premier Ministre André Muhirwa) cherchent en elle un protecteur à qui s'accrocher. Autant que par l'intervention du Palais, l'UPRONA se trouve également paralysé par les luttes intestines qui y sévissent, et qui dans la plupart des cas opposent les cadres Hutu aux cadres Tutsi. Des tensions parallèles se font jour au sein du gouvernement et de l'administration, donnant ainsi a la Couronne l'occasion de parachever son entreprise de récupération. L'issue des élections législatives de 1965 en donnent la preuve: malgré la victoire incontestable du parti Hutu qui remporte 23 sièges sur 31 à l'Assemblée Nationale, la manière dont sont nommés les membres du gouvernement confirme ce que certains soupçonnaient déjà, à savoir què l'Assemblée Nationale était devenue un parlement-croupion. La Cour reste toute-puissante. La nomination d'un célèbre ganwa ou poste de premier ministre (Léopold Biha) le 13 septembre 1965 confirme l'intention de Mwambutsa de refuser "de souscrire à un subterfuge de langage qui (le) priverait de tout contrôle, de toute autorité et de toute possibilité d'étendre (à son peuple) le bénéfice de (sa) protection"."

Phase Il 1 (1965-1966): La Couronne contre l'Armée - La période suivante s'ouvre - et se termine - par un coup d'état. Le premier, le 18 octobre 1965, a toutes les apparences d'un coup manqué. Déclenchée par une mutinerie de certains officiers Hutu de l'Armée et de la Gendarmerie, cette première tentative se termine en effet par un échec. Mais ses conséquences politiques sont loin d'être insignîfiantes: Le premier ministre, Biha, attaqué à son domicile par les mutins, est laissé pour mort; et tandis que pratiquement chaque dirigeant Hutu de quelque valeur est apprehendé (puis exécuté), le Mwami, cédant à la panique, cherche réfuge au Zaire avant de choisir l'exil en Europe. Mwambutsa, cependant, refuse d'abdiquer en faveur de son fils. On assiste alors à une situation ubuesque: un royaume sans roi, un gouvernement sans pren-der ministre, et une administration en état de déliquescence! En fait les véritables détenteurs de l'autorité appartiennent à un groupe assez disparate composé de fonctionnaires, de militaires et de "Jeunesses" 12 la plupart d'origine Tutsi ou Hima. Tout en expédiant les affaires courantes, leur attention se porte naturellement sur le prâlème de la succession. C'est finalement le Prince Charles Ndizeye, fils cadet de Mwambutsa, qui sera choisi pour succéder à son père sous le nom dynastique de Ntare Les paroles prononcées par Ntare peu de temps avant son intronisation, en particulier qu'en vue "de mettre fin a quatre années de chaos et d'anarchie (il) avait décidé de prendre en mains les destinées du royaume" ~ traduisent mal la réalité de la situation. Car Charles est l'instrument choisi par les "Jeunes Turcs" pour stabiliser leur propre situation, et non le contraire. Lorsque le capitaine Micombero est formellement investi des fonctions de premier ministre par le souverain, ceux-ci savent à quoi s'en tenir: c'est Ntare qui est l'obligé et le tributaire de Micombero, et




non l'inverse. Mais Ntare refuse à tout prix de voir rec son pouvoir personel - aussi son règne fut-il de courte durée ... Le 28 novembre 1966, alors qu'il se trouvaii Kinshasa, Ntaré apprit à la radio que l'Armée l'avait dE tué et instauré la République par un coup semblable à celui qui l'avait, quelques mois auparavant, hissé au po Ainsi se termina le dernier et le plus court des règnes ici registrés dans les annales du royapme.

Phase IV (1966-1972): La voie de la violence - Même coup du 28 novembre semble bieen avoir été préparé pa éléments Hirna, ai l'Armée ni l'Adrrùnistration ne furer transformés du jour au lendemain en institutions exclu ment dominées par des Hima. Le nouveau gouvernemet formé par Micomberci, le 12 décembre 1966 confia cinq treize postes ministériels à des Hutu, les huit sièges rest; étant partagés d'une manière presqu'égale entre Tutsi-H et Tutsi-Banyaruguru. Et bien que la présidence de la R publique fût assurée par Micombero, il n'y avait que de officiers parmi les ministres. Us affiliations régionales é ent également diversifiées, encore qu'au moins quatre & titulaires provenaient de la province de Bururi.

Les liens régionaux devaient cependant jouer un rôle de en plus important dans le processus de recrutement des élites civiles et militaires. A tel point qu'au début de 19» le partage des responsabilités gouvernementales est souv défini en termes régionaux: on parle de plus en plus des &4gens du sud" et des "gens du nord", des "Banyabururi' des 4'Banyaruguru". Il convient de noter a ce propos qui contrairement à l'appellation "Banyaruguru" le terme "Banyabururi" recouvre des solidarités purement région Les 4'Banyabururi" sont tout simplement les gens de la province de Bururi, quelque soit leurs origines ethniques Prétendre, comme le font certains, que le Banyabururi si par définition Hima est un non-sens, en tout cas une con trevérité. Ce qu'il faut souligner c'est l'émergence d'une prise de conscience régionaliste au sein des élites non-Hu originaires de Bururi. Cette prise de conscience est à la source du conflit qui allait bientôt opposer les gens de Bu ruri (Tutsi, Hirna et Sapfu) aux Banyaruguru originaires des autres provinces.

La région n'a cependant jamais supplanté de façon perm; nente le clan, le lignage ou l'ethnie comme source de solidarités. Tout au cours de la période qui a précédé la c nous assistons à une sorte de va-et-vient de solidarités. Cc revirements forment la toile de fond sur laquelle s'inscril le jeu des cliques et des factions. Pour s'accrocher au pou voir Micombero et ses conseillers doivent constamment manoeuvrer à la lisière de l'ethnie, de la région et du clan.

Deux types de conflits surgissent au cours de cette période: un conflit de clan et de région au sein du groupe Tutsi, et un conflit ethnique opposant les Tutsi aux Hutu. Jusqu'a moment où la crise éclate le champ où s'inscrivent les manoeuvres politiques s'organise autour de pôles multiples - autour de la région, de l'ethnie et du clan - mais sans toutefois produire un écartelement des forces relevant de chacun de ces pôles. Lorsque, pour une raison ou pour ur autre, s'accentuent les clivages régionaux, les différences ethniques s'amoindrissent; au contraire lorsque celles-ci s'affirment, ceux-là s'estompent.

Dans cet environnement remarquablement complexe et fluide, surgit un groupe de politiciens Tutsi dont l'action devait avoir un impact décisif sur les destinées du pays. Constitué d'une simple poignée d'individus (surtout d'ori gine Basapfu), ses chefs les plus en vue ont pour noms Albert Shibura, Arthémon Simbananiyé et André Yanda.



Au début 1971, ils contrôlent plusieurs postes clés du gouvernement et de l'Armée, le premier comme ministre de l'Intérieur et de la Justice (en même temps qu'il détenait le grade le plus élevé de l'Armée du Burundi); le second comme ministre des Affaires Etrangères, de la Coopération et du Plan; le troisième comme ministre de l'Information et Secrétaire Général de l'UPRONA. Tous les trois sont originaires de Bururi; en tant que Basapfu ils peuvent à la rigueur se réclamer de liens lointains avec les Hima; enfin tout les autorise à s'identifier avec le groupe Tutsi au sens large - leur origine, leur apparence physique, leur méfiance presque congénitale des Hutu. Ils se situent sur une frange d'interférences culturelles qui leur permet de redéfinir leurs allégeances en fonction de la conjoncture du moment.

Leur ascension est d'autant plus remarquable que moins d'un an avant l'arrivée au pouvoir de Micombero les Basapfu avaient été pratiquement tous écartés du gouvernement. Après plusieurs essais infructueux visant à utiliser le Parti et les Jeunesses contre l'Armée (condamnés par Micombero comme "de folles tentatives émanant d'un petit groupe de personnalités irresponsables"" les têtes de file du "clan" Sapfu tentent de rallier l'Armée à leur cause. Leur objectif est ni plus ni moins de transformer l'Armée en tribunal de dernière instance destiné à arbitrer les querelles d'ethnie et de région. Mais pour mener à bien cette entreprise l'Armée devait au préalable être "purgée" de ses éléments "déviationistes", autrement dit d'éléments Hutu. Déjà en 1966 lors de l'incorporation des nouvelles recrues l'indice de Pignet avait été porté de 30 a 40 de manière a avantager les Tutsi. La taille minimum était portée a 1,70 m. A la même époque des instructions précises avaient été données pour exclure tout Européen des Commissions de Recrutement. En juillet 1968, huit officiers belges de l'Assistance Technique furent remerciés de leurs services sous le prétexte d'ingérence dans les procédures 4'normales" du recrutement. Des accusations montées de toutes pièces contre les élements Hutu de l'Armée justifièrent par après les purges énergiques qui y furent pratiquées.

La découvert d'un complot Hutu dans la nuit du 16 au 17 septembre 1969 fut le prétexte invoqué pour "résoudre" le problème Hutu. Après l'arrestation de quelque trente personnalités Hutu, la plupart officiers ou fonctionnaires, vint l'emprisonnement (suivi de l'exécution) de dizaines de soldats Hutu. Parmi les personnes arrêtées et par la suite exécutées figuraient Charles Karolero, sous-lieutenant membre de l'Etat-Major Général; Barnabé Kanyaruguru, ministre du Plan et de l'Economie; Jean-Chrysostome Mbandabonya (exécuté en 1972), ancien ministre des Affaires Sociales dans le pren-ùer gouvernement de Micombero; Cyprien Henehene, ancien ministre de la Santé (qui aurait succombé au cours de l'interrogatoire); et Joseph Cimpaye, directeur de la Sabena à Bujumbura (exécuté en 1972). Tous furent accusés de complot contre la sûreté de l'Etat. Le 18 décembre, vingt des détenus furent condamnés à mort et exécutés deux jours plus tard. Certains affirment que plus de cent exécutions eurent heu en décembre. Malgré la présence de quelques rares Hutu au gouvernement, la tendance vers la suprématie Tutsi est indéniable: sept des douze cabinets ministériels, dont celui des Affaires Etrangères, de la Défense et de la Sûreté ainsi que celui de l'Intérieur étaient occupés par des personnalités d'origine Tutsi. Six des huit gouverneurs de province appartenaient également à cette ethnie. Restait à savoir se cette tendance devait aboutir à une suprématie Banyabururi ou Banyaruguru.

En 1971, la clique Sapfu avait pris suffisamment d'ascendance sur Micombero pour lui faire croire à une menace Banyaruguru. Forts de l'appui du Chef d'Etat-Major de l'Armée du Burundi, Thomas Ndabemeye, ils accusent de conspiration un certain nombre de personnalités et mifitaires d'origine Banyaruguru, parmi les-quelles trois anciens ministres des Affaires Etrangères, Lazare Ntawurishira, Libère Ndabakwaje et Marc Manirakiza. Tous trois sont arrêtes, jugés et condamnés à mort. Le scénario adopté en 1969 pour éliminer le noyau de l'opposition Hutu se répète maintenant pour éliminer les Banyaruguru de tout poste influent. Une fois de plus, le procès se transforme en parodie de justice. Le 14 janvier 1972, le tribunal ritilitaire prononce neuf peines de mort et sept condamnations à vie. A la lecture du verdict, le Procureur Général, Nduwayo, quoique lui-même d'origine Basupfu, décide de remettre sa démission. Cependant, le 4 février, sous la pression de l'opinion publique nationale et internationale, les peines de mort sont commuées en emprisonnement à vie, et cinq des accusés, condamnés précédemment à des peines de prison, sont relaxés. Entretemps, le 20 octobre 1971, devant une situation de plus en plus tendue au sein de son propre gouvernement, Micombero met en place un "Conseil Suprême de la Révolution" (CSR) corps consultatif composé de 27 officiers de lArmée.

Tout en mettant en lumière les graves tensions survenues entre Banyabururi et Banyaruguru, ce scénario eut comme conséquence immédiates de créer dans le pays une atmosphère de crainte obsidionelle. Les débats connurent une large diffusion; la radio et la presse rapportèrent mot à mot les plaidoyers de la défense et de l'accusation. L'opinion publique n'avait jamais été mise en prise aussi directe avec l' "évènement". Les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir sur les collines. Des factions et groupuscules rivaux surgirent du jour au lendemain dans bon nombre de localités. C'est dans ce climat hypertendu, saturé d'appréhensions et de tensions de toutes sortes que le 29 avril 1972, Micombero décide soudainement de destituer tous les membres de son cabinet. Quelques heures après, la rébellion éclate, pour faire place aussitôt à une répression sans merci.

L'anatomie de la violence

Les pren-ùer coups furent portés entre 20 et 2 1 heures le 29 avril, et presque simultanément à Bujumbura et dans les provinces méridionales de Rumonge, Nyanza-Lac et Bururi. Dans ces provinces les assaillants Hutu sont appuyés par des groupes auxiliaires de "Mulélistes" organisés en bandes de 10 à 30 hommes; dans la seule province de Bururi les "Mulélistes", se chiffrent à environ 1.000 ou 1.500 individus. Notons à ce propos qu'au moment ou se déclenche l'insurrection environ 25.000 réfugiés Zairois, la plupart d'origine Babembe", s'étaient établis dans le sud du pays. Bien que culturellement distincts des populations Hutu du Burundi ils n'en partageaint pas moins leurs griefs contre le "lobby" de Bururi; on comprend d'autant mieux leur réceptivité aux incitations du mouvement rebelle. que tout comme les Hutu, les Babembe avaient été parmi les premières victimes de la "tribalisation" du pouvoir au Kivu et au nord-Katanga dans les années 60-63. Comme les Hutu ils appartenaient a une ethnie d' "exclus". Ceci dit il semble que le fer de lance de la rébellion ait été constitué d'éléments opérant à partir de le Tanzanie, à proximité de la frontière du Burundi.



Les attaques sont menées avec un brutalité sanguinaire: équipés d'armes automatiques, de machetes et de lances, les assaillants massacrent ou mutilent systématiquement tous les Tutsi qu'ils rencontrent, femmes, hommes et enfants. Les Hutu qui refusent de participer aux tueries sont euxmême massacrés (conformément à ce que prescrit la tradition à l'égard des hommes de main récalcitrants). On estime à 10.000 le nombre des rebelles, tant Hutu que Muléhstes", qui prirent part à l'insurrection. Ils se rendent rapidement maîtres des chefs-lieux de province de Nyanza-Lac et de Rurnonge; si l'on en croit la version officielle, ils proclament une "République Populaire" dans la région de Bururi et s'y maintiennent pendant deux semaines avant d'être mis en déroute. Parmi les victimes du massacre, à Bururi, figurent le beau-frère du Président Micombero, le gouverneur de Bururi et environ une quarantaine de fonctionnaires provinciaux. Entretemps à Bujumbura une trentaine de rebelles s'attaquent simultanément à la station de radio et au camp militaire. Ils sont immédiatement repoussés. Dans sa phase initiale la rébellion a couté la vie à au moins 2.000 personnes; les pertes les plus lourdes sont enregistrées dans la province de Bururi.

Par certains cotés la rébellion rappelle de façon frappante celle qui sévit dans l'est du Zaire en 1964. Au Burundi comme au Zaire c'est par l'usage des stupéfiants et de la magie que les rebelles cherchent l'assurance de leur invincibilité; dans un cas comme dans l'autre les attaques sont menées de façon désordonnée, et s'accompagnent de cruautés gratuites; ajoutons que tout comme au Zaire (et peutêtre davantage encore) le processus de la rébellion se déroule dans un cadre organisationnel extrêmement rudimentaire. A la manière des simbas du Zaire les rebelles ont recours au chanvre et au rituel d'immunisation magique, croyant ainsi se rendre invulnérables; selon le témoignage d'un journaliste, certains des insurgés "portaient sur la tête err guise de casque des espèces de casseroles blanches enduites de sang, le corps tatoué de signes magiques pour se rendre invulnérables"". S'il faut en croire Micombero, "les médecinsféticheurs jouerent un rôle important ... à tel point que pour prouver leur efficacité les instructeurs Mulélistes n'hésitaient pas à tirer à blanc sur leurs compagnons, puis à balles réelles sur un chat ou un chien"19. Quoiqu'il en soit retenons ici que c'est surtout gràce à la réceptivité du milieu ambient que la rébellion doit son succès initial et non a la solidité de son appareil insurrectionnel ou son idéologie. Contrairement à ce que nous venons de décrire la vengeance répressive qui s'abat sur le pays se déroule de façon plus systématique, plus efficace aussi si l'on en juge par ses effets destructeurs. Les contre-attaques débutent le 30 avril. C'est alors que l'Armée et les Jeunesses coordonnent leur action pour exterminer pratiquement tout individu soupçonné d'avoir pris part à l'insurrection. La loi martiale est mise en vigueur dans tout le pays; un couvre-feu est instauré. Entre temps Micornbero prend contact avec les autorités àu Zaire pour obtenir une couverture aérienne et des renforts de troupes. Ceux-ci arrivent à Bujumbura le 3 mai. Les paracommandos Zairois ayant pris en charge la défense de l'aéroport l'Armée du Burundi entreprend alors le "nettoyage" des provinces. Parler de "répression" pour décrire le massacre hideux qui s'ensuivit serait un euphémisme. Selon Marvine Howe, du New York Times, ce sont les brigades de Jeunesses Révolutionnaires Rwagasore qui prennent l'initiative des arrestations et tueries arbitraires. Il faut ajouter à cela les règlements de compte personnels, les individus dénoncés comme rebelles en raison de bisbilles au sujet d'un lopin de terre ou d'une vache2o. A Bururi, cependant, l'Armée s'en prend indistinctement à tous les

Hutu. A Bujumbura, Gitega et Ngozi tous les "cadres (entendons par la non seulement les fonctionnaires p ciaux mais les chauffeurs, clercs, plantons et ouvriers semi-specialisés) sont systématiquement arrêtés au cc rafles, jetés en prison pour y être soit fusillés soit bat mort à coups de crosse ou de gourdin. Rien qu'à BujL on estime à 4,000 le nombre de Hutu chargés sur des camions et menés comme du bétail à la fosse commui Au dire d'un témoin Tutsi, "tous les Hutu au dessus c secondaire ont été embarqués" 21 ;on pourrait en ajou beaucoup d'autres au dessous de ce niveau.

Certaines des scènes les plus horribles ont pour théatre l'Université Officielle de Bujumbura ainsi que les écoles techniques et secondaires. Des dizaines d'étudiants Hutu sont littéralement assaillis par leurs "condisciples" tués et battus à mort. Pendant ce temps, des groupes de mouvement de Jeunesses pénètrent à l'improviste dans les classe appellent les élèves Hutu par leurs noms et les sommes les suivre. Bien peu prendront le chemin du retour. A l'Uni versité Officielle, un tiers des étudiants soit environ 12 disparaissent de cette façon. L'Ecole Normale de Ngag près de Bujumbura, perdit ainsi plus de 100 étudiants ~ un total de 314, sur les 415 étudiants inscrits à l'Ecole Technique de Kamenge-Bujumbura, on estime à 60 le chiffre des élèves massacrés, et à 110 ceux qui prirent la fuite; à l'Athénée (école secondaire) de Bujumbura, su 700 élèves, au moins 300 disparurent, certains étant tu d'autres ayant fui le massacre; à l'Athénée de Gitega, 40 étudiants furent tués, portant le nombre de disparu 148; à l'institut Technique Agricole, également à Gitega 40 des 79 étudiants sont portés manquants, et 26 parmi eux ont été exécutés. L'Ecole Normale Supé rieure et l'Ecole Nationale d'Administration subirent de lourdes pertes. Ces coupes sombres atteignent également les écoles confessionnelles, tant catholiques que protestantes. Ce ne sont pas seulement les élites Hutu proprement dites, mais tout ce qui chez les Hutu représen tait une élite en puissance, qui furent éliminés (voir Appendice 11). Pas même l'Eglise ne fut épargnée. Suivant le témoignage de Marvine Howe "12 prêtres Hutu auraient été tués et milliers de pasteurs protestants, de directeurs d'écoles et d'instituteurs. A l'hôpital de Bujumbura, 6 docteurs et infirmières furent arrêtés et probablement mis à mort". L'appartenance à une Eglise ou à une autre n'a pourtant rien à voir avec les pertes de leurs effectifs. Aucun secte ne jouit d'une immunité contre les massacres. La répression prit ainsi l'allure de génocide sélectif destiné à supprimer toutes les couches instruites ou semi instruite de l'ethnie Hutu.

Quelle explication donner à une violence aussi démesuré Avant de tenter de répondre à cette question, plusieurs remarques s'imposent. Notons en premier heu que les vii times de la répression ne furent pas exclusivement d'orig Hutu. Même si les Tutsi ne représentent qu'un infime pourcentage du chiffre des victimes, le fait que des Tutsi aient été massacrés par des membres de la même ethnie mérite d'être souligné. S'agit-il de réfugiés rwandais? On peut y voir la preuve d'un règlement de comptes entre Hima e Banyaruguru? Nous y reviendrons ultérieurement. Relevé cependant qu'une centaine de Tutsi furent exécutés à Gitega dans la nuit du 6 mai. Au cours de la journée, que le rapporte Jeremy Greenland, "des conseils de gueri siégèrent dans les chefs-lieux de province et les condamnés furent exécutés le même soir. Un chauffeur congolais, travaillant au Burundi au service d'une firme italienne, eu l'ordre de creuser cette nuit-là deux grandes fosses à l'ex térieur de Gitega. Il y entassa 100 cadavres fraîchement abattus et jure que les victimes étaient principalement des Tutsi". Comme l'ajoute Greenland il s'agit là d'un témoignage capital pour qui veut mettre en évidence que des Tutsi aient bel et bien été exécutés au cours de la répression.



Un autre élément à ne pas perdre de vue concerne les circonstances qui ont entouré le retour de l'ex-roi Ntaré au Burundi en mars 1972, et son exécution à Gitega le 29 avril. Le retour de Ntare fut négocié personnellement par le Président Amin de l'Ouganda et Micombero, peu après l'arrivée de l'ex-souverain à Kampala le 21 mars. Sur la promesse de garanties verbales et écrites du Président Micombero, Amin autorisa Ntaré à retourner à Bujumbura le 30 mars. "Tout comme vous, écrivait Micombero à son homologue de l'Ouganda, je crois fermement en Dieu ... Votre Excellence peut-être assurée qu'aussitôt que Monsieur Ndizeyé sera de retour dans mon pays, il y sera considéré comme un simple citoyen et qu'en tant que tel, sa vie et sa sécurité seront assurées".' Cependant, l'ex-roi avait à peine atterri à Bujumbura qu'il était immédiatement amené sous escorte militaire à Gitega et mis en résidence surveillée. Il y fut passé par les armes exactement un mois plus tard. La nouvelle de sa mort fut annoncée à Bujumbura par un communiqué officiel de la radio: l'ex-roi avait été tué au cours d'une attaque des rebelles contre sa résidence. Toutefois le Président Micombero devait admettre ultérieurement qu'il avait été jugé pour complot contre le gouvernement et exécuté dès le début de la rébellion, c'est à dire le 29 avril. D'après la version officielle Ntaré avait mis au point un plan d'invasion du pays avec l'aide de mercenaires étrangers.

La version officielle des autorités du Burundi met donc en cause deux groupes d'acteurs politiques distincts: d'une part l'ex-roi Ntaré, s'efforçant, selon les termes de Micombero, "de lui tendre un piège avec la complicité de mercenaires étrangers"", et d'autre part les auteurs du complot Hutu, parmi les quels figuraient des personnalités importantes de l'Armée et du gouvernement. Le premier complot fut rapidement étouffé et ne prêta guère à conséquence (sauf pour Ntaré); on ne pouvait en dire autant du deuxième, car de toute évidence il s'agissait là d'une affaire infiniment plus sérieuse. Toujours dans cette optique officielle, la rébellion nous est présentée comme une gigantesque conspiration Hutu visant à "liquider" l'ethnie Tutsi.
Ni l'une ni l'autre de ces explications n'est entièrement satisfaisante; le moins qu'on puisse dire est qu'elles laissent de nombreuses questions en suspens. Peut-on imaginer un instant que Ntaré était capable à lui seul de préparer l'invasion du Burundi par des mercenaires étrangers ou même imaginer qu'il en ait eu l'idée? Est-il concevable, et luimême pouvait-il sérieusement concevoir, que son autorité chancelante, sinon inexistante, eût suffi à rallier à ses côtés les masses Hutu et à allumer des foyers de révolte dans tout le pays - et cela au nom d'une monarchie qui avait déjà cessé d'exister?

L'idée d'un vaste complot orchestré par des fonctionnaires et militaires Hutu, quoique plausible, soulève néanmoins un certain nombre de questions. S'il est vrai - ainsi que l'affirme la version officielle des autorités du Burundi - que certains fonctionnaires Hutu avaient accordé une aide financière aux rebelles, que des milliers de machetes avaient été découverts au domicile du ministre Hutu des Travaux Publics, qu'une carte dévoilant les zones de forte concentration Tutsi avait été trouvée chez le ministre Hutu des Postes et Communications, pourquoi de telles preuves n'ont-elles

pas été produites à l'appui des accusation S? 26 S'il est exact que deux millions de francs belges et des quantités d'armes et de munitions furent saisies au domicile du souslieutenant Ndayahozé, et que ce dernier avait été pressenté pour devenir le premier Président de la République Hutu, où sont les preuves? Où sont les listes de conspirateurs Hutu trouvées en possession des rebelles? Quelle explication donner à la démission brutale du cabinet Micombero le 29 avril? Enfin s'il on tient compte de l'effet traumatisant - et atrophiant - des purges effectuées au cours des années précédentes, peut-on réellement croire qu'un petit groupe de fonctionnaires Hutu aient l'intrépidité, voire la folie, de préparer une révolte contre une armée largement dominée par des officiers Tutsi? Que quelques officiers ou sousofficiers Hutu aient réellement comploté contre le gouvemement n'est pas à exclure; ce qui, par contre, laisse beaucoup plus sceptique est que ce soi-disant complot ait impliqué autant de personnes dans la haute Administration et dans l'Armée que les autorités du Burundi l'ont affirmé par la suite.

Au moins deux autres hypothèses: ou bien la rébellion était la résultat d'une provocation délibérée du "lobby" de Bururi, ayant pour but d'amener une "solution définitive" du problème Hutu et une "solution provisoire" du problème Banyaruguru; ou elle était l'aboutissement d'une alliance tactique entre les élements Banyaruguru et Hutu. La première de ces hypothèses semble très improbable, ne fût-ce qu'en raison des énormes risques qu'elle entraînait. De plus, on peut se demander si les quelques heures qui se sont écoulées entre la démission du cabinet de Micombero et le déchaînement de la rébellion étaient suffisantes pour donner le branle à une révolte d'une telle ampleur. On ne doit pas non plus perdre de vue que la région la plus durement touchée par la révolte et où les "événements" curent les effets les plus dévastateurs, était précisément le bastion des élites de Bururi. Que certains membres du cabinet démissionnaire aient délibérément déclenché une rébellion là où ils étaient les plus vulnérables, semble difficile à concevoir. Une explication plus raisonnable, suggérée par Jeremy Greenland27, est que Micomb,.ro avait eu vent du complot et s'attendait au pire, et qu'il congédia ses ministres de façon à avoir les mains libres pour affronter la rébellion au moment où elle se déclencherait. La preuve la plus évidente à l'appui de cette hypothèse - qui montre également que ni Micombero ni ses conseillers n'avaient la moindre idée de la date à laquelle cette révolte éclaterait - est que le 29 avril, tous les fonctionnaiires Tutsi de la province de Bururi avaient accepté de se rendre à une réunion politique organisée à leur intention à Rumonge ... invitation qui n'était qu'une ruse pour les assassiner. Tous les invités furent tués à l'exception de Shibura et de Yanda.

Si l'idée d'un Complot a quelque fondement, celui-ci ne doit pas être recherché au niveau d'une alliance tactique entre Hutu et Banyaruguru; tout au plus s'agit-il d'une coalition d'interêts plus ou moins précaires entre Hutu et Mulélistes, et peut-être aussi (mais là nous entrons dans le domaine de la spéculation) entre réfugiés rwandais et Banyaruguru. La nature exacte des fiens qui relient chacun de ces groupes n'est pas facile à déterminer. Les Mulélistes, nous l'avons vu, se trouvaient largement concentrés dans les provinces du sud; les réfugiés rwandais, par contre, sont surtout répartis dans les provinces du nord (tout au moins jusqu'en 1965). Sans doute malgré les différences culturelles qui les séparent, rwandais et Muléfistes ont-ils partagé les mêmes épreuves: certains ne se sont-ils pas battus côte à côte contre l'Armée Nationale Congolaise(ANC) durant la rébellion de 1964?




Ils entretiennent par ailleurs des griefs analogues vis-à-vis du régime Micombero, les Muléfistes pour ne pas avoir été soutenus suffi. sament dans leur lutte contre les autorités du Zaire, les rwandais pour avoir été mis dans l'impossibilité de monter des opérations à main armée contre le régime de Kayibanda. D'origine Tutsi pour la plupart, les réfugiés rwandais les plus politisés appartiennent au groupe d'inyenzi ("combat tants"'I qui pénétrèrent au Burundi en 1965 après avoir essuyé, aux côtés des Mulélistes, les contre-offensives de i i~NC, A l'époque leur présence au Burundi fournissait aux autorités iti Burundi une garantie de securité en cas de Hutu; mais à partir du moment où cette
J.L1n~,~" pouvait se transformer en menace les autorités uc Bujumbura n'hésitèrent pas 4 ies désarmer. L'opération, notons-le, fut menée "en ta.-iGer.l" par les armées du Zaire et du Burundi. Aussi réelle que soit leur antipathie vis-à-vis de ce certains réfugies appellent la "clique" Micombero, celle-ci n'a rien de commun avec la haine qui semble les animer à l'égard des Hutu. Qu'une alliance de raison ait pu se nouer entre Muléfistes et réfugiés rwandais nous semble parfaitement fantaisiste; l'hypothèse d'une alliance HutuBanyaruguru ne résiste pas davantage à l'examen. Mieux vaut parler d'une convergence d'intérêts liant chaque groupe de réfugiés à l'ethnie (ou "faction") la plus proche, culturellement et politiquement, à savoir les Mulélistes aux Hutu et les in - venzi aux Tutsi. Chaque groupe de réfugiés devinÉ en qiic!,itie soîie tributaire de l'ethnie "alliée". Vu le contexte c~fL.ïqu2 et geographique où débuta l'insurrection en corrip-t3-d que ini ies inyenzi ni les Banyaruguru n'aient eu !e désir de se jeter dans la melée, prefèrant pour le moment laisser les Hutu et les Banyaruguri s'entredéchirer. Ce fut precisément l'un des reproches adressés aux Banyaruguru, si l'on en juge par le massacre de Tutsi qui eut heu à Gaega le 6 mai. Peut-être aussi (autre facteur susceptible d'expliquer le massacre) certains Banyaruguru espèraient-ils que le soulèvement Hutu pourrait être "récupéré" à leur profit grâce à l'intervention de Ntaré au moment opportun, la rébellion se transformant alors en véhicule destiné à restaurer à la fois la monarchie et l'hégémonie Banyaruguru. Nous n'en avons cependant aucune preuve.

En dehors de savoir qui étaient les véritables auteurs du ~1complot" ce qu'il faut souligner c'est la diversité des motifs qui poussèrent les insurgés à la violence. Pour les Muléhstes le fait de participer aux tueries exprimait beaucoup plus qu'une accumulation de griefs contre le "lobby" dz Bururi; leur comportement traduisait également un ir,unsfert d'aggressivité d'une cible (les autorités zairoises)
anc autre (les autorités du Burundi). Ce n'est donc pas s.~u!einent sur le plan culturel et ethnique que les Mulélistes se differenciaient des Hutu, mais aussi sur le plan des motivations. Parmi les Hutu certains se rallièrent à la rébellion par cr4inte des représailles; d'autres par opportunisme; d'autres enfin - la majorité - en raison de leur haine profonde de tous les Tutsi, quelque soit leur clan ou leur orgine régionale. On relève enfin des différences majeures en ce qui concerne le comportement des activistes ruraux et des "comploteurs" urbains de Bujumbura. À supposer qu'un complot ait effectivement été ourdi à Bujumbura par certains fonctionnaires ou sous-officiers Hutu, ni leur modus operandi ni leurs objectifs à long ternie n'avaient quoique ce soit de commun avec ceux des cadres ruraux, Hutu ou Mulélistes. L'objectif-cilef à Bujumbura n'était pas de tuer tous les Tutsi à portée de la main, ou des balles, mais de prendre l'a radio et le camp militaire, conditions sine qua non d'une prise de pouvoir. Et si nous devions donner crédit à l'hypothèse suivant la quelle les Banv~ guru espéraient s'entendre avec Ntaré dans le but de récupérer la rébellion, c'était pour des motifs évidemn très différents de ceux qui animaient les insurgés de Bujumbura et de Bururi.

Ces remarques valent également en ce qui concerne les motivations et contradictions qui se sont manifestées c les auteurs de la répression. La crainte d'un massacre ii nent de tous les Tutsi sans distinction - crainte parfait ment fondée si l'on se rappelle des massacres de Tutsi ~ Rwanda en 1959-62, et à nouveau en 1964 - explique doute la brutalité sanguinaire à la quelle nous avons fai allusion précédemment. Il faudrait aussi mentionner le animosités personnelles, les rancoeurs dont certains ca( Hutu étaient devenus l'objet (à tort ou à raison), le dés de s'approprier les biens des victimes - leurs vaches, le terres, leurs bicyclettes, leurs huttes, parfois même lew compte en banque. Mais tout cela n'explique pas les tu délibérées et systématiques qui suivirent le soulèvernen On reste littéralement sidéré par la vélocité avec la quel la répression se mua en actes quasi-génocidaires, visant à liquider purement et simplement la presque totalité d Hutu instruits ou semi-instruits. Voici comment Jerem, Greenland décrit le déroulement des opérations de nettoyage:

Des Tutsi de l'endroit arrivaient au lieu dit, appréhei daient instituteurs, dirigeants de mouvements ecclésiastiques, infirmiers, fonctionnaires, commercants, Hutu, et leur faisaient signe de monter dans leurs La rovers. Des bandes de Tutsi ratissaient les faubourgs de Bujumbura et emmenaient des camionnées de Hu vers une destination inconnue. Durant tout le mois É mai et jusqu'à la mi-juin les excavatrices fonctionnai~ chaque nuit à Gitega et à Bujumbura, aménageant le! fosses communes. Dans les écoles secondaires les ma: assistaient impuissants aux ratissages d'étudiants ... Ceux qui étaient arretés étaient pour la plupart liqui( la nuit même, souvent dévêtus et assommés à coups ( trique sous les bâches des camions avant même d'arri à la prison, puis achevés sur place, à la nuit tombante à coups de gourdins. Il ne fallait pas qu'on gaspflle in tilement des cartouches.

On assiste à une sorte de violence "prophylactique", vis; non seulement à décapiter la rébellion mais pratiquemer toute la société Hutu. Ainsi s'ébauche, à coups de bayor nettes, un nouvel ordre social.
C'est en effet une société d'un type entièrement nouveai qui est née de cette ablation chirurgicale des meilleurs d~ ses membres. Une société où seuls les Tutsi sont quatifW pour accéder au pouvoir, à l'influence et à la richesse.
L'ethnie Hutu, c'est à dire ce qu'il en reste, est à présent systématiquement exclue de l'Armée, de la fonction pub fique, et pour ainsi dire de l'Université et de l'enseignerm secondaire. Les quatre Hutu à présent investis de fonctio ministérielles n'ont aucune autorité, leur fonction essentielle étant de masquer le fait de la domination Tutsi. Le: fonctions auparavant réservées aux Hutu sont maintenan le privilège des Tutsi, comme le sont pratiquement tous 1 postes importants du secteur économique moderne. (La réimposition de taxes d'école en septembre 1973 a eu comme effet une nouvelle réduction du nombre des orpb. Uns et autres enfants Hutu admis dans les écoles primaire et secondaires. Comme le disait un missionaire: "Ayant réglé le sort des pères, ce sont maintenant les fils de l'éfitt qui sort exclus de l'instruction".) Etre Hutu c'est appart nir à une catégorie humaine inférieure.


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01/07/2011

Les silences de l'histoire

René Lemarchand : "Le génocide de 1972 au Burundi - Les silences de l’Histoire" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Analyses

@rib News, 01/05/2009

Le génocide de 1972 au Burundi - Les silences de l’Histoire

René LemarchandPar René Lemarchand

Cahiers d’Études africaines, 167, XLII-3, 2002, pp. 551-567.

Il y a 30 ans, presque jour pour jour, le Burundi sombrait dans l’abîme — dans l’indicible d’une horreur génocidaire qui allait se répéter à une échelle encore plus dévastatrice au Rwanda, 22 ans plus tard. D’avril à juin 1972 de 100 000 à 200 000 Hutu tombèrent sous les coups de l’armée et des Jeunesses révolutionnaires rwagasore, l’une et l’autre dominées par des éléments Tutsi. Que ces massacres aient été précipités par une insurrection hutu, localisée dans le sud du pays, ne justifie en rien l’extraordinaire brutalité de la répression. Que le génocide de 1972 ait été pratiquement occulté par celui de 1994 est non moins justifiable. Dans un cas comme dans l’autre le meurtre de masse porte tous les signes du génocide : le ciblage ethnique des victimes, l’intentionalité exterminatrice des bourreaux et l’ampleur des massacres.

Plusieurs questions nous interpellent : pourquoi cette conspiration du silence qui encore aujourd’hui jette le voile sur les atrocités commises en 1972 ? En quoi les deux génocides, celui de 1972 et de 1994, partagent-ils des traits communs ? En quoi l’un diffère-t-il de l’autre ? Quelle est la pertinence de 1972 pour comprendre 1994 ? Et tout d’abord, pourquoi est-il impératif de combler cette lacune de la mémoire ?

Les lacunes de la mémoire

« Commémoration » est indissociable de « mémoire ». On se remémore certains événements pour les commémorer. Or la mémoire est sujette à de multiples défaillances, delibérées ou accidentelles, surtout lorsqu’il s’agit d’une mémoire collective ; sa géométrie est variable suivant qu’elle s’articule à un groupe ou à un autre ; elle met au jour des discordances par rapport à l’histoire. Mon propos est d’essayer de réconcilier mémoire et histoire. Alors que ce trentième anniversaire nous ramène brutalement aux sanglants événements de 1972, rien n’est plus difficile que de leur restituer leur historicité, tant le présent — celui de 1993 au Burundi et de 1994 au Rwanda — nous prive des points de repère nécessaires au travail de la conscience.

L’intention, ici, n’est pas de raviver les haines, de remettre à vif les blessures de l’histoire, mais d’aider à les repenser pour mieux les panser. Devant la symétrie de l’horreur qui a frappé les Hutu au Burundi et les Tutsi au Rwanda on ne peut que souligner l’impérieuse nécessité d’un devoir de mémoire, la nécessité de combler la brèche qui sépare le passé de l’avenir. Si pénible soit-il de l’évoquer, l’événement doit être reconnu. Car s’il est vrai que le silence est la première forme de la contre-histoire (Ferro 1985 : 71), c’est aussi la source première des haines que nourrit la complicité de l’oubli avec le pouvoir.

Reconnaître l’événement c’est aussi admettre sa complexité. C’est le libérer des vérités à sens unique (et inique). Le génocide de 1972 est certes le génocide des Hutu par des éléments tutsi. Mais comment ignorer les centaines, peut-être les milliers de Tutsi massacrés par les insurgés ? Et comment ne pas mettre cette insurrection dans le contexte des répressions qui se sont abattues sur les élites hutu en 1965 et 1969, et de la politique d’exclusion plus ou moins systématique pratiquée par le gouvernement du Président Micombero ? La responsabilité des Tutsi dans ces tristes événements est évidemment loin d’être partagée par toute l’ethnie tutsi. Tout aussi arbitraire et injuste serait de faire porter le poids des massacres sur tout le groupe Tutsi-Hima, même si la majorité des exactions fut commise par des Hima de la province de Bururi. C’est peu dire que l’amalgame ethnique va à l’encontre des faits ; il voue à l’échec tout effort de réconciliation.

La recherche de la vérité est d’autant plus compliquée que de nombreuses zones d’ombre entourent les circonstances des massacres. Nous ne savons pratiquement rien de l’identité des leaders de la rébellion, de leurs bases sociales, du nombre des insurgés, de la participation congolaise, soitdisant « muleliste », à la rébellion. En dehors d’un ordre de grandeur approximatif, le nombre des victimes de la rébellion est aussi difficile à préciser que celui des victimes de la répression. Notons cependant que le chiffre de 25 000 rebelles, avancé par les autorités du Burundi, surpasse de beaucoup les estimations les plus fiables, qui ne dépassent pas 4 000. En ce qui concerne les victimes tutsi, les estimations varient entre 3 et 5 000, alors que la répression entraîne la mort d’au moins 100 000 Hutu et certains, comme Boniface Kiraranganiya, un Tutsi, disent 300 000 (Kiraranganiya 1985 : 79 ; Nsanze 1998 : 157).

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